17 juin 1797. Poèmes d'Alexandre Vinet

publié le 17 June 2020 à 00h01 par José LONCKE

17 juin 1797. Naissance d'Alexandre Vinet (1797-1847) à Lausanne

17 juin 1797. Poèmes d'Alexandre Vinet

Ah ! pourquoi l'amitié AF 442


Ah ! pourquoi l'amitié gémirait-elle encore
Sur ceux qui dans l'exil comme nous dispersés,
D'un jour consolateur ont vu briller l'aurore
Et que vers Canaan Dieu lui-même a poussés ?
Affranchis avant nous du mal qui nous dévore,
Ils ne sont pas perdus, ils nous ont devancés.
Ils ne sont pas perdus, ils nous ont devancés.

Oh ! combien ici-bas pesait à leur faiblesse
Ce fardeau de chagrins, sur leur tête amassés !
Et que leur pauvre cœur comptait avec tristesse
Tant d'heures, tant de jours dans la douleur passés !
Nouveau-nés de la tombe, et parés de jeunesse,
Ils ne sont pas perdus, ils nous ont devancés.
Ils ne sont pas perdus, ils nous ont devancés.

Qu'il est doux, dans les cieux, le réveil des fidèles !
Qu'avec ravissement, autour de Dieu pressés,
Ils unissent au son des harpes immortelles
Les hymnes de l'amour ici-bas commencés !
Amis, joignons nos voix à leurs voix fraternelles :
Ils ne sont pas perdus, ils nous ont devancés.
Ils ne sont pas perdus, ils nous ont devancés.

Le péché ni la mort ne sauraient les atteindre
Dans la haute retraite où Dieu les a placés ;
Leur tranquille regard contemple, sans les craindre,
Sous les pas des humains tant de pièges dressés.
Leur bonheur est au comble, et nous pourrions les plaindre !
Ils ne sont pas perdus, ils nous ont devancés.
Ils ne sont pas perdus, ils nous ont devancés.

Puisse la même foi qui consola leur vie,
Nous ouvrir les sentiers que leur pas ont pressés,
Et, dirigeant nos pas vers la sainte patrie
Où leur bonheur s'accroît de leurs travaux passés,
Nous rendre ces objets de tendresse et d'envie,
Qui ne sont pas perdus, mais nous ont devancés.
Qui ne sont pas perdus, mais nous ont devancés.

Quand le bruit de tes flots, l'aspect de ton rivage,
O Jourdain ! nous diront : "Vos travaux ont cessé",
Au pays du salut, conquis par son courage,
Jésus nous recevra, triomphants et lassés,
Près de ces compagnons d'exil et d'héritage,
Qui ne sont pas perdus, mais nous ont devancés !
Qui ne sont pas perdus, mais nous ont devancés !

Dans l'abîme de misère AF 197

Dans l'abîme de misères
Où j'expirais loin de toi,
Ta bonté, Dieu de mes pères,
Descendit jusques à moi.
Tu parlas : mes yeux s'ouvrirent ;
A mes regards éperdus
Tes secrets se découvrirent ;
J'étais mort, et je vécus.

Plus haut que toute pensée,
Ta main étendit les cieux ;
Tu veux : leur voûte embrasée
Se peuple de nouveaux feux.
Mais privés d'aimer, de croire
Tous ces cieux et leur splendeur
Ne valent pas pour ta gloire
Un seul soupir d'un seul cœur.

Esprit du Dieu que j'adore,
Ah ! Forme en moi ce soupir,
Ce feu qui n'a point encore
Réchauffé mon repentir !
Qu'à l'amour mon cœur se livre,
Et, qu'il répète à jamais :
Aimer, aimer, voilà vivre ;
Fais-moi vivre, ô Dieu de paix !



O Seigneur, ô Sauveur AF 59


O Seigneur, ô Sauveur, que nos lèvres te louent,
Mais qu'avec nos accents nos œuvres soient d'accord !
Si, par nos actions, nos cœurs te désavouent,
Dans nos chants les plus beaux tout est vain, tout est mort.

Tu naquis pour servir, et servir fut ta gloire ;
Servir est à jamais le sceau de tes enfants.
Qui fait peu t'aime peu ; qui se borne à te croire,
Ne te croit point encor, ô Sauveur des croyants.

Mourut-il avec Christ au rocher du Calvaire,
L'amour pieux et tendre, asile du malheur ?
Non, l'amour y naquit, et dès lors sur la terre,
Comme on cherche un trésor, il cherche la douleur.

Que de maux, de périls et de besoins m'appellent !
Que de frères, d'amis, Dieu jette dans mes bras !
Que d'œuvres à fonder, que d'œuvres qui chancellent...
Travaillons : le loisir n'appartient qu'aux ingrats.

Sous ton voile d'ignominie  AF 116


Sous ton voile d'ignominie,
Sous ta couronne de douleur,
N'attends pas que je te renie,
Chef auguste de mon Sauveur !
Mon œil, sous le sanglant nuage
Qui me dérobe ta beauté,
A retrouvé de ton visage
L'ineffaçable majesté.

Jamais dans la sainte lumière,
Jamais dans le repos du ciel,
D'un plus céleste caractère
Ne brilla ton front immortel !
Au séjour de la beauté même,
Jamais ta beauté ne jeta
Tant de rayons, qu'au jour suprême
Où tu mourus sur Golgotha.

Son supplice aujourd'hui consomme
Cette grandeur née au saint lieu,
Et l'opprobre du Fils de l'homme
Est la gloire du Fils de Dieu.
Je suis amour, a dit le Père ;
Et, quittant le divin séjour,
Jésus-Christ vient dire à la terre :
Je suis son Fils, Je suis amour !

L'amour est la grandeur suprême,
L'amour est la gloire du ciel,
L'amour est le vrai diadème
Du Très-Haut et d'Emmanuel.
Loin de moi, vision grossière
De grandeur et de dignité !
Comme au ciel, il n'est sur la terre
Rien de grand que la charité !

Amour céleste, je t'adore !
Mon esprit a vu ta grandeur ;
Il te connaît, mon cœur t'ignore ;
Viens remplir, viens changer mon cœur !
Clarté, joie et gloire de l'âme,
Paradis qu'on porte en tout lieu,
Viens, dans ce cœur qui te réclame,
Fleurir sous le regard de Dieu !



Un nouveau combattant AF 60


Un nouveau combattant vient d'entrer dans la lice ;
Un nouvel ouvrier se joint à nos travaux ;
Un esclave nouveau commence son service ;
Un nouveau marinier vient essuyer les flots.

Soldat de l'Eternel, qu'une puissante armure
Des assauts du péché garantisse ton cœur ;
Et que l'Esprit céleste attache à ta ceinture
Le glaive de la foi, glaive toujours vainqueur.

Ouvrier du Seigneur, un vaste champ t'appelle,
Fort du secours de Dieu, sage de ses leçons,
A Sa divine loi soumets un sol rebelle
Que sa main parera d'immortelles moissons.

Esclave, tends les mains aux glorieuses chaînes
Que les élus du ciel portent jusqu'au tombeau ;
Sers Dieu dans ses enfants ; prends ta part de leurs peines ;
Soutiens-les dans leur course et porte leur fardeau.

Matelot courageux, sur la mer de ce monde
Lance-toi sans murmure et vogue sans effroi ;
Le Prince de la vie est avec toi sur l'onde
Et le port du salut est ouvert devant toi.



Roi des anges AA 47-13 Roi des anges (modifié par Y. Keller)


 O mon Père, Ma prière                                 
 Irait-elle jusqu'à toi,
 Si toi-même, Dieu qui m'aimes,
 Ne descendais jusqu'à moi ?
 O mystère, insondable,                                
 Adorable pour ma foi.
 
De l'abîme  Vers la cime,                             
De la terre jusqu'aux cieux,                         
Ma prière, O mon Père,
Vers toi s'élève en tous lieux.                         
O Dieu tendre, daigne entendre
Mes louanges et mes vœux.                             
 
Je confesse   Ma détresse,                             
Et combien faible est ma foi ;
Mais j'espère, Dieu mon Père,
Être bien reçu de toi.
 Que sans trêve  Donc s'élève
 Ton regard si bon sur moi.
 
Ta promesse  Me redresse                            
 Et me réjouit le cœur ;
 Et ton aide  Me précède
 Sur la route du bonheur.
 Que sans cesse  Ta tendresse
 M'accompagne, ô mon Sauveur !
 
C'est toi même,  Dieu suprême,                  
Toi que je demande à toi ;
 Ta présence,  Ton absence,
 C'est vie et c'est mort pour moi.
 Que ta grâce  En moi fasse
  Chaque jour grandir la foi.



Elégie (faite par A. Vinet, étudiant, le 7 janvier 1814)


O Toi qui pour mon cœur possédait tant de charmes,
Toi dont le souvenir me fait verser des larmes,
Objet infortuné, digne d'un meilleur sort,
Je veux chanter ici tes bienfaits et ta mort !

Tu n'es plus! Du destin, la volonté suprême
A conduit les ciseaux de cette Parque blême,
Qui tenait dans sa main le fil de tes beaux jours.
Il a dit ; Atropos en a rompu le cours,

Et d'une main barbare autant que forcenée,
A mis en cinq morceaux ma pipe infortunée.
Raconterai-je ici son malheureux trépas?
Maudirai-je en mes vers mon sacrilège bras?

Oui, je veux qu'Apollon me réchauffe et m'inspire,
Sur un si grand sujet que ne pourrais-je dire
Un potier de Milan, artiste ingénieux,
Avait, par le moyen d'un argile fangeux,

Façonné le bijou que je pleure sans cesse,
Puis ornant ses contours avec délicatesse,
Son burin à la fois élégant et léger,
De guirlandes de fleurs avait su les charger.

Par ses soins généreux cette pipe embellie,
A Lausanne, arriva des champs de l'Italie.
Le hasard, disons mieux, les propices destins,
La firent aussitôt tomber entre mes mains,

Depuis lors je connus le plaisir et la joie,
Au chagrin dévorant je ne fus plus en proie,
Ma pipe était pour moi l'ange consolateur,
Elle faisait ma gloire ainsi que mon bonheur;

Quel plaisir quand, souvent, avec force élancée,
Dans un mince canal étroitement pressée,
Une douce vapeur réchauffait mon palais !
Quel plaisir bien plus grand quand je la renvoyais!

Et lorsque dans les airs lentement répandue,
Elle montait aux cieux et grossissait la nue?
Que de fois altéré des faveurs d'Apollon,
Je parcourais alors tout le sacré vallon

C'est toi qui du poète embellissant les veilles,
As produit autrefois merveilles sur merveilles;
Tu distrais le savant en ses doctes travaux
Et tu charmes souvent le repas du héros.

Si, de son luth sacré, le Dieu de l'harmonie
Tire en nos jours des sons sans chaleur et sans vie,
Si le poète chante et hab hoc et ab hac,
C'est qu'il néglige, hélas la pipe et le tabac.

C'est que, cueillant partout et le myrte et le lierre
Il laisse le pétun sécher dans la poussière.
Vous, poète du jour, retenez mes avis,
Fumez, et que la pipe anime vos esprits.

Hélas! Et pourquoi donc une nuit ennemie
Couvre-t-elle le nom de ce rare génie
Qui, donnant le tabac et la pipe aux mortels,
Pour un si beau présent, mérita des autels,

En quels lieux, en quels temps a-t-il reçu naissance?
Ah le ciel le ravit à la reconnaissance ;
N'importe.., pour jamais l'hommage des humains,
D'un oubli si fatal doit laver les destins;

Mais, hélas où m'emporte une verve insensée ;
Ne chanterai-je plus cette pipe cassée,
Objet infortuné de mes longues douleurs,
El sur qui de mes yeux ont coulé tant de pleurs?

Muse, encore un moment, que l'accord de ta lyre
Dans ce triste sujet me conduise et m'inspire,
Raconte mon malheur el jusques vers la fin,
Accompagne ma pipe en son triste destin.

Bien longtemps ce bijou, présent des dieux propices,
Des jours de mon printemps avait fait les délices,
Mais le printemps, l'été, l'automne avaient passé;
Entouré de frimats, venait l'hiver glacé;

J'avais vu s'écouler les beaux jours de novembre,
Déjà même à sa tin touchait le froid décembre.
Un jour, funeste jour, assis au coin du feu,
Muni de bon labac, je mis ma pipe en jeu ;

Ma pipe qui paraît prévoir son triste sort,
Lugubrement, hélas! entonne un chant de mort.
Cependant un brasier d'une chaleur brûlante
Consumait. e tabac dans ma pipe mourante;

Toul-à-coup, dois-je dire ou taire mon malheur?
Tout-à-coup de mon bras, ô regrets, ô douleur,
Soudain, tel que le cygne à son moment suprême
Surpasse en ses accents le rossignol lui-même,

Tombé et par la chaleur fortement dilatée,
Se brise en cinq morceaux ma pipe infortunée.
Tandis qu'alors, perdant l'usage de mes sens,
Je demeure muet vers ces débris fumants,

« Telle une tendre fleur qu'un matin voit éclore,
» Des baisers du zéphir et des pleurs de l'aurore,
» Brille un moment aux yeux et tombe avec le temps
» Sous le tranchant du fer, ou sous l'effort du vent. »

C'en est fait, tu n'es plus, ô ma pipe chérie,
0 ma consolatrice, ô ma fidèle amie!
Pour moi dont le bonheur consistait dans ma pipe,
Je t'adresse ces vers, ô toi, mon cher Alcippe,

Dont la tendre amitié compatit à mes maux,
Je te voue en ce jour mes funèbres travaux.
Heureux, si mon récit faisant couler tes larmes,

Pour ton sensible coeur possède quelques charmes ;
Bien plus heureux encor, si tes yeux attendris,
Viennent quelques instants pleurer sur ces débris.

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