Face à l’islam : débattre ou dialoguer (2) Les débats entre chrétiens et musulmans

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Dans ce second article(1), l'auteur développe une approche chrétienne et biblique du débat, dans le cadre particulier des discussions entre chrétiens et musulmans. Après avoir introduit cette réflexion par un rapide tour d’horizon des principaux points de désaccord entre les deux systèmes de pensée, il entre dans le cœur du sujet, soulignant toute une série de notions importantes à vivre et à mettre en œuvre dans le cadre de tout débat, mais plus spécifiquement dans le cadre du débat entre chrétiens et musulmans. Un sujet important, face auquel les chrétiens se sentent souvent mal équipés, mais traité ici avec rigueur et sans langue de bois.
Face à l’islam : débattre ou dialoguer (2)  Les débats entre chrétiens et musulmans

I. Des points de désaccord spécifiques

Comme l’athéisme, l’islam a ses spécificités qui font naturellement émerger dans les débats des thèmes bien particuliers. L’apologète doit donc se préparer à un certain nombre de questions typiques que nous présentons très brièvement ci-dessous(2).

Divinité de Jésus et trinité

La doctrine de la trinité et surtout celle de la double nature du Christ sont certainement les vérités bibliques les plus discutées, tant elles passionnent les deux camps : pour les chrétiens, le salut en Christ serait impossible sans elles, et pour les musulmans, ce sont des affirmations particulièrement choquantes ! En effet, pour l’islam, il ne s’agit ni plus ni moins qu’une affirmation de la divinisation d’un simple être humain (Coran 9.30 ; 5.17, 72), et de trithéisme (Coran 4.171 ; 5.73). Or, ceci correspond au péché « d’associationnisme » (shirk), qui est le plus grave l’islam (Coran 2.191, 217 ; 4.48, 116…). De plus, la représentation coranique de cette doctrine chrétienne fait de Marie l’une des personnes de la trinité (Coran 5.116), ce qui impliquerait une relation contre-nature inacceptable entre Dieu et Marie.

Pourtant, toutes ces affirmations coraniques ne correspondent pas aux deux doctrines chrétiennes orthodoxes(3), qui sont solidement établies par la révélation biblique(4). Et si le Coran nie la divinité de Jésus, il faut souligner le statut exceptionnel et unique que le Coran lui attribue : il est « le Messie » (Coran 4.171-172 ; 5.17, 72, 75), mais aussi « Parole » et « Esprit » de Dieu (Coran 4.171)(5).

Mort et résurrection de Jésus

La plupart des musulmans nient fermement la crucifixion et la mort de Jésus, qui aurait été simplement enlevé au ciel. Cette idée se fonde essentiellement sur la croyance selon laquelle Dieu délivre toujours un prophète de ses ennemis, et s’appuie sur un passage unique(6) du Coran : « ils ne l’ont ni tué ni crucifié ; mais ce n’était qu’un faux semblant [sic] !(7) »  (Coran 4.157-159). Pour expliquer ce faux-semblant, on fait traditionnellement appel à l’idée qu’un sosie de Jésus ait été crucifié à sa place(8). Ceux qui nient cet événement historique le font d’autant plus facilement que l’idée d’expiation substitutive est étrangère à l’islam (Coran 35.18 ; 39.7 ; 53.38…), rendant le maintien de l’affirmation de la mort de Jésus inutile à leurs yeux. Par conséquent, sa résurrection est logiquement contestée, mais c’est avant tout sa mort qui pose problème. Il s’agit pourtant d’un fait historique bien établi(9), que l’islam ne réfute pas : on se contente d’évoquer quelques hypothèses alternatives qu’aucun fait ne corrobore(10).

Inerrance biblique et falsification

L’islam accuse les Juifs et les chrétiens de falsification (tahrîf) de leurs textes : c’est un problème fondamental, qui sert d’argument pour tous les autres points de divergences entre les textes sacrés. Pour soutenir cette accusation, on cherche à s’appuyer sur le Coran, qui pourtant n’affirme pas explicitement cette thèse(11). Tout au plus y trouve-t-on une accusation de falsification faite aux Juifs, et seulement à « un groupe d’entre eux » (Coran 2.75). Les autres passages parfois invoqués ne parlent que de détournement du sens des textes (Coran 4.46, 5.13). En réalité, l’idée d’une falsification provient surtout de la présence de contradictions entre la Bible et le Coran, et notamment de l’absence de prédiction biblique concernant la venue de Muhammad. Le Coran étant par principe inattaquable, c’est la Bible qui est donc discréditée. Les arguments supposés corroborer cette thèse sont nombreux, et très souvent repris à la critique biblique(12). Ils ne sont pourtant pas décisifs(13), et le Coran lui-même cite la Bible et la tient en haute estime. Après examen des affirmations coraniques (Coran 4.47, 136 ; 5.44-47 et 10.94), on peut affirmer avec Karim Arezki que, pour le Coran, la Bible est : « 1) un livre digne de foi et 2) un livre vérificateur de la révélation coranique(14) ».

Statut de Muhammad

Muhammad est-il un vrai prophète de Dieu ? Le Coran l’appelle « Messager » de Dieu (Coran 5.15, 19) et « Prophète » (Coran 7. 157-158). De plus, il aurait accompli un miracle : le verset (c’est-à-dire le Coran) est censé en être un (Coran 17.88), d’autant plus que Muhammad est supposé avoir été illettré, selon une interprétation du terme ummi (Coran 7.157-158 ; 29.48). On avance encore la perfection de la loi islamique et le succès politique de l’islam(15), et enfin l’affirmation coranique selon laquelle Muhammad aurait été annoncé par la Torah et l’Évangile (Coran 7.157 ; 61.6). Deux textes bibliques sont supposés contenir ces prédictions : le premier chant du serviteur (Ésaïe 42.1 9), et l’annonce par Jésus de l’envoi du Paraclet (Jean 14 à 16)(16). Jésus aurait même prédit l’un des noms du prophète, « Ahmad » (Coran 61.6). Ces prétentions sont pourtant très peu crédibles(17).

Bien d’autres sujets à discuter

Les divergences sont donc très importantes, mais elles ne se résument pas aux quelques sujets caractéristiques que nous venons de mentionner. Karim Arezki indique que lorsque le débat se fait dans de bonnes conditions, « nombreux sont les sujets qui peuvent être discutés entre islam et christianisme : en plus des sources scripturaires et de la personne de Jésus-Christ, on peut aussi mettre face à face les conceptions de Dieu, de l’être humain, de la création, du péché, du salut, de la loi, des valeurs, etc.(18) » Le travail ne manque donc pas ! Plus qu’une simple occasion de trouver des sujets de conversation intéressants, cet effort d’élargissement du champ du débat revêt une grande importance, et ceci pour au moins deux raisons.

La première, c’est qu’une telle ouverture est très utile pour mieux connaître notre interlocuteur musulman et comprendre sa vision du monde. Il faut être conscient que les points de divergence ne sont pas des croyances isolées qu’il suffirait de corriger pour faire de notre ami musulman un chrétien. Au contraire, ces croyances s’intègrent plutôt harmonieusement dans un système de pensée relativement cohérent, qui oppose lui-même une résistance très forte et rend le changement d’avis (sur tel ou tel point) particulièrement difficile à obtenir. Ceci est fondamental dans une approche présuppositionnaliste, dont nous reparlerons plus loin.

Ainsi, l’élargissement du champ de la discussion nous permettra de mieux comprendre la pensée musulmane dans sa complexité ; inversement, cet élargissement sera très profitable pour le musulman auquel nous nous adressons, car il ne pourra réellement comprendre le sens de la mort substitutive du Fils de Dieu que lorsqu’il aura compris la conception chrétienne du péché – et donc de la Loi, du rapport de Dieu à l’homme, de la création, etc.

La deuxième raison pour aborder des sujets plus divers, c’est qu’ils revêtent souvent un caractère moins polémique. « L’ambiance » du débat ainsi que la qualité de la relation qui s’établit entre les participants sont des données capitales pour que le débat soit fructueux, comme nous le verrons plus loin, et aborder ce genre de thèmes moins pourvoyeurs de confrontations dures peut servir à améliorer les relations et la qualité des échanges ultérieurs.

Notre modeste expérience au sein d’un Groupe ABC Bible/Coran nous semble avoir confirmé l’intérêt de cette approche : des sujets très divers et relativement peu sensibles étaient abordés lors des premiers mois de l’année universitaire (la création, le personnage d’Abraham, la prière, l’attitude prônée envers l’ennemi, la place de la femme…), avant d’évoquer la personne de Jésus à la période de Noël. Même à ce stade, on commençait par la question de la naissance virginale de Christ, un sujet qui permet de rassembler (les différences d’avis ne portent que sur des faits historiques annexes), et qui permet de préparer les esprits en douceur à aborder la question de la divinité de Jésus. Après la période de Noël, d’autres thèmes plus périphériques étaient à nouveau abordés (l’alcool, la violence…), avant de revenir, au temps de Pâques, à la question centrale de la mort et de la résurrection de Christ, puis de l’autorité des « Livres » qui fondent nos religions(19).

Tout au long de ce parcours, nous avons pu constater que cette approche favorise les échanges paisibles et le développement d’une relation amicale entre les participants, avec des conséquences très positives sur l’ambiance et le déroulement des débats suivants, potentiellement plus « sensibles ».

II. Débat ou dialogue ?

De la confrontation au « dialogue interreligieux »

Comme le christianisme (Matthieu 28.19-20), « L’islam se présente comme une religion missionnaire(20) » (Coran 12.108 ; 103.3). Il prétend à l’exclusivité, à l’universalité (Coran 61.9), et vise explicitement son expansion sur la terre entière (Coran 21.105 ; par la voie politico-religieuse ou par la mission : la da’wa). Cette extension relève donc de l’obéissance à l’ordre divin, ce qui explique le militantisme qui caractérise la disposition de certains musulmans envers nous – bien que la mission d’islamisation vise avant tout la communauté dans sa globalité plutôt que les individus.

Cet aspect de l’islam est à voir avant toute chose comme un atout pour l’évangélisation : en effet, ...

1. Le premier article, intitulé « Face à l’islam : débattre ou dialoguer ? » est paru dans le numéro précédent (n°106) des Cahiers de l’École Pastorale.

2. Nous devons nous limiter, ici, à présenter la position musulmane, sans entrer dans l’argumentation ; on lira avec profit des ouvrages d’apologétique ou de dogmatique consacrés à ces sujets, comme ceux de Chawkat Moucarry ou de Karim Arezki, cités dans les pages suivantes.

3. Premièrement, la trinité n’est pas un trithéisme. Deuxièmement, la divinité de Jésus n’implique pas la divinisation d’un homme, mais l’incarnation de Dieu, et troisièmement, celle-ci n’implique évidemment pas de relation charnelle entre Marie et Dieu…

4. Voir notamment MOUCARRY Chawkat, La Foi à l’épreuve, L’islam et le christianisme vus par un arabe chrétien, 2e révision, coll. La foi en dialogue, Paris, Excelsis, 2014, pp. 191-225 ; BLOCHER Henri, La Doctrine du Christ, coll. Didaskalia, Vaux-sur-Seine, Edifac, 2002, p. 125-183 ; et Gerald Bray, La Doctrine de Dieu, trad. de l’anglais par GIBSON-DUMAS E., RAT S., TRIQUENEAUX S., coll. Théologie, Cléon d’Andran, Excelsis, 2001, 272 p.

5. Voir AREZKI Karim, Jésus dans le Coran et dans la Bible - Quelle différence ?, coll. Question Suivante, Lognes, Farel, 2016, pp. 22-27.

6. Trois autres passages du Coran concernent le débat, et leur lecture la plus naturelle est conforme au récit biblique (Coran 19.33 ; 5.117 ; 3.55).

7. Nous suivrons Christine Schirrmacher en citant le Coran selon la version française approuvée par le Complexe du Roi Fahd : texte disponible en ligne sur http://qurancomplex.gov.sa/default.asp?l=frn (onglet « Traductions »), consulté le 17 mai 2017. Le texte biblique, quant à lui, sera cité selon la Bible du Semeur (sauf mention contraire).

8. Plusieurs noms ont été proposés, comme Judas, ou Simon de Cyrène.

9. Voir par exemple MOUCARRY Chawkat, op. cit., pp. 131-172.

10. La crucifixion d’un « sosie » (possiblement l’un des disciples transfiguré), ou une illusion collective des Juifs croyant faire crucifier Jésus (voir ibid., pp. 120-131).

11. Voir par exemple ibid., pp. 43-53, ou AREZKI Karim, op. cit., pp. 33-36.

12. SCHIRRMACHER Christine, L’Islam, Histoire, Doctrines, Islam et christianisme, trad. de l'allemand par Jean Jacques Streng, coll. Remeef, Charols, Excelsis, 2016, p. 684. L’apogée de la controverse sur la falsification des Écritures eut lieu au XIXe siècle : « Cela se fit surtout en recourant à des œuvres historico-critiques de la théologie et de la philosophie européennes. Ces traités furent instrumentalisés comme "preuves fournies par les spécialistes" que la Bible et le christianisme seraient indignes de foi et indéfendables. » Schirrmacher poursuit en soulignant l’impact de cette critique sur le monde musulman : « L’argumentation était la suivante : si des théologiens chrétiens vont eux-mêmes jusqu’à expliquer en quoi leurs écrits sont faussés, ils apportent à la théologie musulmane la confirmation suprême de la déclaration du Coran qui avait émis ce reproche depuis des siècles. » (p. 688).

13. Voir par exemple MOUCARRY Chawkat, op. cit., pp. 76-83, CAMPBELL William, Le Coran et la Bible à la lumière de l'histoire et de la science, Marne-la-Vallée, Farel, 1989, p. 328 et BRUCE Frederick Fyvie, Les Documents du Nouveau Testament : peut-on s’y fier ? Fontenay-sous-Bois, Farel, 19872, p. 158.

14. AREZKI Karim, op. cit., p. 9.

15. MOUCARRY Chawkat, op. cit., pp. 241-251.

16. AREZKI Karim, op. cit., pp.36-40.

17. MOUCARRY Chawkat, op. cit., pp. 228-287.

18. AREZKI Karim, Islam, La Foi Chrétienne et les défis du monde contemporain, coll. Or, sous dir. Christophe Paya et Nicolas Farelly, Charols, Excelsis, 2013, p. 475.

19. Le choix des sujets abordés était fait en concertation avec tous les participants, d’une séance à l’autre, mais les responsables du groupe tâchaient d’orienter ces choix, voire d’exercer un droit de véto dans le but de préserver ce principe de progressivité.

20. CHABOUH Jamil, L’Islam en (20) questions, coll. Les Dossiers de Christ Seul, Montbéliard, Éditions Mennonites, 2015, p. 42.

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