L’accompagnement des malades et des mourants

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Fort de son expérience de pasteur et d’aumônier hospitalier, Charles Nicolas connaît bien les différents aspects de l’accompagnement des personnes en souffrance. C’était le sujet de ses exposés lors du Colloque biblique francophone à Lyon, en avril 2012. Nous lui avons demandé de développer ses propos, ce qu’il a fait dans deux articles complémentaires. Dans le premier, il examine les présupposés de l’accompagnement pastoral pour les malades et les mourants en général, et des chrétiens malades ou mourants en particulier. Il ajoute quelques réflexions au sujet de la soi-disant « mort sereine ».

Dans le second, il s’attachera à explorer les dispositions pratiques de cet accompagnement.  

L’accompagnement des malades et des mourants

Le sujet de l’accompagnement des personnes en souffrance est assez fréquemment abordé aujourd’hui, que ce soit dans le monde ou dans l’Église. Phénomène de société ? Souffre-t-on plus qu’avant ? A-t-on pris conscience de quelque chose, comme de l’utilité d’admettre que l’on souffre, par exemple, au point de ne plus penser qu’à cela ?  

« Tant que l’homme se saura mortel, il ne sera jamais vraiment décontracté » a dit Woody Allen. En milieu hospitalier, on dit plutôt « personnes en fin de vie » que « mourants ». Est-ce pour éviter le mot « mort », ou pour rappeler qu’une personne est bien en vie jusqu’à l’instant de sa mort ? Peut-être les deux.

1. Les malades et les autres

Une des particularités de l’accompagnement des personnes malades ou en fin de vie, c’est l’inégalité dans la relation (malade/bien-portant, âgé/jeune), inégalité importante, criante parfois et qui demande beaucoup de précautions – mais inégalité relative cependant, temporelle pourrait-on dire. Il y a aussi une réelle égalité, ce qui constitue à la fois une chance et un risque...

Remettre en cause la différence de statut entre la personne malade et la personne en bonne santé peut passer aux yeux de beaucoup comme très inconvenant, très irrespectueux. Nous pouvons le comprendre. C’est comme affirmer qu’entre une personne handicapée et une personne disposant de tous ses moyens, il n’y a pas vraiment de différence. C’est insultant ! Tout ne devient-il pas différent quand la maladie grave ou la fin de vie se présentent dans la vie d’une personne ? N’y a-t-il pas dès lors une distance infranchissable qui s’établit entre elle et ceux qui vont bien, qui vont rentrer chez eux et reprendre leurs activités ?  

Je fais une proposition différente : fondamentalement, la situation des uns et des autres est la même. Je dis cela sans oublier que les conditions d’existence sont très différentes. Mais pour ce qui est du péché, de la grâce, du pardon, de la foi, du Saint-Esprit, de l’Évangile, de l’espérance, de l’amour, il n’y a pas de différence. En conséquence, l’accompagnement pastoral doit être fondamentalement le même. Il serait même injuste d’établir une différence (sinon dans la manière de dire les choses). 

Existe-t-il un Évangile pour les enfants et un pour les adultes ? Un pour les riches et un pour les pauvres ? Un pour les Juifs et un pour les Grecs ? Un pour les personnes malades et un pour les personnes bien portantes ? Non. De ce point de vue, la Parole de Dieu est égalitariste ! Aussi importantes qu’elles puissent être, les différences de conditions de vie sont regardées par le chrétien comme relatives, comme passagères au regard de la destinée humaine, de l’Évangile du salut et de l’éternité. 

Statut social de la personne qui souffre

Prenons conscience que, dans une société qui vit sans espérance, les conditions de vie présentes (le statut social, les diplômes, le pouvoir d’achat, la réussite professionnelle, la santé, la durée de la vie...) prennent une tout autre importance. De ce fait, les malades – comme d’ailleurs les pauvres, ou les étrangers – acquièrent aux yeux de beaucoup une sorte de statut privilégié qui est censé les dispenser de certaines responsabilités, de certaines démarches propres à tous les hommes. Par exemple, en face de chez moi en ce moment, une affiche du secours catholique affirme : « Les pauvres iront tous au paradis (sauf s’il est fiscal) ». Une sorte de salut par la souffrance ou par le statut social – la personne malade peut aussi être regardée comme étant au bénéfice d’une sorte d’exonération : ne doit-elle pas être d’emblée aimée, pardonnée, acceptée, sauvée ? Dès lors, l’accompagnement pastoral se définira sur le registre de l’écoute, de la compassion, de la consolation, de la chaleur humaine.

Un enfant hospitalisé a dit un jour : « J’ai besoin qu’on soit avec moi comme si je n’étais pas malade ». 

Cela nous renvoie à un phénomène que l’on nomme aujourd’hui le syndrome de victimisation, bien repéré dans le milieu judiciaire notamment. Négliger la fragilité d'une personne malade ou âgée, ou avoir une attitude victimisante constituent une sorte de maltraitance. Les personnes victimes d’une catastrophe, d’un attentat, d’un licenciement, etc. s’associent pour revendiquer des droits (peut-être légitimes d’ailleurs, jusqu’à un certain point), mais de telle sorte qu’elles s’installent dans une identité de victime dont elles ne peuvent plus sortir ensuite. Évidemment, cela correspond à une conception humaniste qui focalise son attention sur les droits. Entretenir ce sentiment de victime n’aide pas à avancer, que cela concerne des personnes ou des pays.

D’une manière un peu comparable, on observe dans le milieu de l’aumônerie hospitalière une conception de l’accompagnement spirituel qui doit beaucoup aux sciences humaines (anthropologie, sociologie, psychanalyse), avec des consignes qui – avec leur pertinence propre – n’ont pas grand chose à voir avec l’accompagnement pastoral en tant que tel. Les visiteurs bénévoles, par exemple, se verront recommander une forme de neutralité, en tout cas l’impératif de « n’être porteur d’aucun projet » pour la personne visitée. « La qualité de mon écoute doit l’aider à trouver la vérité qu’elle porte en elle ». C’est une préconisation qui vient de la psychanalyse.

Accompagnement pastoral ou spirituel ?

Remarquez que l’expression « accompagnement pastoral » est elle-même connotée. Accompagner, c’est suivre quelqu’un sur un chemin qui est le sien. C’est certes souligner une partie importante de ce qu’est la responsabilité pastorale : je n’ai à prendre ni la place de Dieu, ni la place de l’autre. Le cheminement de Jésus avec les disciples d’Emmaüs est souvent cité dans ce sens. Mais est-ce que la tâche pastorale, telle que la définit Paul dans Actes 20 ou dans les lettres à Timothée, se résume à un accompagnement ? Pas forcément dans le sens où on l’entend aujourd’hui.

Je remarque encore le désir de dissocier le pastoral (et le religieux) du spirituel : on dira plus volontiers « accompagnement spirituel », dans les milieux branchés, ce qui laisse encore beaucoup plus de liberté. Le religieux, ce sont les rites, c’est le confessionnel, c’est-à-dire la tradition de chacun qui ne doit en aucun cas, à être proposée à quiconque ; le spirituel, c’est l’humain, c’est la quête de sens que chacun porte en soi, qu’il soit croyant ou pas. C’est ainsi qu’on se référera volontiers aux écrits de philosophes athées comme Michel Onfray ou André Comte-Sponville qui, en faisant de l’Homme la valeur suprême, passent pour les promoteurs d’une nouvelle spiritualité face au tout technique ou au tout économique.

Comment les chrétiens « évangéliques », qui découvrent et investissent le champ des aumôneries à l’heure actuelle, vont-ils se positionner dans ce cadre ? Ils découvrent des éléments de recherche et de réflexion nouveaux qui retiennent à juste titre leur intérêt, et sont amenés à revisiter certains de leurs présupposés, nécessairement. Cela ne va pas sans un questionnement parfois délicat :  tout est-il compatible ? Que va devenir, par exemple, leur regard sur le statut de l’Écriture ou sur l’interprétation des textes « difficiles » ? William Edgard avait raison d’écrire ceci :  

« À l’heure actuelle, dans un cadre culturel qui n’est pas spécialement remarquable, l’hérésie correspond au double phénomène de la pluralisation et de la psychologisation de la société. Elle a pour nom « l’amour ». La déviation hérétique ne se présente pas sous la forme d’une doctrine toute nouvelle, absolument fausse ; elle apparaît comme le « choix » fait de majorer abusivement un aspect de la vérité aux dépens des autres. À notre époque, on parle de l’amour de Dieu de façon telle que sa justice ou sa sainteté semblent oubliées. Cela apparaît avec d’autant plus d’évidence que notre environnement culturel favorise le développement des sentiments doux comme la tolérance, le plaisir, et ceci au point que l’amour en perd sa force naturelle... Il est bien vrai que l’amour est central dans l’enseignement biblique, mais cet amour s’exprime toujours dans le cadre d’autres réalités bibliques telles que le jugement, la colère, la sainteté... »(1).

Le présupposé que j’ai voulu défendre, vous l’avez compris, est qu’il n’y pas d’approche pastorale spécifique pour les malades et les mourants. La définition de l’accompagnement pastoral que la Bible nous propose impose d’avoir une préoccupation identique pour tous, sur la base de critères invariables. Il n’y a pas d’accompagnement pastoral différent, mais il y a un accompagnement pastoral adapté pour les malades et pour les mourants, et même pour chaque malade, comme pour chaque mourant. Nous nous pencherons sur cette idée dans le deuxième exposé.

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1. William Edgard, « La discipline ecclésiastique et l’hérésie de l’amour », La Revue Réformée, n° 137 – 1984/1.

Pasteur réformé évangélique (UNEPREF), aumônier à l’hôpital d’Alès.

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Commentaires

cadet
16 November 2014, à 10:56
Merci pour ce sujet, il m'aidera dans mes visites, moi qui viens de commencer dans l'Equipe d'Aumônerie de Chateaubriant
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