14 avril 1897. La Samaritaine d'Edmond Rostand

publié le 14 April 2024 à 02h01 par José LONCKE

14 avril 1897. La Samaritaine d'Edmond Rostand

La Samaritaine est le premier grand succès de Rostand, la même année que Cyrano.

Sarah Bernhardt a demandé à Edmond Rostand de lui écrire une pièce. Cette pièce religieuse s’est jouée le Mercredi Saint, 14 avril 1897, au  théâtre de la Renaissance avec Sarah Bernhardt,  dans le rôle-titre.

L'affiche de la pièce a été réalisée par Alphonse Mucha.

 

La Samaritaine est un "évangile" en trois tableaux et en vers.

Premier tableau : le puits de Jacob Les apôtres quittent Jésus pour se rendre à Sichem, afin d’acheter des vivres. Le Christ reste assis sur la margelle du puits de Jacob. Photine vient puiser de l’eau, son amphore sur l’épaule. Jésus lui demande à boire. Elle refuse parce qu’il est juif. S’engage un long dialogue tiré des Evangiles.

 Deuxième tableau : la Porte de Sichem Pierre et les disciples tentent d’acheter des vivres mais ils sont raillés par les marchands. Les apôtres s’éloignent sous les huées. Ariel est inquiet de ne pas voir revenir Photine. Elle arrive transformée et s’exprime en citation. Elle convainc petit à petit la foule.

 Troisième tableau : Salvator Mundi Jésus est sur la margelle du puits. Les apôtres s’étonnent de la discussion avec Photine. On entend alors la foule des Samaritains qui approche menée par Photine.

 

La pièce a servi de livret à l'opéra de Max d'Ollone, créé à l'Opéra de Paris, le 23 juin 1937.

                                                                   
                                                                              (Extraits)

JESUS

...J'ai soif : car les rayons du soleil sont très vifs.

Fais-moi boire, veux-tu ?
PHOTINE

                                          Je croyais que les Juifs

— Et cet homme en est un, cela se connaît vite

— Ne pouvaient pas, avec quiconque est Sichémite,

Avoir le plus léger, le plus lointain rapport !

Notre pain, c'est pour eux de la viande de porc ;

Un miel, dont à Sichem l'abeille aurait sa ruche,

Serait du sang d'oiseau pour eux ! Donc, cette cruche

Qui, toute fraîche, sort d'un puits samaritain,

Et que sur son front vil une païenne tint,

Tu devrais l'écarter d'un geste exécratoire,

Au lieu de demander...

JÉSUS.

                                    Je te demande à boire.

PHOTINE .

Ton dégoût par la soif est donc diminué ?

Sache que tu serais beaucoup moins pollué

En foulant un reptile, en touchant un insecte,

Qu'en étant secouru par quelqu'un de ma secte!

(Avec une volubilité méchante.)

Non, quand tu m'en prierais encor jusqu'à demain,

Je ne descendrai pas la cruche sur ma main :

Elle est sur mon épaule ; elle est bien ; je l'emporte.

Adieu, l'Eliézer sans cadeaux, sans escorte !

Si tu me pris pour Rebecca, tu te trompas !

Tu dois avoir bien soif ! Mais tu ne boiras pas.

(Redescendant un peu.)

Tu vois cette eau, cette eau limpide, si limpide

Que lorsqu'il en est plein le vase semble vide,

Si fraîche que l'on voit en larmes de lueur,

En perles de clarté ruisseler la sueur,
La sueur de fraîcheur que l'amphore pansue,
Par tous les pores fins de son argile, sue !...

Cette eau qui donne soif rien qu'avec son bruit clair,

Si légère qu'elle est comme une liqueur d'air,

Eh bien! pour toi, cette eau, c'est la loi, la loi dure,

Cette eau pure, cette eau si pure, elle est impure!...

JÉSUS

Femme!

PHOTINE .

              Non, tu n'auras pas une goutte d'eau!

Rien !

JÉSUS .

             Si tu connaissais quel sublime cadeau,

Quel envoi de clarté Dieu fait à l'heure noire,

 Et quel est Celui-là qui te demande à boire,

Tu te serais peut-être avisée aujourd'hui

De le Lui demander, femme, toi-même, à Lui.

PHOTINE

Tu dis des mots obscurs pour me rendre attentive.

JÉSUS.
Et l'eau qu'il t'eût donnée eût été de l'eau vive!...

PHOTINE

Je conviens, inconnu, que ta voix, que tes yeux

Plaisent, et que tu sais, ô beau Juif captieux,

Eveiller l'intérêt en parlant de cette onde...

Tu n'as rien pour puiser. La citerne est profonde.

De quelle eau parles-tu, d'un air noble et subtil ?

Où prendrais-tu cette eau ? Mais d'ailleurs y a-t-il

De l'eau semblable à celle-ci, de l'eau meilleure ?

On vient, pour en puiser ici, de plus d'une heure.

Notre père Jacob creusa, pour sa tribu,

Ce puits profond. Lui-même et les siens en ont bu,

Eux tous, et leurs troupeaux, leurs chameaux et leurs zèbres ;

Et c'est une eau célèbre entre les plus célèbres.

Tu ne vas pourtant pas dénigrer notre puits !

Serais-tu donc plus grand que Jacob ?

JÉSUS.

                                                               Je le suis.

PHOTINE

Oh! si je te versais dans tes deux mains en conque,

Un peu d'eau de ce puits, tu verrais bien...

JÉSUS.

                                                                 Quiconque

Boira l'eau de ce puits aura soif de nouveau;

Mais il n'aura plus soif celui qui boira l'eau

Que je lui donnerai ; car en lui naîtra d'elle

Le bondissement frais d'une eau perpétuelle,

 De sorte qu'il sera sans fin désaltéré

Celui qui boira l'eau que je lui donnerai.

PHOTINE

Quoi! pour l'éternité?... Mais j'y songe, peut-être,

C'est l'eau que le prophète Elie a dû connaître,

Lorsque dans le désert, sans boire, il s'en alla

Si longtemps. Tu souris ? Mais oui, je sais cela.

Tu vois, je ne suis pas tout à fait ignorante.

Sans boire, il est resté quarante jours, quarante !

Vraiment tu connaîtrais son merveilleux secret ?

Seigneur, apprends-le-moi. Cela m'éviterait

De venir chaque jour porter ici l'amphore.

Une eau dont on boirait sans avoir soif encore !

Tout le monde en voudrait. On la vendrait très cher.

JÉSUS.
Tu ne m'entends qu'avec des oreilles de chair.

Quand je veux l'élever, ton âme reste à terre.

PHOTINE

Explique-moi quelle est cette eau qui désaltère

Pour toujours, cette source au flot jamais tari ?

JÉSUS.
Soit! Mais va tout d'abord me chercher ton mari.

PHOTINE

Mon mari ?

JÉSUS.

          Va.
PHOTINE

                   Mais je...

JÉSUS .

                                     Ceci te déconcerte!

Va chercher ton mari !

PHOTINE

                                  Je n'en ai pas.

JÉSUS .

                                                          Non certes,

Tu n'en as pas. Disant cela, tu dis fort bien :

Car l'homme avec lequel tu vis n'est pas le tien.

PHOTINE, (reculant).

Seigneur !...

JÉSUS.

                    Tu dis fort bien. Car celui qui partage

Ta couche, tu n'es pas sa femme davantage

Que tu ne l'as été des cinq autres...

PHOTIN

                                                             Seigneur!...

JÉSUS .

Car tu changeas cinq fois, ô femme sans pudeur,

Et six fois tu connus les noces, — mais pas une,

La foule des amis doucement importune,

Ni les flambeaux...

PHOTINE

                                Seigneur !

JÉSUS .

                                                   Ni le bruit jovial

Du banquet, ni l'effroi sur le seuil nuptial,

Ni les rameaux de myrte agités sur ta tête!

PHOTINE

Seigneur, Seigneur, tu ne peux être qu'un prophète!

JÉSUS.

Parce que j'ai vu clair dans ton indignité,

Voilà que tu me crois prophète. En vérité,

Femme, je te dirai des vérités plus grandes.

PHOTINE

 Ô Maître, alors, dis-moi?...

JÉSUS.

                                           Qu'est-ce que tu demandes ?

PHOTINE 

Parce que nous prions sur ce mont. Or j'appris

Que vos ancêtres — qui sont aussi nos ancêtres —

N'adoraient que sur lui ! Que croirai-je ? Les Prêtres,

Les Docteurs y voient clair. Mais nous, les simples, nous

Qui demandons la cime où l'on tombe à genoux,

Nous restons étonnés que la cime soit double

Si l'on nous met entre deux monts, cela nous trouble ;

Chaque prêtre nous crie en nous vantant le sien :

« Priez sur notre mont, il est le plus ancien! » —

« Non! on ne peut vraiment prier que sur le nôtre ! »

Alors, nous ne montons ni sur l'un, ni sur l'autre,

Et nous restons en bas, dans le val, au milieu...

Et le val a des fleurs qui font oublier Dieu.

JÉSUS.

Rassure-toi : car l'heure vient, elle est venue,

Où l'on ne priera plus le Père, âme ingénue,

Ni sur le Garizim, ni dans Jérusalem,

Apprends que désormais, ô femme de Sichem,

Les vrais adorateurs n'adoreront le Père

Qu'en esprit et qu'en vérité ; car la prière

Ne peut pas à l'Esprit plaire selon le lieu.

Car le Père est Esprit, car il n'est qu'Esprit, Dieu !

Et c'est donc dans l'Esprit, et dans l'Esprit encore

Et dans l'Esprit toujours qu'il faudra qu'on l'adore.

PHOTINE

J'ai vécu loin du Dieu que fait aimer ta voix.

Pourtant j'ai toujours eu trois croyances : je crois

Que d'entre les tombeaux, un jour, on ressuscite;

Que d'un Ange, parfois, on reçoit la visite,

Et surtout, — oh! surtout, — je crois obstinément

Qu'il viendra, le Promis, et j'attends en l'aimant

L'Ha-Schaab, ou le Christ, qu'on nomme encor Messie!

JÉSUS, (levant les yeux au ciel).

Les plus humbles, toujours ! Oh! je te remercie,

Mon Père !

 (À Photine.)

                    Et de ce Christ, dis-moi, que penses-tu ?

PHOTINE .

Qu'il viendra.

JÉSUS.

                      Bien. Et puis, quand il sera venu ?

PHOTINE .

Quand il sera venu...

JÉSUS.

                                 Qu'est-ce que tu supposes ?

PHOTINE .

Je suppose qu'il nous apprendra toutes choses.  

JÉSUS.

 Ô mon Père, ces mots si simples, entends-les!...

Femme, tu les as dits, les mots que je voulais.

Lève le front. Regarde-moi. Sois éclaircie. Je suis

Cela, moi qui te parle, — le Messie!

 PHOTINE, reculant, balbutiant et glissant à genoux.

Toi! Je... Christ!... Ha-Schaab !... Emmanuel !...

JÉSUS.

                                                                         Jésus!

Commentaires

Paul Soyeur

10 March 2023, à 11:48

Tout le texte de cette pièce d'Edmond Rostand est fabuleux. Le lyrisme de la fin du 19è siècle nous touche toujours. Quelle chance qu'elle aie été rééditée !

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