12 mars 1635. Le poète Ogier de Gombauld

publié le 12 March 2018 à 00h01 par José LONCKE

12 mars 1635. Ogier de Gombauld (1576-1666) est le sixième membre de l’Académie Française à y prononcer un discours: Sur le "Je ne sais quoi",

12 mars 1635. Le poète Ogier de Gombauld

Né en Saintonge, en 1576. Ami et coreligionnaire de Conrart, disciple de Malherbe, familier de l’hôtel de Rambouillet où il était surnommé « le beau Ténébreux », il a publié des poésies, des lettres et des discours en prose, une tragédie : Les Danaïdes ; un roman.

« Il est le plus ancien des écrivains français vivants. Il parle avec pureté, esprit, ornement, en vers et en prose, et n’est pas ignorant de la langue latine... Son fort est dans les vers où il paraît soutenu et élevé. À force de vouloir dire noblement les choses, il est quelquefois obscur » (Chapelain, 1662).

Recueil : Jean Ogier de Gombaud, Sonnets chrestiens, (1646).

Cette source de mort, cette homicide peste,
Ce péché, dont l'enfer a le monde infecté,
M'a laissé, pour tout être, un bruit d'avoir été,
Et je suis de moi-même une image funeste.

L'auteur de l'univers, le monarque céleste,
S'était rendu visible en ma seule beauté
Ce vieux titre d'honneur qu'autrefois j'ai porté,
Et que je porte encore, est tout ce qui me reste.

Mais c'est fait de ma gloire, et je ne suis plus rien,
Qu'un fantôme qui court après l'ombre d'un bien,
Ou qu'un corps animé du seul ver qui le ronge.

Non, je ne suis plus rien, quand je veux m'éprouver,
Qu'un esprit ténébreux, qui voit tout comme en songe
Et cherche incessamment ce qu'il ne peut trouver.

La voix qui retentit de l'un à l'autre Pôle,
La terreur et l'espoir des vivants et des morts,
Qui du rien sait tirer les esprits et les corps,
Et qui fit l'Univers, d'une seule parole.

La voix du Souverain, qui les cèdres désole,
Cependant que l'épine étale ses trésors ;
Qui contre la cabane épargne ses efforts,
Et réduit à néant l'orgueil du Capitole.

Ce tonnerre éclatant, cette divine voix,
A qui savent répondre et les monts, et les bois,
Et qui fait qu'à leur fin toutes choses se rendent,

Que les lieux les plus hauts, que les lieux les plus bas,
Que ceux qui ne sont point, et que les morts entendent,
Mon âme, elle t'appelle, et tu ne l'entends pas.

Une fleur passagère, une vaine peinture,
Faisaient de mes beaux jours les plus douces clartés,
Et dans un labyrinthe, errant de tous côtés,
Je faisais de mon sort la douteuse aventure.

Sans aucun soin du temps, ni de la sépulture,
La fureur m'emportait parmi les vanités,
Et toujours soupirant après mille beautés,
J'écoutais de l'Amour l'agréable imposture.

C'est encore aujourd'hui l'état où je me vois.
Je crains que mon péché ne dure autant que moi,
Ou qu'il ne soit borné que par mon impuissance.

Mille maux, qui des biens n'ont rien que les couleurs,
Interrompent le cours de ma reconnaissance,
Et font que mes plaisirs augmentent mes douleurs.

Je vogue sur la mer, où mon âme craintive,
Aux jours les plus sereins, voit les vents se lever.
Pour vaincre leurs efforts, j'ai beau les observer,
Ma force, ou ma prudence, est ou faible, ou tardive.

Je me laisse emporter à l'onde fugitive,
Parmi tous les dangers qui peuvent arriver,
Où tant d'hommes divers se vont perdre, ou sauver,
Et dont la seule mort est le fond, ou la rive.

Le monde est cette mer, où pour me divertir,
Dans un calme incertain, j'écoute retentir
Les accents enchanteurs des perfides Sirènes.

C'est lors que la frayeur me fait tout redouter,
Que je vois les écueils, que je vois les arènes,
Et le gouffre où le Ciel me va précipiter.

Le tyran des Esprits dont je suis tributaire,
Combat incessamment mon espoir et ma foi :
Il détourne mon cœur du vrai bien que je vois,
Et rend incessamment mon crime volontaire.

Tous mes efforts sont vains, je ne m’en puis distraire,
L’erreur qui me possède est plus forte que moi ;
La mort seule pourra m’affranchir d’une loi
Qui m’est si naturelle, et qui m’est si contraire.

Mon aveugle fureur ne se peut modérer ;
Et j’aurais tout sujet de me désespérer.
Pour finir de mes jours l’éternelle discorde.

Mais ô Dieu ! je t’invoquer en cette extrémité,
Et j’attends mon salut de ta miséricorde,
Qui trouvés sa louange en mon infirmité.

Le péché me surmonte et ma peine est si grande,
Lorsque, malgré moi-même il triomphe de moi,
Que, pour me retirer du gouffre où je me vois,
Je ne sais quel hommage il faut que je te rende.

Je voudrais bien t’offrir ce que ta Loi commande,
Des prières, des vœux et des fruits de ma foi,
Mais, voyant que mon cœur n’est pas digne de toi,
Je fais de mon Sauveur mon éternelle offrande.

Reçois ton Fils, ô Père et regarde à la croix
Où, prêt de satisfaire à tout ce que je dois,
Il te fait de lui-même un sanglant sacrifice ;

Et puisqu’il a pour moi cet excès d’amitié
Que d’être incessamment l’objet de ta justice,
Je serai, s’il te plaît l’objet de ta pitié.

Un pécheur obstiné, qu’une offense mortelle
Rend indigne à jamais de ton Soin paternel,
Se présente, Seigneur, au festin solennel
Où malgré son péché, ta clémence l’appelle.

D’un Monarque si juste un sujet si rebelle,
Et d’un Père si doux un enfant si cruel,
De son frère innocent a fait un criminel,
Et de son Rédempteur, la victime éternelle.

Il se range à ta voix, mais c’est pour un moment,
Et le monde toujours sera son élément
Contre les vœux sacrez que son cœur te dédie.

Quelle miséricorde absoudra tant de fois
Un courage si lâche & dont la perfidie
Remet incessamment le Sauveur en la Croix.

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