Prendre soin de soi tout en prenant soin des autres

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Prendre soin de soi tout en prenant soin des autres

Parmi les métiers à risques, la vocation pastorale trouve une place de choix, tant le pasteur risque d’y laisser sa santé émotionnelle, physique et spirituelle, s’il ne cultive pas certains équilibres. Cela se constate le plus souvent par la conséquence la plus habituelle et malheureusement répandue : celle de l’épuisement professionnel (ou burn-out), qui atteint la personne dans son être tout entier.

Le danger de l’épuisement professionnel

Historiquement, l’une des premières définitions de cette forme d’épuisement mettait l’accent sur un état de frustration engendré par les attentes déçues. Le burn-out étant décrit comme « un état de frustration ou de fatigue émotionnelle engendré par le dévouement à une cause, à une manière de vivre ou à une relation qui n’a pas produit le résultat attendu(1) ».

Il faut peu de temps pour se rendre compte que le ministère brise nos rêves et nos illusions. Lorsque le ministre constate le décalage entre ses idéaux du départ – avec leur lot d’attentes – et les réalités du terrain, la désillusion peut être douloureuse et devenir facteur de fatigue, voire d’abandon(2).

Un autre chercheur décrit le burn-out comme « une réaction à la fatigue chronique et nerveuse qui s’installe lorsqu’on doit assumer un rôle ou un travail qui est centré sur les besoins des autres(3) ». Ainsi, l’épuisement est le piège qui guette ceux qui prennent soin des autres, que ce soit un soin physique, psychique, ou spirituel. Cela explique pourquoi l’épuisement professionnel, appelé aussi « fatigue compassionnelle(4) », touche en particulier les personnes exerçant dans les domaines du soin, de l’enseignement, de l’humanitaire, de l’accompagnement psychologique et du travail en Église.

Une troisième description, complémentaire des deux précédentes, souligne comment le burn-out atteint ceux qui exercent une activité difficile qui engendre « un processus par lequel l’engagement de la personne dans son travail est progressivement amoindri par le stress et les difficultés inhérentes à son travail(5) ». C’est ainsi que les défis liés à l’exercice du ministère pastoral peuvent atteindre et éteindre la motivation, la joie et le plaisir de servir(6).

Les défis du métier

Quels sont ces défis ? Citons quelques-uns de manière non exhaustive :

  • La pression des attentes et des demandes de la communauté, souvent implicites ;
  • La gestion des personnes, des conflits et des situations difficiles ;
  • La pression que le responsable peut se mettre, ou que les autres peuvent lui mettre, de devoir fournir des résultats visibles et quantifiables ;
  • La gestion des critiques à l’égard du responsable et de sa famille, et l’absence d’encouragement ;
  • Le défi de gérer son temps et son énergie face aux multiples besoins. Souvent sans cahier des charges clair et réaliste, engendrant la difficulté de trouver l’équilibre entre les besoins du contexte et ceux de sa propre famille (difficulté parfois augmentée si le pasteur vit sur son lieu de travail) ;
  • Les transitions parfois fréquentes d’un lieu à l’autre, les arrêts imprévus, les abandons ;
  • Le défi de vivre avec des moyens financiers parfois très limités ;
  • La solitude engendrée par le rôle et par les multiples transitions entraînant déconnexion sur déconnexion relationnelle ;
  • La difficulté de trouver l’équilibre entre les exigences du travail pastoral et ses propres besoins personnels de repos et de renouvellement ;
  • Les pressions exercées par la culture contemporaine en matière de productivité (culture du résultat), de réactivité (culture de l’urgence), d’image, d’innovation, de compétitivité (proposer des activités qui attirent), d’individualisme (répondre aux besoins ressentis de chacun) et de consommation (présenter un produit attrayant).

En rajoutant à tout cela ses limites et sa fragilité humaine, le serviteur peut-il faire l’économie de prendre soin de lui-même afin de favoriser sa résilience, tout en prenant soin des autres(7) ?

Nos fausses croyances

Avant de considérer quelques moyens qui permettront de veiller à ce devoir primordial de soin de soi, il peut être utile d’identifier quelques (fausses) croyances de base qui peuvent nous animer.

Quelles attitudes règnent dans nos communautés à propos de la gestion de nous-mêmes et de nos besoins de renouvellement ? Quel regard portons-nous sur le repos ? Quelle place donnons-nous aux questions d’équilibre et d’hygiène de vie ?

L’un dira : « Ces choses-là sont pour les autres… Dieu me donnera toujours les forces nécessaires pour assumer le travail que je fais pour lui ! »

Un autre dira : « Tout cela n’est pas très spirituel… C’est plutôt égoïste de penser à ses propres besoins alors qu’il y a tant de projets à mener, d’âmes à sauver et de personnes à aider ! »

Ou encore : « Prendre soin de soi ? Nous sommes appelés à mourir à nous-mêmes et à nous donner aux autres sans relâche ! »

Oui, mais jusqu’où ? Sommes-nous réellement appelés à servir les autres au détriment de nous-mêmes, en faisant fi de nos limites et nos besoins ?

Derrière tout cela se cachent des contraintes et des peurs. Nommons-en quelques-unes :

  • « Si je ne fais pas bien, l’œuvre de Dieu va en pâtir. C’est son œuvre qui compte avant tout. »
  • « Je dois produire des résultats visibles, mesurables. »
  • « Je n’ai pas droit à l’erreur. »
  • « Je suis payé/soutenu pour être actif et productif, donc je n’ai pas droit au repos ni aux loisirs. »
  • « Les besoins des autres et de l’Église ont la priorité sur mes besoins et ceux de ma famille. »
  • « Si je ne produis pas, je suis un mauvais serviteur et les autres vont m’estimer moins. »

Cette dernière contrainte/peur a beaucoup de variantes, toutes aussi piégeantes les unes que les autres : « … les autres seront déçus de moi, je perdrai leur approbation ; Dieu sera déçu de moi ; etc. »

Notre éducation familiale et nos cultures d’Églises nous amènent parfois à cultiver des croyances de base qui finissent par nous mettre en difficulté. Prendre conscience des fausses vérités qui alimentent notre fonctionnement nous permet de nous recentrer sur ce que Dieu attend vraiment de nous. Sur ce à quoi nous sommes réellement appelés. Et finalement mieux discerner qui est responsable de faire quoi dans son œuvre, notre part et la sienne.

Qu’est-ce qui nous pousse à assurer la réalisation de résultats visibles ? Notre besoin de nous sentir utile et estimé ? Ne sommes-nous pas appelés plutôt à être ...

1. Herbert FREUDENBERGER, L’épuisement professionnel : « la brûlure interne », Montréal, Québec, Gaëtan Morin, 1998.

2. Lucie BARDIAU-HUYS, « Quitter ou non le ministère ? Une analyse des motifs et du processus décisionnel », Les Cahiers de l’École Pastorale 90, 2013, p. 3-18.

3. Christina MASLACH, Burn-out : L’épuisement professionnel, Pontarlier, Presses du Belvédère, 2006.

4. https://www.lci.fr/societe/fatigue-compassionnelle-en-souffrez-vous-symptomes-epuisement-burn-out-quelles-differences-2081465.html, consulté le 01.11.2018.

5. Cary CHERNISS, Staff Burnout: Job Stress in the Human Services, Thousand Oaks, CA, Sage Publications, 1980.

6. Pour un développement du thème du burn-out dans le ministère nous recommandons la lecture de Jonathan WARD, « Gérer son engagement, éviter le burn-out dans le ministère », Les Cahiers de l’École Pastorale 77, 2010, p. 1-31.

7. Appelée « self-care » dans le monde anglophone, la notion de soin de soi dans le ministère (comme dans d’autres professions) est développée par plusieurs auteurs, dont : Isaac WANYOIKE, A Pastor’s Self Care: Church Work-Life Balance, North Charleston, CreateSpace, 2017 ; Richard P. OLSON, A Guide to Ministry Self-Care: Negotiating Today’s Challenges with Resilience and Grace, Lanham, Rowman & Littlefield, 2018 ; Roy M. OSWALD, Clergy Self-Care: Finding a Balance for Effective Ministry, Lanham, Rowman & Littlefield, 1991 ; Kirk Byron JONES, Rest in the Storm: Self-Care Strategies for Clergy and Other Caregivers, King of Prussia, Judson Press, 2001.

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