Cahier n°116

juin 2020
Numéro lu 252 fois

Orienter sa foi en temps de crise

Alors que j’écris ces quelques lignes, le monde entier est désorienté. Il fait face à une immense montagne qui vient de s’élever et bloque sa vue, son avenir. Nul ne peut ignorer cette montagne qu’est le COVID-19 car nul n’échappe à son impact pluriel sur le travail, la famille, les loisirs et, bien sûr, l’Église… Pour les pasteurs et responsables d’Église, cette montagne si imposante, si déstabilisante pour tous les membres de nos communautés, pourrait facilement nous faire sombrer dans un sentiment d’impuissance et de désespoir de ne pouvoir un jour retrouver le cours « normal » de nos vies d’Église. Comment, dès lors, ne pas perdre courage ? Comment continuer à suivre Dieu en Église ? Quelle attitude adopter ?
En Matthieu 10, Jésus avait envoyé ses disciples en mission, avec le pouvoir de chasser les esprits impurs et de guérir toute maladie et toute infirmité (10.1). Il leur avait dit : « Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » (10.8) Les disciples sont donc partis et ils ont réalisé des guérisons et de grandes choses dans les villes et les villages d’Israël. D’une certaine manière, tout allait bien et rien ne semblait pouvoir les arrêter.

Mais, en Matthieu 17.14-20, les disciples sont mis face à un défi apparemment insurmontable, et certainement humiliant. L’homme qui vient voir Jésus lui dit que les disciples n’ont pas réussi à guérir son fils gravement malade. Que se passait-il ? Son fils était épileptique, et la description que le père fait de la maladie montre bien qu’il n’était pas simplement sujet à des crises d’épilepsie et à des convulsions. Non, ces crises semblaient être délibérément destructrices. Elles le mettaient encore plus en danger en le projetant régulièrement dans le feu ou dans l’eau. On imagine donc l’angoisse de ce père. On imagine l’inquiétude perpétuelle, l’attention et le soin incessants qu’il devait apporter à son fils…

Jésus, lui, a été capable d’identifier le problème assez rapidement chez l’enfant. Il l’a libéré de son démon et l’enfant a été guéri sur le champ (v.18)…

La discussion qu’il a, juste après, avec ses disciples est intéressante. Les disciples demandent à Jésus pourquoi ils ne sont pas parvenus à guérir eux-mêmes ce malade, et Jésus de répondre :

« Parce que vous avez trop peu de foi. Je vous le déclare, c’est la vérité : si vous aviez de la foi, gros comme une graine de moutarde, vous diriez à cette montagne : “Déplace-toi d’ici à là-bas”, et elle se déplacerait. Rien ne vous serait impossible. »

Jésus donne ici l’impression que les disciples auraient en eux-mêmes le pouvoir d’accomplir des miracles, si seulement leur foi était suffisamment grande. Si seulement ils avaient plus de foi. Jésus fustigerait donc une foi qui n’est pas assez grande, une foi qui est même plus petite qu’une graine de moutarde. Mais est-ce bien ce que Jésus veut dire ? Qu’est-ce qu’avoir « trop peu de foi » ? Qu’est-ce qu’une « petite foi » ?

En fait, il est très peu probable que Jésus parle, ici, d’une quantité insuffisante de foi. Il est d’ailleurs question d’une foi aussi petite qu’une graine minuscule, mais néanmoins suffisante pour accomplir de très grandes choses. Ce n’est donc pas la « taille » de la foi qui compte ici. Plus encore, dans l’évangile de Matthieu, Jésus parle régulièrement de la petitesse de la foi des disciples. Or, à chaque fois, c’est pour mettre en avant un obstacle à l’exercice de la foi :

  • En Matthieu 6.30, il parle de l’inquiétude et il dit : « Si Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, qui existe aujourd’hui et qui demain sera jetée au four, ne vous vêtira-t-il pas à plus forte raison, gens de peu de foi. »
  • En Matthieu 8.26, il parle de la peur des disciples, face à la tempête : « Pourquoi avez-vous peur, gens de peu de foi ? Alors il se leva, menaça les vents et la mer, et un grand calme se fit. »
  • En Matthieu 14.31, il parle du doute de Pierre qui venait de s’enfoncer dans l’eau : « Aussitôt Jésus étendit la main, le saisit et lui dit : Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? »
  • Et enfin, en Matthieu 16.8, Jésus critique le manque de connaissance et de compréhension des disciples en disant : « Pourquoi raisonnez-vous, gens de peu de foi […] ? Vous ne comprenez pas encore ? »

Dans chacun de ces versets, ce n’est pas de taille ou de quantité de foi dont il question, mais de ce qui vient entraver la foi. Il est question de ces blocages que sont l’inquiétude, la peur, le doute et le manque de connaissance. Dans chacun de ces cas, le souci est que les disciples se focalisent sur ce qui bloque, sur l’obstacle, plutôt que sur Dieu.

Tout porte donc à penser qu’un nouveau blocage est présent dans notre passage. Mais lequel ? À mon avis, les disciples avaient commencé à placer leur confiance en eux-mêmes, sur leurs propres forces pour accomplir des miracles, plutôt que de placer leur confiance en Dieu. Ils s’étaient mis à penser que c’était leur autorité, et non celle de Christ, qui permettait les guérisons et les délivrances. Cet orgueil était devenu un frein, un obstacle à l’exercice de leur foi. Et du coup… la maladie de l’enfant était insurmontable pour eux.

Sur cette base, nous pouvons mieux comprendre l’enseignement de Jésus en Matthieu 17. Jésus rappelle que la foi véritable, quand bien même elle serait minuscule, est capable de déplacer les montagnes. À ce propos, il est intéressant de noter que l’expression « déplacer des montagnes », était une expression courante à l’époque, pour signifier « ôter les difficultés ». Les exégètes des textes bibliques, par exemple, étaient appelés des « déracineurs de montagnes » parce qu’ils étaient capables d’ôter les difficultés d’interprétation d’un texte. De même, Jésus rappelle ici à ses disciples que la foi véritable – même microscopique, mais bien orientée – permet de déplacer, de déraciner ou d’éradiquer les difficultés.
Une illustration peut aider à comprendre où je veux en venir. Que faire, si, chez vous, vous voulez voir la lune ? Vous allez à la fenêtre, bien sûr. Mais la taille de la fenêtre est-elle importante pour cela ? Non, vous pouvez voir la lune à travers une toute petite fenêtre, voire même à travers un petit trou dans le mur, pourvu que cette fenêtre ou que ce trou soient bien orientés vers la lune. Une grande fenêtre ouverte ne vous servira à rien si la lune est de l’autre côté de la maison.
Il en va de même avec la foi. Une foi, même naissante, même minuscule, mais véritablement orientée vers Dieu peut produire de grandes choses. Oui, cette foi, puisqu’elle a Dieu en ligne de mire, puisqu’elle le fixe lui et lui seul, permet de vivre de grandes choses avec lui.

En cette période de crise mondiale, et de crise pour nos Églises, c’est bien vers lui, et lui seul, que Jésus veut que nous (ré)orientions sans cesse notre foi. Quand bien même l’obstacle, la montagne, est immense devant nous, la foi en Dieu est possible. Les obstacles – même les pires pandémies et les anxiétés qu’elles génèrent – ne sont pas absolus. Non, parce que Dieu est plus grand qu’eux et parce que, par la foi, je peux transporter des montagnes. Non, pas tout et n’importe quoi, bien sûr. Mais oui, pour tous ces obstacles qui me barrent la route de Dieu. Pour tout ce qui vient s’opposer à la réalisation du projet de Dieu : oui. Pour tout ce qui vient entraver l’avancement de son règne : oui. Pour tout ce qui s’oppose à sa volonté : oui. Par la foi, nous transportons ces montagnes ; par la foi, les obstacles à la volonté de Dieu sont ôtés. Quand, personnellement ou communautairement, nous fixons nos regards sur Dieu, ces obstacles ne sont plus ni opérants ni tout-puissants, car le Dieu vers qui nous fixons nos regards, le Dieu de Jésus-Christ, celui qui a vaincu la mort et éradiqué le péché, est bien plus opérant encore que les plus grandes montagnes.

Face à la montagne COVID-19, mon encouragement pour les pasteurs, responsables d’Église et tout autre lecteur des Cahiers de l’École pastorale, est que nous ne nous laissions pas happer par les obstacles à la foi, mais que nous nous attendions à ce grand Dieu souverain qui désire accomplir ses desseins.

Nicolas FARELLY

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