10 avril 1545. Le Balladin, testament posthume de Clément Marot

publié le 10 April 2020 à 00h01 par José LONCKE

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10 avril 1545. Le Balladin de Clément Marot

Le 10 avril 1545, plusieurs mois après la mort de Marot, un imprimeur inconnu a publié « Le Balladin de Maître Clément Marot ».

C’est un des plus beaux textes de la poésie française. Ce poème serait également "le texte le plus authentiquement évangélique" de Clément Marot.

Le Balladin (1545) de Clément Marot (1496-1544)

Un baladin c’est un danseur d’intermèdes qui distrait le public sur les places, un amuseur vagabond.

Par dérision devant sa vie matériellement manquée, vouée à l’instabilité, l’exilé qu’est Marot à Turin, a pu choisir de se donner ce nom, dans le lignée de poètes qu’il admirait, les Troubadours, Rutebeuf, François Villon. Baladin, Marot, le poète « étranger et banni ».

Le Balladin invite ici la foule à se joindre à lui pour entrer dans la danse, mais tout le monde s'y refuse. On pourrait y voir une allusion à Matthieu 11. 16-17:

"A qui comparerais-je cette génération  ? Elle ressemble à des enfants assis sur des places publiques, et qui appellent leurs compagnons en disant : Nous avons joué de la flûte et vous n'avez pas dansé. Nous avons chanté des complaintes et vous ne vous êtes pas lamentés".
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Deux dames sont en lice :

-Christine, vierge admirable, née au temps du Christ comme son nom l’indique. Les abus de Simone l’arrache à sa solitude, l’amènent à la conversion des humains. Christine c’est l’amour absolu."La belle Christine" est l’Église du Christ telle que veulent la restaurer les militants évangéliques".

-Simone c’est l’Église de Rome, insolente, fardée, armée jusqu’aux dents. Elle possède les trois quarts de biens terrestres (Simonie ! ) et convoitent le reste. Paresseuse, orgueilleuse, sans grâce à la danse. Ceux qui la suivent le font par profits et tuent les servants de Christine.

Christine laisse Simone pendant mille ans obscurs (le moyen-âge) mener sa vie détestable puis se tourne vers les humains pour leur donner sa leçon unique :

Christine la Belle, la vraie piété opprimée par l’Église. Le « Rocher des Saxons » qu’il a fallu attendre pour faire renaître la vrai foi, se réfère à  Luther, dont la prédication refonde l’Église sur son fondement véritable, le Christ et sa parole.

Dans son cantique "C'est un rempart que notre Dieu", Luther décrit Sion (L’Église) comme étant " sur le rocher assise" .

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(Nous prenons le poème au vers 92 p 513, Marot, Œuvres Complètes II)

Mais certes, ceux qui Christine avaient vue,

Après avoir Simone regardée

Disaient très bien : « Cette dernière est fardée »,

Et n’en étaient pourtant (pas) trop ébahis,

Parce que c’est l’usage du pays.

Des biens du monde Simone possédait

Déjà les trois quarts, et à l’autre (quart) visait

Et toutefois tant était convoiteuse,

que incessamment se sentait pauvre.

De pourpre et lin richement parée,

De diamants et perles couronnée,

D’habits, pour vrai, avait le corps vêtu

Plus richement que l’esprit de vertu ;

Car jamais femme on ne vit tant oisive,

Ni tant comme elle en orgueil excessive.

Elle jouait d’instruments dont les noms

Sont couleuvrine, bombardes et canons,

Elle chantait jour et nuit maintes choses

Qui n’étaient pas dans son cœur encloses.

A bien danser était pesante et lourde,

Hors de mesure, en tant qu’elle était sourde,

Et pour autant qu’ouïr ne voulait pas

Les instruments qui sonnaient en mesure.

Grâce n’avait sinon mal gracieuse,

En son palais maigre et fallacieuse ;

Et quand parfois usait de doux langage

Plus y mettait de fard qu’en son visage.

Certes, aussi, elle ne saurait dire

Que par beauté ou grâce qui attire

Elle n’ait en sa vie un serviteur acquis,

Mais par trésors les a gagnés et cherchés ;

Aussi jamais n’en eu un qui pour elle

Souffrit un brin de peine corporelle.

Bien il est vrai que fort la soutenaient

Pour les profits qui leur en revenaient,

Mettant à mort les servants de Christine,

Quand ils disaient elle seule être digne

D’être servie, et tant continuèrent

A les tuer qu’ils les diminuèrent,

Non par l’amour du cœur, mais bien par nombre

Et par ainsi fut frappée de malheur

La bergère, et ses troupeaux dispersés ;

Dont l’innocente aux plus barbares parties

De toute l’Europe alla faire demeure,

Et vous laissa la grande Simone alors

Faire ses sauts, et danser à son tour,

En attendant son désiré retour.

Simone ayant par temps obscurs régné

En riche pompe et orgueil effréné,

Près de mille ans, Apollo de sa grâce

Transperça l’air qui était plein de crasse

Si bien qu’on vit bien la lumière approcher.

Alors se cachait Christine en un rocher

Des Saxonnais, duquel bondit alors

Aussi entière et belle que fut jamais,

Les jours, les mois, les mille ans que je dis,

N’avaient en rien son visage enlaidi,

Courbé son corps ni sa voix altérée :

Pour ramasser d’autres nouveaux amants

Tourna ses yeux plus clairs que diamants,

De tous côté, puis chacun appela,

Chantant ses vers que composés elle a :

« Venez à moi, vous qui êtes chargés, (Matthieu 11. 25)

Venez y tous, et jeunes et âgés,

N’allez ailleurs sur peine de la vie ;

Venez à moi, qui d’aimer vous convie,

Et de tous points vous rendrai soulagés. » ….



A ses amoureux, Christine parle une langue claire, qu’il n’est pas besoin d’être avocat pour comprendre. A la fin (vers 222-235), elle vient solliciter l’auteur du poème :

Tant chemina la belle, qu’elle vint

Au fleuve Loire où des fois plus de vingt

Jeta son œil de sur moi la première

car mes gros yeux n’avaient propre lumière

Pour regarder les siens premièrement.

S’approche près et me dit seulement:

"Réveille toi, il en est temps, ami,

Tu as par trop en ténèbres dormi!

Réveille toi ! " A si peu de parler
Je la connut, et si sentais aller
Hors de mon cœur une pesante charge
De graves tourments, dont me trouvai au large
Et au repos de franche liberté,
Où (au)paravant n'avais jamais été .



Marot retrace ici son itinéraire intellectuel et spirituel qui l'a fait passé du Quercy aux bords de la Loire, ce qu'on peut interprêter, comme une véritable "conversion" Le converti sort de sa torpeur sous l'effet de al Révélation.


Sur ce thème du "Réveil", Marguerite de Navarre, il y a un souvenir des "Chansons spirituels" de Marguerite de Navarre elles-mêmes inspirées de l’Épître de Paul aux Éphésiens (Éphésiens 5. 14):
"Réveilles-toi, toi qui dort,
 Relève-toi d'entre les morts
 Et le Christ resplendira sur toi".


Le poète dit à Christine :
"... Venez vous d'Acquillon ? " (239)
L'aquilon c'est le vent du nord. Marot désigne ainsi au figuré, le renouveau de la foi, parti d'Allemagne avec Luther.


« Réveille-toi » a dit Christine au poète.

Et plus loin (vers 262):

Tu as été des amants de Simone

Mais si tu veux que d’aimer te sermonne

Laisser te faut toutes vieilles couleurs

Et pour un bien souffrir mille douleurs.

C’est un appel à une contre abjuration (cette dernière avait eu lieu sous l’emprise de la force). Marot renonce à la religion des persécuteurs pour suivre celle des persécutés. Il choisit Christine qui ne commande que d’aimer.



Christine n’a parlé jusque là que d’amour chrétien, dans les derniers vers, Christine demande maintenant à Marot de instruire en lisant les livres qu’elle a inspirés. Ce sont à l’évidence des ouvrages qui enseignent la Réforme (280) :

Dont suis d’avis, qu’accointance tu prennes

A mes amants et que de ceux-ci tu apprennes

Et que souvent tu écoutes le son

De mon hautbois se rappelant sa leçon

De jour et nuit aux livres que j’ai faits,

De révérence et des simples parfaits

Si fait ainsi bon danseur deviendras

Alors assuré devant moi reviendras.

Le poète semble décidé à dire « Oui », tel un héros d’un roman de chevalerie allaité par une ourse :


Les mots finis, de grand' célérité
je partis lors et, à la vérité

J’étais piqué du grand zèle des zèles

Et puis amour me portait sur ses ailes

Je traversai les bois où a été

Ourson d’une ourse en enfance allaité...



Le poème reste inachevé par ces vers :

Je traversai la beauté » spacieuse

en la vallée humble et délicieuse…



Le poète est mort en exil à Turin le 10 septembre 1544.

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Source :
-Clément Marot, Œuvres complètes II, Présentation par François Rigolot, p 511-519.
-Jean-Luc Déjean ,Clément Marot, Fayard, 2014

(quatrième de couverture : )

Marot, poète de cour, admiré de François Ier, qui savait en vers brillants et drôles obtenir l'argent des princes et la faveur des dames. Marot, le bon vivant, que ses frasques ont conduit en prison et ses imprudences en exil. Cinq cents ans après sa naissance ses coq-à-l'âne nous renvoient encore l'écho de ce rire malicieux du XVIe siècle.

Derrière la légende d'amuseur il y a l'homme. Dans les luttes qui déchirèrent la chrétienté de son temps, il opta pour le parti de la contestation. Protégé par Marguerite de Navarre, la soeur du roi, Marot choisit de combattre l'intolérance et lutta pour la liberté de pensée. Du coup, les théologiens de la Sorbonne le traquèrent toute sa vie. En 1542, au sommet de la gloire et des honneurs, il continua à militer pour une spiritualité rénovée: l' " oiseau du ciel ", comme il se nommait lui-même, y gagna d'être banni définitivement.

Marot léger et goguenard? Oui par son tour inimitable dans la satire. Mais celui qui se cachait sous cette apparente facilité fut aussi un grand novateur littéraire. Il adapta plusieurs genres poétiques, et notamment l'épigramme. Avant les
Odes de Ronsard, sa traduction des Psaumes contient les premiers accents d'un grand lyrisme nouveau dans la langue française.

Jean-Luc Déjean, ancien professeur de lettres, a produit de nombreuses émissions de télévision d'art et d'histoire. Il est l'auteur, entre autres, de Marguerite de Navarre (Fayard, 1987).

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