D’Altamont au Bataclan: Don’t play with the devil

publié le 16 November 2015 à 17h02 par Philippe MALIDOR

D’Altamont au Bataclan:  Don’t play with the devil

Pourquoi, parmi les centaines de salles de spectacle de Paris, les kamikazes ont-ils visé le Bataclan en particulier ? Plusieurs hypothèses circulent. Nous en proposons une, qui n’exclut pas les autres. Elle fait écho à un dramatique concert des Rolling Stones en 1969…

 

1969 : On est dans l’ère peace and love. En août, le festival de Woodstock apparaît comme un miracle. 500 000 jeunes s’y rassemblent de manière imprévue, au point que les trois jours de concerts deviennent gratuits. Le monde nouveau, fraternel, pacifique dont on rêvait semble poindre. Hélas, 4 mois plus tard, le festival d’Altamont va marquer le deuil de ces espérances. Voici le récit qu’en fait le spécialiste du rock Steve Turner :

 

Tout ce qui s’était bien déroulé à Woodstock allait mal tourner à Altamont. Le jour même, du LSD frelaté suscita des accès de violence à travers la foule. Lorsque les Rolling Stones commencèrent à jouer « Sympathy for the Devil », plusieurs Hell’s Angels poignardèrent à mort un adolescent noir, sous les yeux de ceux qui étaient sur scène. Mick Jagger se tourna alors vers son groupe en disant : « Il se passe quelque chose de très marrant depuis qu’on a commencé ce morceau. »

Dans le chambardement qui s’ensuivit, Jagger, pitoyable, essaya de ramener le calme. Toute sa philosophie personnelle avait jusqu’alors reposé sur l’individualisme : Dans « I’m Free », il chantait : « Je suis libre de faire ce que je veux quand je le veux », et voilà qu’il se retrouvait dans le rôle du maître d’école : « Dites, enfin, les copains, pourquoi est-ce qu’on se bagarre ? On veut pas de bagarre. Soyez sympa ! Qui est-ce qui cherche la bagarre ? Écoutez, toutes les autres manifestations ont été cool...»

Devant le visage inacceptable du mal, « Sa Majesté Satanique » était impuissante, exhortant vainement à la raison dans la fournaise de la violence, désireuse que les choses deviennent non pas convenables, mais « cool ». Ce fut une soirée terrifiante, une douche froide pour ceux qui virent Gimme Shelter (Abrite-moi), le documentaire relatif à l’événement. Mick Jagger, comme les observateurs le notèrent ensuite, allait porter un grand crucifix autour du cou pendant sa tournée suivante en Amérique.

Bien qu’il ne s’agisse que d’un festival rock parmi d’autres, Altamont est aujourd’hui considéré comme le commencement de la fin du rêve.[1]

Chiffon rouge

            Transportons-nous maintenant vers la tragédie de vendredi. Le 14 novembre 2015, Le Point donnait quelques indications sur le concert du Bataclan, indications troublantes au vu de ce qu’on vient de lire.

            Le groupe qui jouait s’appelait Eagles of Death Metal. Or, on sait que le Death Metal flirte avec le démoniaque, de manière publicitaire pour certains groupes, de manière gravement spirituelle pour d’autres, notamment des groupes scandinaves compromis dans des affaires de meurtres.[2]

            Ensuite, toujours d’après Le Point, le groupe était en train de jouer « Kiss the Devil » (« Embrasser le diable ») au moment où les djihadistes se sont mis à massacrer la foule.

            Par prudence, j’ai voulu faire quelques vérifications : d’une part, Eagles of Death Metal ne joue pas du tout du Death Metal mais du rock bluegrass tendance hard. Son nom aurait été décidé suite à une discussion arrosée et pas très claire.

            Deuxièmement : la chanson « Kiss the Devil » n’est pas un hymne à Satan, mais une histoire de drague toute bête : « On dit qu’elle n’est pas bien pour moi/ Jamais elle ne voit la lumière du jour/ Elle n’aime vivre que la nuit/… Elle a une emprise sur moi, je ne peux y échapper/ Et c’est comme si j’étais au paradis/ Quand j’embrasse le diable/ Quand j’embrasse le diable.

Ne pas se tromper de combat

            Il y a des centaines de salles de spectacle à Paris. Et des « concerts idolâtres », les djihadistes auraient pu en cibler beaucoup. Seulement, la dénomination du groupe a très certainement servi de chiffon rouge pour ces fanatiques qui se perçoivent comme le bras armé de Dieu et qui savent lire L’officiel des spectacles. Quant à la chanson elle-même, je doute que les assaillants en aient eu connaissance avant de faire irruption dans la salle.

            Il n’en reste pas moins que, à quarante-six ans d’intervalle, Altamont et le Bataclan présentent des similitudes troublantes, sous réserve qu’on ait conscience de l’existence d’un monde spirituel. Il y a des choses ou des entités avec lesquelles on ne joue pas. L’univers de la musique rock a une histoire très lourde dans ces domaines, qu’il s’agisse des Beatles, des Stones, de Led Zeppelin, et de tant d’autres, qui se sont aventurés dans des domaines sulfureux. Certains ont survécu, mais ils y ont laissé des plumes.

            On n’arrête pas de répéter que les djihadistes ont voulu porter atteinte à « la culture ». Certes ; mais quand on a dit ça, on n’a appréhendé qu’une minuscule partie de la réalité. Que les actions organisées par Daech relèvent de la politique et d’un conflit de civilisations n’empêche pas qu’il y ait du religieux et du spirituel dans les actions suicidaires des djihadistes. Personne n’ira jamais à une mort immédiate, certaine et programmée sans espérance absolue dans un au-delà de ce monde. Sans cela, on cherche au moins un moyen de sauver sa peau ; on ne va pas au combat sans un espoir, même minuscule, de s’en tirer. D’ailleurs, le mot kamikaze est Japonais, et par qui les aviateurs qui allaient se faire exploser sur les porte-avions américains étaient-ils fanatisés ? Par un certain empereur Hiro-Hito, qui avait le statut de demi-dieu.

            Tant qu’on ne voudra pas prendre en compte la dimension métaphysique du combat djihadiste ; tant qu’on ne comprendra pas que le vide intellectuel, culturel, spirituel et l’absence d’avenir de ces jeunes va chercher des contreparties dans un fanatisme d’ordre religieux, on ne luttera pas correctement contre ceux qui se servent de Dieu comme caution absolue pour nous haïr avec une volonté exterminatrice. À cet égard, quelqu’un comme le rappeur Abd al-Malik a fort bien compris, de l’intérieur, ce qui se passe dans la tête de ces délinquants islamisés dont il a failli faire partie.[3]

Une vie de chat ?

            Dernière remarque : on nous ressasse les « valeurs de la République » et les Droits de l’Homme dont la France serait le phare planétaire. Mais la liberté et le bonheur sont-ils des valeurs ultimes ? Aspirer au confort et au bien-être, cela peut-il suffire à faire un être humain ? Une vie de chat somnolant douillettement sur un radiateur serait-il l’horizon indépassable de la vie humaine ? Si « les valeurs de la République » sont résumées par Mick Jagger : « Je suis libre de faire ce que je veux quand je le veux », on se prépare des lendemains difficiles, des « nervous breakdown », comme on dit dans Les tontons flingueurs. Aujourd’hui, les flingueurs ne sont pas des tontons, mais des individus qui se nourrissent de notre vide intérieur en s’imaginant qu’ils sont l’incarnation du Bien.


[1] Steve Turner : Entre Rock et Ciel, éditions Paroles/PBU (2022 Bevaix, Suisse), 1988, p. 108-109.

[2]Dans l’ouvrage que j’ai cité, Steve Turner donne des précisions terribles en la matière.

[3] Signalons son très beau livre Qu’Allah bénisse la France, Albin Michel, rééd. 2014.

Commentaires

Ludo 71

16 November 2015, à 22:28

Accablant ! La recherche à tout prix d'une spiritualité aboutit souvent à des inepties et maintenant, avec les islamistes, à des abominations. Revoici le vieux refrain qui serine à l'envi que seule la spiritualité donne un sens à la vie et une dignité à l'homme. L'incroyant ne saurait être qu'une bête à la recherche de satisfactions terre à terre, comme un chat. Par une malchance pérenne, les croyants ne rencontrent jamais d'incroyants ayant le respect de la vie, de la vérité et de l'amour, et prêts à se sacrifier pour autrui ou pour une idée quitte à sombrer ainsi dans la mort, donc pour eux le néant. Quel mépris pour l'homme ! L'élévation de l'esprit en dehors de la foi, que nenni... Comment oublier les erreurs-horreurs commises par tant de croyants pour imposer leur foi, on vient de les voir à l'oeuvre. Les religions ont apporté plus de glaives que de colombes. Ces jeunes gens n'ont rien de bon en eux, ni sensibilité ni intelligence, et la religion met en action leur âme de brute. Elle est là la brute, le plus animal des deux n'est pas le chat sur le radiateur mais la bête abjecte vidant sa kalach. Seule l'innocence est respectable à mes yeux, et le sceptique sera toujours innocent, n'imposant jamais rien aux autres. Par ailleurs, les hardos ont parfois déraillé mais surtout ils ont choqué. Qui ? Ceux-là mêmes qui ont dit "Je suis Charlie, mais..." Le blasphème ne peut être proféré que de l'intérieur d'une religion, les autres croyants ou les athées peuvent offenser mais pas blasphémer. J'ai entendu des imams et un grand rabbin l'affirmer. Les divers croyants n'en ont guère été informés, hélas...

Philippe Malidor

17 November 2015, à 10:03

Cher "Ludo 71", je ne suis pas sûr de bien saisir votre pensée. Néanmoins, quelques précisions.
1) Mon auteur préféré est Albert Camus, incroyant, mais qui ne visait certainement pas une "vie de chat" (et j'aime énormément les chats ; comme lui, d'ailleurs...) ; je le tiens pour un des penseurs les plus admirables de notre temps.
2) C'est André Comte-Sponville, philosophe athée, qui a fait remarquer qu'en nombre de morts, Staline, Mao et Pol Pot n'ont rien à envier aux croyants. Or, ils ne se battaient pas au nom de Dieu, mais contre la notion même de son existence. Quant à la spiritualité des athées, lisez "L'esprit de l'athéisme", de ACS, que j'interviewe régulièrement depuis 20 ans.
3) Il m'arrive d'écouter du "rock fort", c'est-à-dire du hard-rock. Je ne franchis pas le pas du death metal, qui est auditivement insupportable et mentalement inquiétant. Mais j'ai bien dit que les EODM, malgré leur nom, n'en font pas partie.
4) Enfin, moi aussi je préfère nettement le chat pépère sur son radiateur au kamikaze. Il n'en reste pas moins que le "Mangeons et buvons, car demain nous mourrons" (Ésaïe 22.13) me paraît un peut court pour une existence humaine. C'est ce que Camus a développé dans "Le Mythe de Sisyphe", livre indispensable que je vous invite à (re)lire.

Ludo 71

17 November 2015, à 16:17

Merci pour la cordialité de votre réponse. Je suis confuse d'avoir été peu claire dans mon commentaire. J'ai abordé, sans les développer, plusieurs thèmes.
- les victimes des monstres politiques sont bien sûr plus nombreuses que celles des religieux de tous bords, pour des raisons de nombre de populations concernées et de moyens techniques d'extermination, mais la volonté de d'anéantir l'autre, le "différent", me semble identique. Les bûchers tuent moins de gens que les chambres à gaz, mais ils ont été tous allumés avec le même fanatisme.
- "Il faut juger un homme non pas sur ses opinions, mais sur ce que ses opinions ont fait de lui" a dit Lichtenberg. Pour moi, c'est l'inverse : c'est notre nature profonde, notre personnalité qui nous fait mettre en oeuvre nos opinions de manière plus ou moins violente, tolérante, enthousiaste, ou modérée par d'incessantes questions ou doutes. C'est seulement ainsi qu'on peut expliquer les amitiés persistantes entre des personnes aux opinions opposées mais au caractère pacifique et à l'esprit réfléchi.
- L'engagement politique, ou même religieux, peut conduire à des actions coupables, voire atroces. On y est en plein ! Je crois, avec Montherlant, que "le sceptique sans ambition est le seul être innocent sur la terre".
- Un de mes fils était guitariste et chanteur dans un groupe de hard rock du nom de Black Devil, dans les années 80. Il aurait certainement été au Bataclan s'il était encore de ce monde. Ses nombreux camarades, que j'ai connus, n'avaient de diabolique que leur nom de scène et nous ont admirablement soutenus après la catastrophe aérienne qui l'a pulvérisé dans l'océan.
- En 1960, à la mort de Camus, ma classe a abordé le mythe de Sisyphe et moi aussi j'aime beaucoup Camus. Et quelques autres.
Et il faut continuer, sans désemparer, à imaginer Sisyphe heureux.
Pardon de n'avoir pas réussi à faire plus court...

Philippe Malidor

17 November 2015, à 22:16

Je suis extrêmement touché de votre réponse.
Je suis assez d'accord avec vous dans tout ce que vous dites. Mais, ce qui va vous surprendre, c'est que j'ai moi aussi un fils qui est guitariste de rock professionnel. Il joue aussi du celtique et du jazz, mais en matière de rock, "c'est du brutal" (excellent, d'ailleurs). Il a beaucoup écouté du death metal, mais j'ai toujours été sûr qu'il n'y adhérait pas profondément. En musique classique, c'est un amateur de... Schumann. Moi, je suis plus rude que lui puisque je place Beethoven au-dessus tous les autres (j'ai d'ailleurs sonorisé volontairement mon quartier hier, après la minute de silence, avec le 2e Mvt de la IIIe Symphonie diffusé par Radio France, en hommage aux victimes, à ceux qui luttent contre la mort, et à leurs familles).
J'ai bien compris que les évocations (je n'ai pas dit: "invocations", qui sont gravissimes) du diable ne sont pas souvent sincères. Elles sont plutôt l'expression d'un mal-être, ou d'une révolte, ou une forme d'exorcisation du mal. Voir le livre de Steve Turner que je cite, et dont je suis le traducteur.
Quant à ce que vous dites sur Camus, ça me va droit au coeur. J'ai pour lui une immense affection à distance. Je ne me console toujours pas de sa mort prématurée!
Je comprends que la mort de votre fils a dû être une épreuve affreuse. Croyez bien que je n'y suis pas indifférent. Perdre un enfant, c'est une des pires choses qui puissent arriver. Le voir devenir kamikaze, c'est encore pire que ça.
Que vous soyez croyante ou non, je prie pour que le Christ, en qui je crois, vous apporte son réconfort.

Loutre

19 November 2015, à 19:54

J'aime beaucoup votre article et les commentaires en dessous. Je suis chrétienne et consciente d'un monde invisible, d'un combat spirituel. J'ai été témoin de beaucoup de choses qui ne peuvent plus me faire douter de l'existence de Dieu. En ce moment je me passionne pour les liens qui existent entre la musique et le domaine spirituel. Vous parlez notamment des Beatles et Led Zeppelin. Pourriez-vous développer un peu plus ?

Philippe Malidor

20 November 2015, à 08:31

@ Loutre: Les Beatles ont tripoté à peu près tout ce qui se faisait en matière de spiritualité douteuse, notamment leur trip avec Maharishi. Lennon a beaucoup touché à l'occultisme avec Yoko Ono. Quant à Led Zep et les Rolling Stones, c'est vraiment du "lourd". Je ne peux que vous recommander le livre de Steve Turner que je cite en note et que vous pouvez commander à l'adresse indiquée: c'est passionnant de bout en bout. Il parle aussi de certains pionniers du rock'n'roll devenus chrétiens, comme Johnny Cash, ou Carl Perkins que j'ai eu le bonheur d'interviewer.

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