Les pasteurs. Origines, intimité, perspectives

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Jérôme Cottin

Genève, Labor et Fides, 2020, 296 pages, 19 €

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Les pasteurs. Origines, intimité, perspectives

« Être pasteur, c’est être libre et esclave en même temps. » C’est l’une des deux phrases, attribuée à un pasteur en exercice (un anonyme), que Jérôme Cottin choisit pour ouvrir son ouvrage. Elle illustre son propos général : celui de la complexité d’une vocation en tension. Comme d’autres avant lui, l’auteur, qui déplore dans l’introduction le peu de littérature et d’études disponibles sur le sujet en français, se donne pour objectif de décrire, dans un effort d’actualisation la réalité de l’exercice pastoral. Son contexte ? Celui des Églises de tradition luthéro-réformée des pays francophones d’Europe. Sa démarche ? Celle d’inscrire sa réflexion dans le temps long de la réflexion historique et théologique, en dialogue avec le corpus des données bibliques, mais avant tout d’écouter les pasteurs d’aujourd’hui (et d’hier aussi, esquissant par-là les tendances de fond et les évolutions).

Ainsi, le chapitre 6 dans son entier est consacré à des récits de vie pastorale. Le chapitre 8, dans le même sens, donne la parole à des pasteurs en exercice. À partir d’une enquête qualitative d’envergure plutôt limitée – 33 pasteurs des Églises réformées de France, de Belgique et de Suisse sont interviewés –, Jérôme Cottin rapporte la réalité d’un ministère pastoral vécu dans le contexte d’Églises globalement vieillissantes et déclinantes. La crise est nommée et, avec elle, le besoin d’une évolution/adaptation. Lucide quant à la situation, le souci de l’auteur demeure clair et constant tout au long de l’ouvrage : se tenir à l’écart de deux tentations trop souvent rencontrées dans l’évocation de la condition pastorale. Celle de l’idéalisation du ministère (l’image d’Épinal du saint prophète « au-dessus de la mêlée ») ou, à l’inverse, celle de la dévalorisation du pastorat (le « pasteur-paillasson », sans substance et sans avenir). En quatre mots, il veut s’en tenir, pour ses descriptions et ses propositions, à l’esquisse d’une « théologie dans la réalité(1) ». Ainsi l’exprime-t-il :

« Cet ouvrage voudrait aussi être de la théologie pratique dans un autre sens. En privilégiant les aspects profanes, humains, non spécifiquement théologiques du ministère pastoral ; en laissant place à l’humain et même à l’intime, avec ses joies secrètes, ses faiblesses et ses frustrations, lesquelles sont souvent cachées par la façade respectable et sociable du pasteur. (…) Comment rendre toute sa noblesse au pastorat comme vocation, sans sous-estimer le côté parfois trivial de sa profession ? (…) Nombreux sont les pasteurs à s’être préparés au ministère de la prédication, à l’annonce de l’Évangile, pour découvrir ensuite qu’ils devaient – parfois bien plus que de parler du Royaume de Dieu – vider les poubelles, ranger et nettoyer les locaux, laver la vaisselle des repas paroissiaux, changer les ampoules des salles ou les papiers des toilettes paroissiales (voire les nettoyer) ; en somme, faire tout ce que personne ne veut plus faire, et qui est pourtant nécessaire pour qu’une vie communautaire soit matériellement possible. Comment trouver la bonne méthode et la juste approche face à ce dilemme ? Parler du ministère pastoral dans sa réalité quotidienne, mais sans oublier sa grandeur vocationnelle(2). »

Cette posture inspirée de Bonhoeffer (aimer l’Église et le pasteur dans sa réalité) nous semble juste et nécessaire. Elle doit prévenir les malentendus et les déceptions dus aux « décalages entre les espérances des appelés (au ministère pastoral), la réalité qu’ils trouvent dans les paroisses et les attentes, souvent démesurées, que celles-ci projettent sur eux(3) ». Et, par-là, les abandons de ministère, trop nombreux et trop précoces. L’effort de lucidité est certes admirable, mais le propos général de l’auteur glisse, à notre sens, un peu trop du côté du « pôle dévalorisation » pointé en introduction. Dans l’effort d’adaptation aux nécessités du temps, une concession trop forte nous semble faite à l’esprit d’horizontalité et d’indifférenciation qui est la marque de la modernité tardive. Le pasteur, laïc parmi les laïcs, nous semble docilement installé et légitimité dans le rôle que l’époque lui laisse : une fonction d’écoute et d’animation de la vie communautaire. Cottin dit :

« Ils ne sont pas des enseignants doctrinaires, mais des maïeuticiens de la foi, qui cherchent, autour d’eux et avec les autres, des traces de cette Parole d’Évangile qui les ont fait naître à la foi, puis au ministère. De la même manière, ils doivent aider d’autres à devenir des acteurs de transformation intérieure et des créateurs de solidarités sociales. Le pasteur d’aujourd’hui est d’abord là pour accompagner l’humain. La spiritualité et la foi viennent de surcroît(4). »

Être situé à côté de ses frères et sœurs, accompagner chacun sur son chemin de vie est certainement au cœur du travail pastoral. Mais être pasteur, n’est-ce pas plus que cela ? Si l’objectif est de retrouver la « grandeur vocationnelle » du pastorat, comme l’auteur le désire, il nous semble avec Raphaël Picon qu’il faut d’urgence revenir de ce discours de « minoration » de l’identité pastorale(5). Si le pasteur est au fond juste un « laïc » parmi les autres, un simple écoutant, sans identité vocationnelle bien définie, comment imaginer que cette représentation de la fonction pastorale soit attractive ou simplement tenable sur le long court ? La question de la crise des vocations n’est pas loin.

Le discours et les équilibres proposés représentent néanmoins bien le contexte dans lequel Cottin évolue : celui des Églises protestantes dites « historiques ». Certaines évocations, notamment celle de l’accueil dans les paroisses de couples pastoraux de même sexe, seront parfois éloignées de ce que connaît le lecteur évangélique qui lira ces lignes. Mais c’est aussi ce qui fait l’intérêt de cet ouvrage, et sa complémentarité avec le hors-série des Cahiers de l’École pastorale(6) sur le pastorat édité tout juste un mois après. À bon entendeur…

Auteurs
Erwan CLOAREC

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1.
Jérôme COTTIN, Les pasteurs. Origines, intimité, perspectives, Genève, Labor et Fides, 2020, p.14.
2.
Ibid., pp.14-15.
3.
Ibid., p.10.
4.
Ibid., 2020, Genève, 2020, p.143.
5.
Raphaël PICON, Ré-enchanter le ministère pastoral. Fonctions et tensions du ministère pastoral, Lyon, Olivétan, 2007, p.15.
6.
Erwan CLOAREC, sous dir., Être pasteur au 21e siècle. Défis et enjeux du pastorat pour aujourd’hui, Les Cahiers de l’École pastorale, HS 20, Paris, Croire-Publications, 2020.

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Commentaires

Fabre Armand

20 July 2020, à 22:41

Comme le dit l'auteur, je me sens effectivement très éloigné, voire étranger à ce genre de fonctionnement. Une église locale vivante ne laissera certainement pas le pasteur s'exténuer dans des tâches qui peuvent être accomplies par beaucoup de personnes. Quant à la position doctrinale sur un couple pastoral de même sexe, je préfère vous laisser à vos errances...

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