Reconsidérations concernant l’évangéliste

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L’évangéliste est probablement l’engagement chrétien qui, ces dernières années, a reçu, et continue de recevoir, le plus d’attention dans le monde évangélique francophone. Les réflexions réengagées, ou nouvellement engagées ont conduit, par exemple au lancement du Forum d’Évangélisation en 2007. Ce lieu de réflexion, de construction, et d’encouragement est une conséquence très bénéfique pour tous ceux qui « font l’œuvre d’un évangéliste ». Ce nouvel accent mis sur la place de l’évangéliste dans l’Église est le résultat du constat, par plusieurs évangélistes, que cet engagement n’avait pas reçu l’attention qu’il aurait dû. Certains pensant même que l’évangéliste était en voie de disparition. Autant dire que le climat théologique actuel est favorable à une réflexion plus poussée encore concernant le rôle de l’évangéliste.
Reconsidérations concernant l’évangéliste

Le renouveau d’intérêt pour l’« engagement évangéliste » est nécessaire, tout comme celui sur l’implantation de nouvelles Églises. À l’heure où, après dix ans, le renouveau évangéliste semble être plus évident, il est nécessaire de continuer à poser des questions théologiques et bibliques afin de toujours mieux affermir cet engagement au service de l’Église. Ceci est nécessaire parce qu’un retour constant à l’Écriture nous garde de certaines approximations qui, souvent fruit du zèle du moment, peuvent parfois être considérées comme normatives.

Par exemple, au récent Forum des Évangélistes organisé à Vichy, le verset 38 de Matthieu 9, « Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers dans sa moisson » a été interprété comme faisant référence au ministère d’évangéliste. Lorsque Christ demande de prier pour des ouvriers, il demanderait de prier pour des évangélistes. En dehors de l’interprétation du verset même, l’affirmation est forte ! Pour d’autres, l’évangéliste devrait être le centre, la force motrice de l’Église. Pour d’autres encore, l’avenir des Églises tient en grande partie à la place accordée à ce ministère. Cela semble aller de soi. Mais cela est-il vraiment le cas ?

Le renouvellement de l’importance de l’évangélisation est absolument nécessaire. Ceux qui participent à ce renouvellement rendent, dans tous le sens du terme, service à l’Église. Mais afin de poursuivre l’encouragement du renouveau évangélisateur dans nos Églises, quelques reconsidérations me semblent cependant nécessaires. Je voudrais, en particulier, poser trois questions en vue de la poursuite de notre réflexion commune concernant l’identité et le rôle de l’évangéliste. Il n’est pas envisagé dans cet article de donner des réponses complètes à ces interrogations. Il s’agit plutôt, en les posant, de nous encourager à aller de l’avant.

Une question exégétique

La première question est une question exégétique. Si nous voulons construire une théologie du « ministère » d’évangéliste, nous devrions porter une attention particulière aux textes lui donnant appui. Bien que ces textes soient peu nombreux, nous devons leur accorder toute l’importance qu’ils exigent et éviter deux tentations : la première est de ne construire l’évangéliste que sur ces seuls textes, la seconde serait de penser que puisque les textes mentionnant l’évangéliste sont rares, nous pouvons les passer sous silence conduisant à sous-estimer ce don(1).

Trois textes mentionnent l’évangéliste directement en utilisant le terme peu commun, mais finalement relativement simple, d’évangéliste. Si le terme euangelistēs (εὐαγγελιστής) est rare, voire inconnu, dans la littérature « séculière » de l’époque, son sens premier est cependant assez limpide(2). Dérivant d’« évangile », euangelistēs véhicule bien sûr l’idée de la proclamation en tant qu’activité générale(3). C’est de ce sens qu’il nous faut partir pour une brève mention des trois textes en question, à savoir Actes 21.8, Éphésiens 4.11 et 2 Timothée 4.5.

Actes 21.8

La plupart des commentateurs notent que l’ajout d’« évangéliste » apposé au nom de Philippe est une référence première non pas à un « ministère » de Philippe, mais à son action en Actes 8.12, 35, et 40 où Philippe « évangélise ». Le titre « évangéliste » servirait donc à souligner l’un de ses dons, mis en évidence par le récit de Luc, plutôt qu’à un statut ministériel particulier(4). L’article distinguerait aussi Philippe des autres (contraste 10.6 et 21.16)(5), et en particulier le titre « évangéliste » de Philippe l’« apôtre »(6). En bref, « évangéliste » dans ce passage de la fin du livre des Actes ne souligne pas une fonction mais un « don », une activité entreprise par quelqu’un déjà inclus dans un « service » formalisé dans l’Église (celui de diacre).

Souligner que la qualification d« évangéliste » à propos de Philippe ne décrit pas un ministère différent de celui dont il était investi (diacre) et ne signifie pas pour autant que « l’œuvre d’évangélisation » n’est pas présente dans cette brève mention. Le renvoi au texte d’Actes 8.26-40 souligne que l’œuvre d’un évangéliste, ce n’est pas seulement proclamer la bonne nouvelle, mais l’expliquer comme, précisément, avec Philippe et l’eunuque éthiopien.

2 Timothée 4.5

Ce texte : « Mais toi, sois sobre en tout, supporte les souffrances, accomplis la tâche d’un évangéliste, remplis bien ton ministère. » est le texte-clef le plus souvent utilisé dans la justification du ministère contemporain d’évangéliste. A priori, le texte semblerait bien faire référence au ministère d’un évangéliste : Paul encouragerait Timothée à accomplir le ministère d’un évangéliste. Cependant, cette lecture est peut-être trop rapide. Dans l’exhortation de Paul, surtout dans le contexte des versets 1 à 5, l’œuvre d’un évangéliste ne semble pas attachée premièrement à un ministère distinct mais à une activité spécifique au contenu défini par le terme grec : « l’œuvre d’un évangéliste résume l’activité de la prédication et de l’enseignement, puisque l’évangéliste n’est pas défini par son audience, mais par son message(7)… »

La référence à « l’œuvre d’un évangéliste » doit alors se comprendre dans le contexte de la péricope plus large de 1 Timothée 3.10-4.5. Comme Campbell le rappelle, ce passage est formé d’un chiasme articulé autour de l’utilisation et de la diversité des Écritures et de leur application fondamentale dans le ministère chrétien(8) :

A. Mon enseignement, vie, et souffrances (3.10-11)
B. Les avancées des oppositions et des erreurs (3.12-13)
C. La diversité de l’Écriture (3.14-17)
C’. La diversité du ministère (4.1-2)
B’. Les avancées des oppositions et des erreurs (4.3-4)
A’. Ton enseignement, vie, et souffrances (4.5)

Le parallèle est en ce qui nous concerne vital car il souligne que « l’œuvre d’un évangéliste » à laquelle Timothée est encouragé, est liée, par parallèle chiasmatique, au propre ministère de l’apôtre. Cela renforce à mon sens deux idées. La première est que ...

1. Voir Jacques BUCHHOLD, « Évangéliste », dans Christophe Paya et Bernard Huck, sous dir., Dictionnaire de théologie pratique, Charols, Excelsis, 2011, p. 383-390 (ici p. 383).

2. I. Howard MARSHALL, The Pastoral Epistles, Edinburgh, T&T Clark, 1999, p. 804.

3. Michel GOURGUES, Les deux lettres à Timothée et la lettre à Tite, Paris, Cerf, 2009, p. 327.

4. David G. PETERSON, The Acts of the Apostles, Nottingham, Apollos, 2009, p. 578.

5. C. K. BARRET, Acts, vol. 2, Edinburgh, T&T Clark, 1998, p. 993.

6. Cf. BARRET, op. cit., Peterson, op. cit., mais aussi Ben WITHERINGTON III, The Acts of the Apostles. A Socio-Rhetorical Commentary, Grand Rapids, Eerdmans et Carlisle, Paternoster, 1998, p. 632.

7. Alastair CAMPBELL, « Do the Work of an Evangelist », Evangelical Quarterly, vol. 64, no. 2, 1992, pp. 117-129 (ici p. 124).

8. Ibid.

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