Communion entre les ministères locaux – qu’en est-il du pasteur et du conseil ?

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Quelle que soit l’ecclésiologie de nos Églises, le pasteur doit travailler avec son conseil. C’est l’une des spécificités du protestantisme que de faire cohabiter des clercs et des laïcs au sein de ses instances décisionnelles, depuis la base jusqu’au sommet (à la différence des prêtres catholiques, qui peuvent – je ne dis pas qu’ils le font toujours – traiter leur conseil de fabrique comme un organe strictement consultatif, voire même comme un appendice optionnel).

C’est à la fois une chance pour l’Église et une source de tension potentielle, en tout cas un défi : un pari sur la capacité de collaboration, de solidarité, de dialogue, de reconnaissance mutuelle des ministères, de vie communautaire, et finalement de communion, un pari sur ce que j’appellerai les capacités communielles des pasteurs et des conseillers presbytéraux.

Un pari pour le meilleur et pour le pire.

Communion entre les ministères locaux – qu’en est-il du pasteur et du conseil ?

Introduction

En visitant certains conseils, on ne peut que se réjouir d’être protestant et de vivre sa foi au sein d’institutions qui permettent cette valorisation des dons de communion. Mais en en rencontrant d’autres, on ne peut que se lamenter devant tant de blocages, de paralysie mutuelle, de concurrence, de tensions permanentes, voire de violence symbolique au sein du conseil, qui constituent autant de contre-témoignages. Je ne sais pas toujours si c’est la capacité communielle des pasteurs qui est en cause, ou celle des conseillers, mais il est clair que l’incapacité des uns met à mal l’exercice de la capacité des autres, et que des incapacités partagées par tous se renforcent. Inversement, et fort heureusement, les capacités communielles partagées se nourrissent aussi mutuellement.
Je pense qu’il est impératif de prendre à bras-le-corps ce problème, car il y va de la vie de nos Églises, de leur crédibilité et donc de la crédibilité de notre témoignage en faveur de l’Évangile, de notre « pro-testation » pour le Dieu de Jésus-Christ devant les hommes.
L’exposé qui suit ne se veut qu’une introduction à la réflexion et au débat. Il s’agit du fruit de nombreuses observations dans des Églises locales, de quelques lectures, et de mes réflexions personnelles. Je vais peut-être vous paraître sévère (ou au contraire naïf…) mais, sans vouloir assombrir le tableau, tout ce que j’ai pu voir ne fait que confirmer que notre « pauvrette Église » (comme disait Calvin) est en grande partie humaine, très humaine, trop humaine peut-être. Si vous ne reconnaissez pas votre Église dans ce que je vais dire, je serai le premier à m’en réjouir et à rendre grâces.

I – Quatre lieux d’altérité et de tension potentielle

1. Le rapport au territoire (ou à l’espace-temps) : polarité allochtonie/autochtonie

Malgré la mobilité accrue de nos contemporains par rapport à nos ancêtres, le conseiller presbytéral est généralement un autochtone, il réside en tout cas sur le territoire de la paroisse plus longtemps que le pasteur, il le précède et lui succède, il était là avant lui et sera là après lui. Sa stabilité et son enracinement local sont forcément supérieurs aux siens. Le pasteur est généralement un allochtone, un étranger, qui vient d’ailleurs et est appelé à ne pas rester sur place au-delà d’un délai relativement court eu égard au cycle d’une vie et à la succession des générations. Le temps n’est plus où le pasteur mariait des couples, leurs enfants et leurs petits-enfants. Le pasteur est de passage.
Cette situation de polarité entre autochtonie et allochtonie a au moins deux conséquences : tout d’abord, dans les premiers temps de son ministère sur place, le pasteur dépend grandement de son conseil pour connaître sa paroisse et s’intégrer à la vie locale ; une telle dépendance s’estompe avec le temps, mais alors le pasteur se rapproche de plus en plus de son départ, et son statut d’allochtone se renforce avec la perspective de cette échéance : paradoxalement, moins il est allochtone, plus il l’est en réalité. Si les projets qu’il met en place ne sont pas relayés par le conseil, ils demeurent éphémères.
Seconde conséquence : c’est une loi sociologique bien connue qui veut que la solidarité entre autochtones l’emporte sur la solidarité entre autochtones et allochtones. Dans les entreprises comme dans les communautés de vie, les universités ou les cellules de prison, ceux qui savent qu’ils devront vivre ensemble et se supporter sur le long terme évitent les tensions entre eux, quitte à accabler le stagiaire, l’étudiant, le détenu qui n’est là que pour peu de temps, l’homme de passage. Il en va parfois de même avec le pasteur, auquel il semble préférable de donner tort, plutôt qu’à celui avec qui on va cohabiter dans l’Église sur une plus longue durée. Bien entendu, cette tendance est tempérée par le désir du conseil d’avoir un pasteur pour l’Église locale plutôt que de rester entre soi. Le pasteur peut être un bouc émissaire, ou un grand bol d’air frais venant du large…

2. Le rapport à l’argent (ou à la rémunération) : polarité salariat/bénévolat

Deuxième lieu d’altérité et de tension potentielle, le pasteur est généralement le seul salarié dans l’Église locale. Lorsqu’on embauche une secrétaire, un concierge ou une femme de ménage, cet employé n’est pas a priori membre du conseil presbytéral. Le pasteur salarié doit donc travailler avec des bénévoles. Le bénévolat ne signifie pas seulement que l’on n’est pas payé pour les services rendus à l’Église, mais cela signifie aussi que ces services sont pris sur le temps libre, temps en famille ou temps de loisir, alors que le pasteur est en activité lorsqu’il partage les mêmes réunions ou engagements dans l’animation de la paroisse. Le temps est aujourd’hui une denrée rare, luxueuse même, notamment pour ceux des conseillers qui par ailleurs sont actifs et ont donc des obligations professionnelles. La présence d’un conseiller en activité aux réunions multiples et parfois fort tardives du conseil peut être une source de tension dans sa personne même, dans son couple, dans sa famille, et par voie de conséquence dans le conseil, conformément à la loi sociologique du conflit en cascade : une tension refoulée se déplace pour, finalement, s’exprimer en bout de chaîne.
En revanche, les conseillers peuvent s’autoriser une certaine exigence et une relative sévérité, et donc un droit de critique, à l’encontre du pasteur qui, finalement, est payé pour faire ce qu’il a à faire. Par bonheur, cette accentuation de la notion de devoirs pastoraux, cette application stricte du cahier des charges et cette marchandisation du ministère ne sont pas toujours admises. Le pasteur peut être considéré comme un employé ou comme un partenaire.

3. Le rapport à la motivation : polarité vocation/bonne volonté

Troisième lieu d’altérité, le pasteur est pasteur parce qu’il a répondu à une vocation au ministère pastoral : vocation interne reçue comme un appel de Dieu dans la prière, et confirmée par la vocation externe que mettent en œuvre les régulations ecclésiales. À moins que ce ne soit l’inverse, et que ce soit d’abord l’appel pressant et insistant des frères et sœurs, l’appel qui trouve confirmation dans la prière, avant que la confirmation soit elle-même à son tour confirmée par la commission des ministères. Le conseiller presbytéral, pour sa part, n’a pas reçu vocation au ministère pastoral. Le potentiel de tension le plus net se situe auprès des conseillers qui ont bénéficié d’une vocation interne non confirmée par la vocation externe, infirmée ou simplement non présentée devant la commission des ministères. Il n’y a rien de pire pour la communion au sein du conseil presbytéral qu’une vocation pastorale refoulée parmi l’un ou l’autre des conseillers, encore que, fort heureusement, des contre-exemples existent de conseillers recalés par la commission des ministères et déployant néanmoins une attitude très constructive.
D’une façon plus générale, la surinterprétation du clivage entre le pasteur qui répond à une vocation, et les conseillers qui n’ont à faire preuve que de leur bonne volonté, conduit à une forme paradoxale de dialectique entre cléricalisme et anticléricalisme. On laisse au pasteur des prérogatives nombreuses, on se décharge sur lui d’un monopole sur les activités essentielles de la paroisse, on lui confie le gouvernail de l’Église locale, puisqu’il a l’apanage de la vocation, conformément au schéma clérical, mais c’est pour mieux l’éprouver, le tester, l’observer et au besoin le critiquer, c’est-à-dire finalement pour mieux nourrir une posture anticléricale. Inversement, cet anticléricalisme des conseillers peut renforcer leur cléricalisme, lorsque la critique du pasteur érigée en « sport national » dissuade les conseillers de toute implication effective dans la marche de l’Église locale, sur un mode collégial par exemple.

4. Le rapport à la théologie : polarité compétence/incompétence

Le pasteur a suivi une formation universitaire en théologie, sanctionnée et validée par un diplôme (Master Pro aujourd’hui, soit Bac + 5). Il a ainsi acquis des compétences en termes de savoir théologique et de savoir-faire professionnel, qui font évidemment défaut aux laïcs que sont les conseillers presbytéraux. Ce clivage entre pasteurs et laïcs afférent à la formation est d’autant plus profond que la théologie est devenue une discipline hyperspécialisée, pluridisciplinaire en elle-même, et à vocation interdisciplinaire. ...

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