29 octobre 1981. Brassens et la Bible

publié le 29 October 2023 à 02h01 par José LONCKE
Le 29 octobre 1981, Georges Brassens mourrait, à l'âge de 60 ans.

Pour beaucoup Brassens incarne l’image de l’anticlérical fanatique, du « bouffeur de curés », particulièrement gourmand... mais son rapport avec la foi était beaucoup plus complexe que cela. Dieu est le terme le plus prononcé par Brassens dans ses chansons (140 fois pour être précis). Toute son œuvre se nourrit d’une certains tradition religieuse. Chez lui il y avait deux chambre d’amis, dont une réservée à son ami d’enfance, un prêtre.
Mais je suis un homme qui vit dans un certain monde, dans un certain milieu, avec des gens qui croient, d’autres qui ne croient plus et d’autres qui se mettent à croire. Alors je parle de Dieu dans mes chansons… Certains s’en étonnent puisque je ne crois pas. Pourquoi ? Mais parce que je suis imprégné par l’idée de Dieu, les gens qui m’entourent sont imprégnés de l’idée de Dieu, de la morale chrétienne. Et puis il y a dans la morale chrétienne, qui a été la mienne longtemps, beaucoup de choses que j’approuve ».... « J’ai une morale qui emprunte un peu à la morale chrétienne, un peu à la morale anarchique…». -"Pour moi qui suis, enfin qui crois être athée, qui crois ne pas croire, je connais la mort comme la cessation de la vie. Je rentrerai alors dans le néant où j’étais pendant la guerre de 14 ou en 1515. Quand le corps s’arrête, l’esprit disparaît aussi. Enfin, c’est une opinion personnelle, qui n’est fondée sur rien. Une opinion de mécréant ! Il en est de même pour ma conception de Dieu. Pour parler de lui, je ne peux pas plus affirmer qu’Il existe ou qu’Il n’existe pas. Plus j’avance en âge et plus je doute : je n’ai aucune certitude. Je ne peux pas. Je suis un pauvre type, quoi !... »

Avec le recul, beaucoup de ses chansons apparaissent plutôt comme une réaction envers certains aspects de la religion (dont l’hypocrisie), qu’envers la foi.
Au fond, j’aimerais mieux que Dieu existât… Mais ça me paraît quand même assez discutable au vu de tout ce qui se passe depuis que le monde existe. Il faut voir les choses telles qu’elle sont. […] J’en suis arrivé à penser que les gens qui ne pensaient pas comme moi – qui croyaient en Dieu – sont plus estimables que moi. Il ne faut pas se fier à mes chansons. Moi je ne dis pas “À bas la calotte”. Je l’ai dit dans mes textes mais c’était toujours pour rigoler. »

Les chansons de Georges Brassens sont un paradoxe. Il y a là une sorte d'individualisme absolu allié à l'amour du prochain. Oui, il y a bien un paradoxe. Les chansons de Brassens n nous touchent autant, parce que ce paradoxe habite chacun d’entre nous. Entre ce que nous disons et ce que nous faisons, il y a souvent un fossé. Il y a le même fossé entre ce que nous affirmons croire et ce que nous croyons vraiment. Ce paradoxe est résumé dans ces paroles (« Don Juan ») :
« Gloire à qui freine à mort, de peur d'écrabouiller Le hérisson perdu, le crapaud fourvoyé ...
Gloire au premier venu qui passe et qui se tait Quand la canaille crie haro sur le baudet...
Et gloire à ce curé sauvant son ennemi Lors du massacre de la Saint-Barthélémy...
Gloire à qui n'ayant pas d'idéal sacro-saint Se borne à ne pas trop emmerder ses voisins...
»
A sa façon, Brassens dit que le ciel n'est pas affaire de belles paroles prononcées, mais d'actes posés. D’engagements assumés au nom de l'amour des autres. Et ne vous y trompez pas, dit Jésus, ce n'est pas un chemin facile ! Il implique des renoncements et des amputations, il faut laisser en chemin tout ce qui en vous fait obstacle à la Vie. C'est là sans doute que le chemin du chanteur et de l'Evangile (Marc 9. 38-50) se séparent, c'est là que la parole du Christ vient écorcher la sacro sainte liberté individuelle. Ce chemin-là est un combat de chaque instant, mais d'abord un combat contre soi-même, bien plus qu'un combat contre les autres.

Pour Brassens, Jésus n'était pas le fils de Dieu, mais un prophète qui le fascinait. Dans « Je ne suis pas l'antéchrist de service » (1985 - posthume), cette fascination est à son comble :
« Je ne suis pas du tout l'Antéchrist de service, J'ai même pour Jésus et pour son sacrifice
Un brin d'admiration, soit dit sans ironie. Car ce n'est sûrement pas une sinécure,
Non, que de se laisser cracher à la figure Par la canaille et la racaille réunies.
Bien sûr, il est normal que la foule révère Ce héros qui jadis partit pour aller faire
L'alpiniste avant l'heure en haut du Golgotha, En portant sur l'épaule une croix accablante,
En méprisant l'insulte et le remonte-pente, Et sans aucun bravo qui le réconfortât !
Bien sûr, autour du front, la couronne d'épines, L'éponge trempée dans Dieu sait quelle bibine,
Et les clous enfoncés dans les pieds et les mains, C'est très inconfortable et ça vous tarabuste,
Même si l'on est brave et si l'on est robuste, Et si le paradis est au bout du chemin.
Bien sûr, mais il devait défendre son prestige, Car il était le fils du ciel, l'enfant prodige,
Il était le Messie et ne l'ignorait pas. Entre son père et lui, c'était l'accord tacite :
Tu montes sur la croix et je te ressuscite ! On meurt de confiance avec un tel papa.
».

D'ailleurs, les prêtres qui le rencontraient étaient sidérés de découvrir qu'il connaissait la Bible par coeur. C'était son livre de chevet avec les Fables de La Fontaine.

C’est en lecteur de la Bible que Brassens se montre attaché à une justice de Dieu qui n’est pas celle des hommes, comme dans « L’assassinat », où les gendarmes trouvent une criminelle en pleurs sur les lieux du crime. Conséquence,
« C’est une larme au fond des yeux Qui lui valut les cieux
Et, le matin qu’elle fut pendit Elle fut au Paradis
Certains dévots depuis ce temps Sont un peu mécontents...
»
Cette partie du texte fait écho au récit de la crucifixion dans l’Évangile de Luc (Luc 23. 39-43).
Un des larrons crucifiés avec Jésus, dit à l’autre qui l’injuriait :
« N'as-tu donc aucune crainte de Dieu, toi qui subis la même peine ? Pour nous, c'est justice, car nous recevons ce qu'ont mérité nos actes ; mais celui-ci n'a rien fait de mal ».
Et il disait en s’adressant à Jésus :
« Jésus, souviens-toi de moi quand tu entreras dans ton royaume ».
Jésus lui répondit :
« Amen, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis ».

Dans les « Copains d’abord », Brassens cite,
« Jean, Pierre, Paul et compagnie »
On peut facilement supposer qu'il s'agisse des apôtres de Jésus, dont l'amitié solide, est la chose de la Bible qui a le plus marqué le groupe d'amis de Brassens, visiblement peu attachés à la pratique religieuse.

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