16 février 1883. Marie Noël "La fauvette d'Auxerre"

publié le 16 February 2020 à 00h01 par José LONCKE

16 février 1883. Marie Noël "La fauvette d'Auxerre"


Marie Noël, pseudonyme de Marie Rouget, dite « La fauvette d'Auxerre » est une poétesse et écrivain française, née le 16 février 1883 à Auxerre, décédée le 23 décembre 1967 à Auxerre.

Chant de Pâques (dans "Les Chansons et les Heures", 1920)

Samedi Saint.

Alleluia ! Fais, ô soleil, la maison neuve !
      Mes sœurs, que chacune se meuve
Avec des mains de ménagère et des doigts gais...
C’est Pâques ! Jetons hors les poussières obscures,
Frottons de sable fin les clefs et les serrures,
      Pour que la porte s’ouvre en paix.
 
Cirons doux, cirons vif les battants des armoires,
      La fenêtre en rit dans leurs moires !
Frottons ! qu’elle se mire au luisant du parquet.
Vêtons-lui ses rideaux de fraîche mousseline...
Quel ouvrage ! A-t-on cuit le gâteau d’avelines
      Et mis sur la table un bouquet ?
 
Alleluia ! Nous avons fini d’être mortes,
      De jeûner, de fermer nos portes,
Le cœur clos et gardé par les effrois pieux.
Le prêtre a délivré la flamme et les eaux folles,
Notre âme sort et s’amuse dans nos paroles
      Et notre jeunesse en nos yeux.
 
Ouvre tout grand la porte à la Semaine Sainte.
      Mon cœur en moi sautille et tinte
Ainsi qu’une clochette en or vif qui se tut
Et s’en revient de Rome après les temps mystiques
Me donner l’envolée et le ton des cantiques
      Pour l’allégresse du salut.
 
Mais avec ma corbeille il faut que je m’en aille
      Chercher les œufs frais dans la paille...
Aux vignes d’alentour ont fleuri les crocus
En rondes d’or et tenant leurs mains verdelettes
J’ai vu dans les fossés des nids de violettes
      Et des coucous sur les talus.
 
Les poules ont pondu très loin dans la campagne.
      Dans le matin qui m’accompagne ?
Venez-vous-en seul avec moi, mon bien-aimé...
Quelle parole avant d’y penser ai-je dite ?
Où donc est ce bien-aimé-là, dis, ma petite ?
      Qui d’un tel nom as-tu nommé ?
 
Est-ce Jésus, ô moi qui ne connais point d’homme ?
      Le Dieu martyr que dans son somme
Hier nous avons veillé toute la nuit au cœur,
Pleurant d’amour sur son tombeau, de deuil voilées ?
Est-ce le Printemps doux et ses graines ailées
      Qui nous a soufflé dans le cœur ?
 
Mon bien-aimé, ce n’est qu’un mot, ce n’est personne.
      Mais de l’avoir dit je frissonne
Et je suis parfumée et je suis en rumeur
Comme une fiancée au roi qui l’aime offerte,


Vision (dans "Les chansons et les heures")

                             I
 
Quand j’approcherai de la fin du Temps,
Quand plus vite qu’août ne boit les étangs,
J’userai le fond de mes courts instants ;
 
Quand les écoutant se tarir, en vain
J’en voudrai garder pour le lendemain,
Sans que Dieu le sache, un seul dans ma main ;
 
Quand la terre ira se rétrécissant
Et que mon chemin déjà finissant
Courra sous mes pieds au dernier versant ;
 
Quand sans reculer pour gagner un pas,
Quand sans m’arrêter, ni quand je suis las,
Ni dans mon sommeil, ni pour mes repas ;
 
Quand, le cœur saisi d’épouvantement,
J’étendrai les mains vers un être aimant
Pour me retenir à son vêtement...
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
 
Quand de jour en jour je perdrai la faim,
Je perdrai la force et que de ma main
Lasse de tenir tombera le pain ;
 
Quand tout sur ma langue aura mauvais goût,
Quand tout dans mes yeux pâlira, quand tout
Me fera branler si je suis debout ;
 
Quand mes doigts de tout se détacheront
Et que mes pensers hagards sous mon front
Se perdront sans cesse et se chercheront ;
 
Quand sur les chemins, quand sur le plancher,
Mes pieds n’auront plus de joie à marcher ;
Quand je n’irai plus en ville, au marché,
 
Ni dans mon pays toujours plus lointain,
Ni jusqu’à l’église au petit matin,
Ni dans mon quartier, ni dans mon jardin ;
 
Quand je n’irai plus même en ma maison,
Quand je n’aurai plus pour seul horizon
Qu’au fond de mon lit toujours la cloison...
.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
 
            Quand les voisines sur le pas
            De la porte parleront bas,
            Parleront et n’entreront pas ;
 
            Quand parents, amis, tour à tour,
            Laissant leur logis chaque jour,
            Dans le mien seront de retour ;
 
            Quand dès l’aube ils viendront me voir
            Et sans rien faire que s’asseoir
            Dans ma chambre attendront le soir ;
 
            Quand dans l’armoire où j’ai rangé
            Mon linge blanc, un étranger
            Cherchera de quoi me changer ;
 
            Quand pour le lait qu’il faut payer,
            Quelqu’un prendra sans m’éveiller
            Ma bourse sous mon oreiller ;
 
            Quand pour boire de loin en loin,
            J’attendrai, n’en ayant plus soin,
            Que quelqu’un songe à mon besoin...
            .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
 
            Quand le soleil et l’horizon
            S’enfuiront... quand de la maison
            S’enfuiront l’heure et la saison ;
 
            Quand la fenêtre sur la cour
            S’éteindra... quand après le jour
            S’éteindra la lampe à son tour ;
 
            Quand, sans pouvoir la rallumer,
            Tous ceux que j’avais pour m’aimer
            Laisseront la nuit m’enfermer ;
 
            Quand leurs voix, murmure indistinct,
            M’abandonnant à mon destin,
            S’évanouiront dans le lointain ;
 
            Quand cherchant en vain mon salut
            Dans un son, je n’entendrai plus
            Qu’au loin un silence confus ;
 
            Quand le froid entre mes draps chauds
            Se glissera jusqu’à mes os
            Et saisira mes pieds déchaux ;
 
            Quand mon souffle contre un poids sourd
            Se débattra... restera court
            Sans pouvoir soulever l’air lourd ;
 
            Quand la mort comme un assassin
            Qui précipite son dessein
            S’agenouillera sur mon sein ;
 
            Quand ses doigts presseront mon cou,
            Quand de mon corps mon esprit fou
            Jaillira sans savoir jusqu’où...
 
Alors, pour traverser la nuit, comme une femme
Emporte son enfant endormie, ô mon Dieu,
Tu me prendras, tu m’emporteras au milieu
Du ciel splendide en ta demeure où peu à peu
Le matin éternel réveillera mon âme.

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