25 novembre 1844. Emile Doumergue et le Paris de Calvin

publié le 25 November 2022 à 00h01 par José LONCKE

25 novembre 1844. Emile Doumergue et le Paris de Calvin

Émile Doumergue est pasteur et théologien, né le 25 novembre 1844 à Nîmes et mort le 14 février 1937 à Montauban. Il est professeur d'histoire de l'Église à la Faculté de Théologie Protestante de Montauban et doyen (1906-1919).

Emile Doumergue est l'un des chefs de file des protestants orthodoxes, dont il défend les positions au sein du protestantisme français, ne reculant pas devant la polémique. En tant qu'enseignant et recteur, il s'intéresse personnellement à ses étudiants et exerce sur eux une profonde influence indépendamment de leur orientation théologique.

Il entend faire mieux connaître l'histoire protestante à ses contemporains à commencer par les protestants eux-mêmes, et plus particulièrement l'histoire de Jean Calvin auquel il consacre un ouvrage monumental (sept volumes publiés entre 1899 et 1927).

Jean Calvin : les hommes et les choses de son temps, 7 volumes, 1899-1927, lire en ligne [archive]

« Promenade dans le Paris de Calvin »  par Emile Doumergue (Extraits)

Collège de Navarre : « La place qu'elle occupait jadis est encore visible : les quatre pignons de Navarre étaient situés aux numéros 27 et 29.

Un peu plus bas, séparé du collège de Navarre par la rue Traversière (qui longeait en partie la rue actuelle des Écoles) se trouvait le collège de la Marche, où Calvin, arrivant de Noyon, entra en quatrième, avec ses amis de Montmor, et où enseignait Mathurin Cordier.

Or c'est ici un des coins du Paris du 16ème siècle qui a le mieux conservé sa physionomie. Un moment où tout ce qui est moderne se trouve caché ; c'est étroit, c'est contourné, c'est sombre, c'est sale. De ces impasses, de ces carrefours l'odeur des temps passés vous saisit, acre, authentique. Il en reste assez pour bien s'orienter et pour deviner ce qu'étaient ces lieux obscurs et mal habités, et d'où partait la lumière qui allait éclairer la France et le monde.

De l'autre côté de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève (longeant toujours la rue actuelle des Écoles) la rue Judas (aujourd'hui impasse du Clos-Bruneau) conduisait à la rue des Carmes. En 1528, Simon du Bois y publiait ses volumes au nombre des plus beaux et pas des moins évangéliques de l'époque. On pourrait presque dire que, de cette petite rue Judas, l'influence de Luther a commencé à rayonner dans toute la France, car après avoir fait paraître la dernière édition, imprimée en France, du Nouveau Testament de Lefèvre d'Étaples, Simon Dubois publia les traités de Luther traduits par le chevalier de Berquin, les Expositions chrétiennes, les Expositions sur le Pater Noster, le Symbole et les dix commandements.

Il n'était donc pas rare de voir le noble chevalier, et bientôt le pieux martyr « avec sa robe de velours, satin et damas, et sa chaussure d'or » (6 rue des Carmes), remonter la rue des Carmes et tourner rue du Clos-Bruneau (aujourd'hui rue Laneau) et passer devant la rue (aujourd'hui impasse) Charrière. Où va le chevalier de Berquin? à la maison qui fait le coin de la rue du Clos-Bruneau et de la rue Saint-Jean-de-Beauvais. Cette maison est celle d'Henri Estienne I er , du fondateur de la maison des Estienne : in Clauso Brunello, vis-à-vis de l'école du grand Décret. Là, pendant dix-sept ans, Henri I er a imprimé, et on est à peu près sûr d'y rencontrer Badius (Josse), son beau-père, ou Budé, ou Briçonnet, ou Clichtow, et surtout Lefèvre d'Etaples, plus qu'octogénaire, qui aimait encore à chantonner (cantillare) \ à plaisanter et à discuter, ou le correcteur Beatus Rhenanus, célèbre humaniste, etc.

Henri I er étant mort, Simon de Colines épousa sa veuve, et continua la maison de 1520 à 1525, aidé surtout par Robert Estienne. Celui-ci prit la succession de son père en 1526, et suspendit comme enseigne le célèbre olivier (oliva Stephani) que l’on y voyait encore après 1650. A ce moment. Robert constituait à lui tout seul, la première société biblique qui ait existé et entrait avec la Sorbonne dans des luttes interminables. Tout ce qui était savant fréquentait sa maison, où femmes, enfants et domestiques parlent latin.

Que de fois Mathurin Cordier vint ici chez son ami, qui devait être cause de sa conversion!

Que de fois Calvin se mêla à ces humanistes, à ces évangéliques, surtout quand il allait à côté, chez Cyaneus faire imprimer son Traité de Clementia !

Un peu plus loin, dans la même rue, était le nouvel établissement de Colines, à l'enseigne du Soleil d'or, près du collège de Beauvais, et enfin venait le collège de Presle- où l'illustre Ramus enseignait, et où il fut tué à la Saint-Barthélemy. Surpris le 26 août, parles égorgeurs, dans la cellule qui lui servait de cabinet de travail, au cinquième étage, il reçut une décharge d'arquebuse et un grand coup d'épée. On le jette par la fenêtre dans la cour. Il respire encore, on l'attache par les pieds et on le traîne par les rues jusqu'à la Seine, où il est précipité après qu'un chirurgien lui a coupé la tête. Quelques passants, moyennant un écu qu'ils donnèrent à des bateliers, se firent apporter sur la berge le cadavre qui surnageait, près du pont Saint-Michel, et s'en donnèrent le spectacle.

A côté est le collège de Cambrai où Calvin venait écouter les leçons de Danès.

Quelques pas plus loin, à gauche, est l'église des Mathurins, angle de la rue Saint-Jacques et des Mathurins (la rue des Mathurins est devenue rue du Sommerard, et l'emplacement réduit des Mathurins est devenu le théâtre de Cluny, 71 bd Saint-Germain). C'est ici que se réunissent les Facultés pour la nomination du recteur et pour leurs grandes assemblées. C'est ici que Cop lut son fameux discours, ou plutôt le discours de Calvin.

Du côté de la rue des Mathurins l'église touchait à l'un des plus beaux palais de la ville, l'hôtel de Cluny, commencé en 1440 et achevé en 1550. La veuve de Louis XII y logea, et puis ce fut l'habitation du grand ennemi des protestants, le cardinal de Guise.

La rue Saint-Jacques aboutit au quartier de Saint-Séverin et de Saint-Julien-le-Pauvre, les plus vieilles églises de Paris. On a conservé le souvenir d'une prédication faite le 23 décembre 1540 à Saint-Séverin, où le moine augustin Jean Barenton, s'écria : « Je te dis que les saints ne font point de miracles. » Mais il se rétracta.

A Saint-Julien-le-Pauvre, au xvi e siècle, tous les trois mois les délégués de la Faculté des arts s'assemblaient pour choisir le recteur, qui était ensuite nommé aux Mathurins.

De Saint-Julien-le-Pauvre, la rue de la Huchette, débouchait rue de la Harpe (auj. place Saint-Michel), vis-à-vis la rue de l'Hirondelle (auj. passage de l'Hirondelle). C'est là qu'habitait le célèbre chirurgien, Ambroise Paré, celui qui répétait : « Je le pansay et Dieu le guarist. » A sa maison pendait l'enseigne des Trois Maures et derrière était une grande cour donnant sur le quai des Augustins. Ayant acheté cinq maisons contiguës, dès 1559, il transporta, de la petite ruelle sur le quai, l'entrée de son hôtel, sans doute avec son enseigne ; car longtemps le souvenir s'en conserva, dans l'hôtel des Trois Maures, où « maint écolier étudia la chirurgie près des lieux où Ambroise Paré avait composé ses ouvrages ».

Au bout de la rue Gît-le-Cœur, dans l'angle qu'elle forme aujourd'hui avec la rue Hurepoix, François I" fit bâtir un petit palais, qui communiquait à un hôtel qu'avait la duchesse d'Étampes, dans la rue de l'Hirondelle. Continuant le long du quai, et passant devant la vieille rue Git-le-Cœur où François I er appelait à son aide toutes les délicatesses de la Renaissance pour afficher d'une façon plus démoralisante un de ses nombreux adultères, nous arrivons à la rue Pavée, où se trouvait du côté occidental, et après la maison faisant le coin, l'hôtel de Laon, ainsi nommé parce qu'il appartenait aux évêques de cette ville. Il fut habité par la duchesse de Ferrare, Renée de France. Au moment de la Saint-Barthélemy elle y recueillit la femme du pasteur Merlin, et la fille du chancelier de l'Hôpital et les sauva grâce à une escorte que lui donna son petit-fils, le duc de Guise. Par une ruelle l'hôtel avait aussi son issue sur le quai.

Quelques pas plus loin, sur le «chemin de Sayne », formant l'angle oriental du quai et de la rue des Augustins était l'hôte] donné par Louis XII à Antoine Duprat, archevêque de Sens et chancelier de France.

Il négocie avec le pape Léon X le concordat de 1516, qui sacrifie les libertés gallicanes, et le fait enregistrer au parlement de Paris, malgré la plus vive opposition des cours souveraines, des universités et du clergé de France. 

Aux yeux de l'histoire, il est surtout le négociateur du concordat de Bologne, signé en 1516 entre le pape Léon X et François Ier ; mettant fin au régime d'élections ecclésiastiques instauré par la pragmatique sanction de Bourges, cet acte, en remettant aux mains du roi de France le droit de nomination aux bénéfices consistoriaux (évêchés et abbayes), conférait au prince une puissance politique sans égale. Les dommages subis par l'Église de France ont été maintes fois dénoncés. Mais on a moins dit que, conclu peu de temps avant l'apparition du luthéranisme, le concordat a empêché l'épiscopat français de virer au protestantisme et a ainsi, sans que les auteurs de l'acte aient pu le prévoir, contribué puissamment à l'échec de la Réforme en France. 

Son successeur dans l'hôtel ne traita mieux ni la morale ni les protestants. Ce fut le cardinal de Tournon, l'instigateur des assassinats juridiques contre les luthériens et les vaudois (Il entraîne François Ier dans le massacre des Vaudois du Lubéron en 1545) ; celui qui suggéra à Henri II l'idée de la fameuse chambre ardente.

Et c'est à côté, dans le couvent des Grands-Augustins que se passa un des faits les plus caractéristiques de cette terrible époque. Le Parlement se réunissait dans le couvent, quand il était obligé de quitter le lieu habituel de ses séances.

Ainsi en 1548 la peste ayant éclaté dans les prisons de la Conciergerie et faisant « mourir à tas » les prisonniers, la cour donna ses audiences aux Augustins pendant sept semaines.

La cour déménageait également lorsque l'on mariait les enfants de France ou qu'il se faisait une entrée royale « parce que toutes les magnificences devaient se faire en la grande salle du Palais et es environs ». Or en 1559 il s'agissait du mariage de la fille du roi, Elisabeth, avec Philippe II. Voilà comment c'est au couvent des Grands-Augustins qu'eut lieu la Mercuriale du 10 juin 1559. Poussé par ses détestables conseillers, le cardinal de Lorraine et Diane de Poitiers, le fanatisme et la luxure, après avoir hésité toute la nuit, Henri II a décidé d'assister à la Mercuriale, et d'écouter les divers avis de ses magistrats sur la procédure à suivre contre les hérétiques. La chambre de la Tournelle avait osé condamner des hérétiques au simple bannissement. La Grand'Chambre réclamait leur mort. Il s'agissait de s'entendre. Heure horriblement tragique! C'était la dernière hésitation de la persécution ; c'était la dernière digue au fleuve de sang qui grondait.

Tous les magistrats sont assemblés et discutent depuis deux heures. Tout à coup le roi entre, sombre, et s'assied sans mot dire. Le cardinal de Lorraine avait compté sur ce coup de théâtre pour effrayer les conseillers récalcitrants. Il s'était trompé. Anne du Bourg parle, et jamais la cause de l'Évangile et de la conscience n'avait été défendue « plus splendidement, plus librement, plus modestement, plus divinement », dit une lettre écrite à Calvin le lendemain même de l'événement par le pasteur Morel.

Qu'allait faire le roi? La justice était-elle libre? Y avait-il encore une loi en France ?

Henri murmure quelques mots avec ses conseillers, et séance tenante, il fait arrêter du Bourg et un de ses collègues. Pendant son diner il ordonne d'en arrêter six autres. Le mauvais sort était jeté. Il n'y avait plus de justice. La stupeur fut immense. « Je ne sais si depuis mille ans on a vu rien d'aussi grave en France. » C'est le début de la lettre de Morel que nous avons déjà citée.

Morel avait été le modérateur du synode national. Le synode s'était tenu rue du Marais le 26 mai; la Mercuriale s'était tenue aux Grands-Augustins le 10 juin. Celle-ci était la réponse à celui-là. Le catholicisme comprenait que pour empêcher la loi divine de s'établir il fallait commencer par abroger toutes les lois humaines. Il donna l'ordre général et définitif de la proscription.

Saint-Séverin : A l'intérieur, il y a les reliques de sainte Ursule. Mais sachez qu'on en trouve également dans de nombreuses autres églises, et que leur poids global atteint trente tonnes ! Elle devait être énorme.

Allons immédiatement, à la place Maubert, le lieu de Paris où l'ordre d'Henri II fut le mieux exécuté, et le lieu du monde où la nature humaine s'est montrée la plus hideuse et la plus glorieuse.

Il n'est plus possible de préciser où était la maison de l'avocat Boulard où souvent les luthériens se réunissaient. Le président Saint-André, Démocharès, le cardinal de Guise firent déposer par deux enfants qu'un jeudi avant Pâques on avait mangé un cochon au lieu d'agneau pascal, et qu'après minuit, la lampe éteinte, on avait renouvelé les orgies reprochées aux premiers chrétiens. La femme de l'avocat et ses deux filles n'hésitèrent pas, pour sauver leur honneur, à se livrer elles-mêmes entre les mains de leurs détestables ennemis, et à se laisser enfermer au Châtelet. Il fallut reconnaître leur innocence.

Des fenêtres de leur maison, que d'autodafés ces sublimes héroïnes avaient pu voir ! Le sinistre poteau était dressé en permanence, sur un tertre qui est resté pendant des siècles.

Les gens du quartier — nous savons qu'il était plus ou moins bien habité — beaucoup de maquignons, occupent autour du poteau les premières places. Peu à peu la foule arrive par toutes les rues voisines, rue Saint-Victor, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, rue des Noyers, rue Perdue, rue de Bièvre, rue du Pavé. Dans les églises il y a eu des prêches fanatiques. On a fait des processions, on a été de station en station, se reposant en voyant brûler un hérétique. Enfin un dernier flot inonde tout, et le fatal tombereau débouche de la rue du Pavé, qui était étroite et comme fermée par le clocher de Notre-Dame.

La victime descend, c'est Alexandre Canus (1554), ancien jacobin. Une de ses jambes a été rompue. Il n'en fait pas moins un sermon « excellent et de merveilleuse efficace ». Aussi désormais on aura la précaution de couper la langue aux prisonniers. Parmi les spectateurs étaient des fidèles, qui osaient quelquefois faire entendre une parole, et qui du regard soutenaient leurs frères. Ils notaient leurs discours. 11 y avait même des pasteurs. Et on écrivait le tout à Genève. « Tout vif il a été brûlé, raconte Macard à Calvin, au sujet de Guérin, et quelquefois il a été retiré des flammes pour que le tourment fût plus long » Cette force d'âme, après Dieu à qui la devaient-ils, sinon à ces lettres de Calvin qui pénétraient dans toutes les prisons? Et Calvin, quel fut son titre le plus vrai et le plus prodigieux, sinon celui-ci : pasteur de ce prodigieux troupeau de fidèles que l'on immolait place Maubert ?

Collège du Cardinal Lemoine. C'est la maison où avait enseigné Lefèvre d'Ètaples. Farel y fut son élève, et bientôt y devint professeur avec son ami Lange. Il eut à son tour pour élève Jean Ganaye (que nous allons retrouver). Ici encore enseigna Vatable.

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