Les naufragés des Auckland et la Bible
Un petit couteau scie et une Bible providentiellement sauvés du naufrage vont chacun à leur manière, permettre à cinq hommes de survivre d'un naufrage.
L’Île mystérieuse de Jules Verne est tiré d’un fait réel. Dans la nuit du 2 au 3 janvier 1864, le Grafton et son équipage de cinq hommes, aventuriers en quête de mines d’or et de pêches miraculeuses dans l’océan Austral, fait naufrage sur les îles Auckland.
Froid glacial, brumes, vents, tempêtes incessantes. Des journées entières sans pouvoir discerner le soleil. Une végétation pauvre et ingrate. Pour nourriture, quelques poissons ou cormorans, mais surtout le lion de mer (phoque), dont l’agilité au combat paraît sans rapport avec sa corpulence.
Comment des hommes ont-ils pu survivre dans des conditions si hostiles ? Les ingrédients du cocktail qui les a sauvés sont : travail, prière et Bible, communauté.
1. Le travail d’abord. Et surtout, le travail de l’intelligence pratique pour trouver des solutions à tous les problèmes qu’ils rencontrent. Ils construisent une cabane solide, dans laquelle ils retrouvent la sécurité d’un foyer. Ils chassent le phoque, dans des conditions extrêmes, salent la viande pour la conserver, puis tannent les peaux pour s’en faire des vêtements, des bottes, etc. Avec l’huile du mammifère, ils fabriquent même du savon !
2. La prière et la Bible aussi. Dès le début de leur naufrage, les naufragés s’en remettent à Dieu, bien conscients que, dans la détresse où ils se trouvent, oubliés du monde, Dieu seul peut les entendre et les sauver. Le dimanche, ils prennent l’habitude de se rassembler pour lire la Bible, prier ensemble et confier leur avenir au Seigneur. Une Bible sauvée du naufrage les a sauvé d'eux-mêmes !
3. La vie commune enfin. C’est par leur volonté de vivre ensemble, sous une règle (une brève « constitution » réglant les questions principales de leur vie), avec un « chef de famille », élu parmi eux, qu’ils vont vaincre l’adversité. Une discipline forte, des objectifs clairs qu’ils ont décidés ensemble, les rendent capables d’affronter les plus grands périls.
Au bout de plusieurs mois, constatant qu’aucun secours n’est venu jusqu’à eux, ils font le pari fou de construire un esquif capable d’affronter la haute mer, si violente en ces régions, pour gagner le sud de la Nouvelle-Zélande. L’un d’eux, Raynal, met au point une forge (oui ! vous lisez bien, une forge !) pour fabriquer les outils (pinces, scies, marteaux) et les matériaux (clous, serrures, accastillage) nécessaires pour former la coque et le gréement du petit bateau. Travaillant sans relâche, quatre mois durant, ils réussissent l’impossible. Le bateau est mis à l’eau : il flotte et tient même bien la mer. Trois hommes prennent place à bord (le bateau ne pouvait en contenir plus).
Après une navigation d’une extrême difficulté, ballottés par les éléments où ils auraient dû maintes fois se noyer, ils finissent par atteindre, à demi-morts, la terre ferme. Hourrah ! Aussitôt, on affrète un bateau pour chercher les deux compagnons restés aux Auckland. Bientôt, tout le monde se retrouve sain et sauf, au milieu de la civilisation, après vingt mois d’exil forcé.
Travail, prière, communauté : voilà des réalités dont on parle trop peu, ou très mal, et qui rendent l’homme capable des plus grandes choses !
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Pendant les vingt mois qu'ils y passent, François Edouard Raynal, le second du capitaine, apparaît tour à tour comme "le consolateur, le conseiller, le guide, l'ouvrier par excellence de l'infortunée colonie". De retour dans sa patrie après vingt ans d'errance, il publie, en 1870, "Les Naufragés des Auckland", qui rencontre un très vif succès en France puis à l'étranger.
Comme le souligne Simon Leys dans son éclairante préface à la présente édition, tout porte à croire que la lecture de Raynal a inspiré à Jules Verne son roman le plus célèbre, "L'Ile mystérieuse".
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A lire: Le Studio de l'inutile, Simon Leys, pages 271 à 284