24 avril 1687. La fuite pittoresque de Suzanne de Robillard

publié le 24 April 2016 à 00h01 par José LONCKE

24 avril 1687. Suzanne de Robillard (1668-1740)
Fille de Josias de Robillard et de Marie de La Rochefoucauld, elle avait dix-neuf ans lorsqu'elle quitta La Rochelle et sortit de France (24 avril 1687), avec ses petits frères et sœurs.

24 avril 1687. La fuite pittoresque de Suzanne de Robillard

Sa mère réussit, de son côté, à gagner l'Angleterre. De là, elles se rendirent en Hollande, s'installèrent à Leyde d'abord, puis près de La Haye, où Josias de Robillard les rejoignit en juillet 1688.

Suzanne y épousa, le 12 décembre 1692, Charles de La Motte-Fouqué, baron de Saint-Surin et de Tonnay-Boutonne. Celui-ci avait abandonné, depuis 1685, « pour ne rien faire contre sa conscience », la plus ancienne baronnie de Saintonge et un revenu de plus de vingt mille livres. Il était bien plus âgé que Suzanne, et il mourut en 1701, la laissant dans le dénuement avec trois petits garçons et réduite à implorer la charité des États-Généraux des Pays-Bas.

Notre héroïne fut la mère du célèbre général de La Motte-Fouqué, l'ami de Frédéric II, et la bisaïeule de Jean Giraudoux l’auteur d'Ondine, et de Patrice da La Tour du Pin. Le récit de sa fuite, dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque de Darmstadt, Hesse, ne manque pas de pittoresque.

" Etant à La Rochelle, ville capitale du pays d'Aunis et un port de mer, en 1687, étant l'aînée des enfants de mon père et de ma mère, et en leur absence gouvernante du ménage qu'ils y avaient, et de cinq de mes frères et sœurs les plus jeunes, dont l'aînée avait dix ans et la cadette deux; j'avais eu la permission de ce cher père et mère de chercher de profiter des occasions, qui pourraient se présenter pour sortir hors du royaume, avec toute ou partie de la famille.
Le 24 avril de la dite année (1687), un bon et fidèle ami, qui désirait de n'être pas nommé, à cause des conséquences et des punitions infligées en pareil cas, me vint avertir, qu'un petit bâtiment ou vaisseau allait partir pour l'Angleterre, qu'à sa prière il avait engagé le capitaine de prendre quatre ou cinq personnes, que sa cache n'en pouvait pas contenir davantage, qu'il jetterait dans l'eau une barrique de vin, et qu'il nous mettrait à fond de cale dans sa place sur du sel; et, comme il risquait de perdre tout, s'il était découvert, qu'il voulait en être dédommagé par une grosse somme d'argent. Cela ne rompit point le marché.
Je priai notre ami de se trouver avec le capitaine du dit vaisseau le lendemain en maison tierce, à quatre du matin, pour ne rien faire soupçonner aux voisins de mon dessein, pour premièrement me servir de truchement, et en second lieu de témoins des conditions faites entre nous. J'accordais et promis au capitaine 200 l. par tête pour cinq de nous qu'il prendrait, ce qui faisait mille livres argent de France, et de lui donner la moitié de la somme devant que de s'embarquer, l'autre moitié après être débarqués à Excester, ville en Angleterre, où il promettait de nous rendre.
Étant ainsi tombé d'accord sur toute chose devant notre témoin, nous prîmes ensemble nos mesures pour notre embarquement au 27 du même mois d'avril, qu'à huit heures du soir je pris avec moi deux de mes frères et deux sœurs.
Nous nous mîmes propres, et prîmes sur nous ce que nous avions de meilleures nippes, ne nous étant pas permis d'en emporter d'autres. Nous feignîmes de nous aller promener à la place du château, endroit où tout le beau monde allait tous les soirs. Je pris avec moi la gouvernante des enfants, pour m'aider à les conduire, qui était du secret. Sur les dix ou onze heures, que la compagnie se sépara, je me dérobai à ceux de ma connaissance, et au lieu de prendre le chemin de notre maison, en prîmes un tout opposé pour nous rendre dans celle qu'on m'avait indiquée à la digue près de la mer, où nous entrâmes par une porte de derrière, où on nous attendait. On nous fit monter sans chandelle ny bruit, au galetas, où nous fûmes jusqu'à une heure de nuit. Là nous vint joindre notre capitaine et notre truchement. Je leur témoignai que je ne regrettais qu'une petite sœur, qui était ma filleule, à qui j'étais fort attachée et me trouvai encore plus obligée à la tirer de l'idolâtrie, que les autres. Tout cela ne se dit point sans un grand attendrissement de cœur, et sans verser un torrent de larmes : je promettais au capitaine tout ce qu'il voudrait avoir, et beaucoup de bénédictions de la part du ciel, s'il faisait cette bonne ouvre. Toutes ces choses ensemble le touchèrent si fort, qu'il me permit de la prendre, si je lui promettais qu'elle ne crierait point dans le vaisseau, lorsqu'on viendrait le visiter, ce qui se devait faire en deux ou trois endroits marqués pour cela. Je lui promis dans l'espérance que Dieu me serait en aide et me ferait cette grâce. Aussitôt mon ami et la gouvernante partirent pour l'aller chercher à l'autre bout de la ville, où nous demeurions, prirent l'enfant au lit, l'enveloppèrent d'une couverture et sa robe dans le tablier de la gouvernante. Dieu voulut que personne ne s'aperçut de rien; la petite fille étant fort attachée à moi, fut ravie de me voir, et me promit d'être bien sage et de ne rien faire que ce que je voudrais. Je l'habillai et l'empaquetai dans ses hardes
 
LES CHEMINS DE L'EXIL : PAR MER.
Quatre matelots se trouvèrent sur le rivage à marée basse, nous prirent sur leurs épaules, moi avec ma petite sœur entre mes bras sur la tête de l'un ; ainsi nous portèrent-ils au navire, et nous firent entrer dans la cache qu'ils y avaient fait, dont l'ouverture était si petite qu'un homme était dedans pour nous y tirer. Après que nous y fûmes placés et assis sur le sel, ne pouvant y être en d'autre posture, on referma la trappe, et on la goudronna comme le reste du vaisseau pour qu'on n'y pût rien voir. Le lieu était si bas, que nos têtes touchaient aux planchers d'en-haut ; nous primes soin de tenir nos têtes droit sous des poutres, afin que, quand les visiteurs, selon leur belle coutume, larderaient leurs épées, ils ne nous perçassent pas le crâne. Aussitôt nous être embarqués, on mit à la voile, et les gens du roi y vinrent faire leur visite. Nous eûmes le bonheur de n'y être ni trouvés ni découverts, de même qu'à la seconde et troisième fois.

Le vent, qui nous était favorable, nous porta, le 28e (d'avril), dès onze ou douze heures du matin, hors de vue de tous les ennemis de la vérité. Il était temps, car nous étouffions dans ce trou, et croyions y aller rendre l'âme, aussi bien que tout ce que nous avions dans le corps. On nous donna de l'air, et en sortîmes, quelques heures après, plus morts que vifs. Notez pourtant que, malgré ce mauvais état, toute ma jeunesse ne jeta ni cris ni plainte, et qu'après, tous sentirent beaucoup de joie d'être hors de la tyrannie.

Nous abordâmes à Falmouth, petite ville en Angleterre, où notre capitaine avait résolu de nous laisser, quoiqu'elle fût éloignée de trente lieues de celle où il s'était engagé de nous mener. Il me demanda le reste de l'argent que je lui devais donner. Je le trouvai injuste et j'en portai mes plaintes au gouverneur de ladite ville, qui m'écouta favorablement, et me reçut chez lui avec toute ma suite, avec mille marques de bonté et de compassion. Il obligea le maître du vaisseau à nous reprendre et à nous rendre au lieu que nous étions convenus avec lui, à peine d'en être puni, s'il contrevenait à ses ordres... M'étant aperçue qu'il nous reprenait contre son gré et avec chagrin, je jugeai qu'il pourrait nous mal nourrir, quoiqu'il se fût engagé par notre accord. Pour y suppléer, je me pourvoyais de provisions, qui nous furent très nécessaires, puisque nous fûmes vingt-quatre heures dans son vaisseau sans nous offrir à boire ni à manger.

Le lendemain, 6e (de mai), la mer devint si calme que nous n'avancions point, ce qui rendait le maître du navire encore plus chagrin. Plusieurs de ses gens, pour s'occuper, prirent des lignes pour pêcher. Je les priai de m'en donner une, qu'ils m'accordèrent ; j'eus le bonheur de prendre, dans mon après-dîner, sept gros poissons qu'on appelle maquereaux, poissons excellents à manger. Ma bonne pêche mit mon capitaine en belle humeur. (Il) commença à me parler et le soir m'en envoya, et à ma troupe, trois tout cuits et bien apprêtés, ce qui nous fut aussi nécessaire qu'agréable, puisque nos provisions étant dès lors à peu près finies.

Lorsque nous crûmes être bien rapatriés avec lui, le septième jour à neuf heures du soir, nous vîmes aborder le vaisseau. On nous fit descendre tous, avec le peu de nippes que nous avions. Sur ce rivage ou petit port, il ne nous parut ni ville ni maison. La peur nous prit, et ce ne fut pas sans raison, de nous voir dans un lieu qui nous semblait un désert. Le capitaine vint à moi, d'un air fort résolu, me dire : « De l'argent, de l'argent ! Les cinq cents livres que vous me devez encore ! » Je lui répondis que sa demande était injuste, puisqu'il ne nous menait pas à Tapson, près de Exceter, où il avait promis de nous laisser. Il fallut néanmoins le payer.

Après quoi il remit à la voile, et nous restâmes dans ce lieu qu'on nommait Falcombe, à vingt lieues de Tapson où nous devions, aller, et l'avions ainsi stipulé avec cet honnête homme qui ne se laissa point fléchir à toutes mes paroles, quoiqu'accompagnées de larmes et de sanglots, que moi et ma troupe jetions, qui était de sept personnes, qui croyions être perdues.

Les lamentations que nous faisions, et la curiosité, attira dans ce même lieu quelques enfants, à qui nous fîmes pitié. Ils allèrent d'eux-mêmes chercher un homme, mais qui ne parlait point le français, ni nous l'anglais. Ne pouvant nous faire entendre, il nous demanda si nous parlions latin. Je dis « oui », tout d'abord, en ayant appris quelques mots avec mes frères. Il dit : « Bon », nous prit par la main, et fit porter la plus jeune de mes soeurs à un quart de lieue de là, où était une auberge où il nous mena. Nous y ayant laissés, il alla ensuite chercher un ministre, à qui il raconta la troupe de jeunes personnes qu'il avait trouvée sur le bord de la mer et amenée audit lieu où nous étions ; que nous ne parlions point l'anglais, ni lui le français ; aussi ne savait-il pas ce que nous souhaitions ; qu'une jeune dame avait dit savoir le latin.

Ce pasteur vint, m'aborda d'une manière obligeante, me faisant un grand discours en latin, à quoi je ne pus répondre ni l'entendre, je demeurai à peu près muette. Notre triste situation, mes larmes et celles que mes frères et sœurs versaient à mon imitation, attendrirent si fort cet honnête homme, qu'il nous promit de nous aider en tout ce qu'il pourrait, comme effectivement il le fit, et comprit peu à peu où nous voulions aller et d'où nous venions.

Mes mots de latin me furent fort utiles. Je lui fis voir que j'avais encore quatre louis d'or, ainsi que ce n'était point l'argent qui me manquait ; je le priai de souper avec nous, ce qu'il n'accepta point, mais dit qu'il reviendrait le lendemain, à huit heures du matin, où il me montra, plus par figures qu'en paroles, qu'il avait loué une chaloupe où nous devions nous mettre, que je devais donner deux louis d'or au maître pour nous mener à Tapson, avec une lettre pour un monsieur chez qui nous devions descendre, qui nous devait bien recevoir et fournir d'ailleurs ce que nous aurions besoin pour nous rendre à Exceter.

La recommandation nous fut très utile. Nous y arrivâmes le dimanche, entre onze heures et midi; il nous donne un bon dîner, un quartier de boeuf rôti excellent ; en attendant, il nous fit trouver des chevaux, les uns sellés pour les plus grands de nous, les autres avec des bâts et mannequins ou corbeilles pour y mettre les enfants, avec un homme pour nous conduire à Exceter, où nous arrivâmes un peu devant deux heures après midi, chez le ministre français, nommé M. Sausai, ci-devant ministre de l'église de Tonnay-Boutonne, en Saintonge, fort de notre connaissance, qui n'eut pas peu de joie de nous voir, et nous pas moins de l'avoir trouvé et d'être heureusement arrivés dans ces heureuses contrées. Il allait monter en chaire ; il retarda son sermon d'un quart d'heure, pour que nous eussions la consolation d'aller l'entendre, et rendre grâces à Dieu de nous avoir délivrés des ennemis de notre sainte Religion.

... Je croyais déjà jouir des délices : du paradis, et ne trouvai nulle peine à faire même des ouvrages grossiers, à quoi je n'avais point été élevée. Je louai des chambres pour me loger avec ma troupe, et fis de mes mains deux matelas pour nous coucher, j'empruntai un berceau pour y mettre ma petite soeur... Je tins mon petit ménage avec ma petite famille, à laquelle je servais de mère, tout le temps que nous étions privés de la nôtre. ...
Enfin, après trois mois passés, elle nous y vint trouver... Cette illustre mère arriva avec mon frère aîné et une servante. La nuit se passa à pleurer de joie de nous retrouver ensemble, et à nous embrasser. Je me levai à six heures du matin, à quoi j'étais déjà accoutumée ; je fis du feu, et mis le pot pour faire de la soupe ; j'allai ensuite chercher à la boucherie de quoi régaler cette bonne mère et mon frère qui, de joie, n'avaient rien pu manger, le soir d'avant, d'autant que, ne les ayant point attendus, nous avions soupé, et rien de bon à leur donner. Cette bonne mère parut contente des soins et peines que j'avais pris de mes petits enfants, car c'est la raison pourquoi on m'appelait à Exceter: la mère aux petits enfants ».

Source : « Récit abrégé de ma sortie de France, pour venir dans les païs étrangers chercher la liberté de ma conscience et l'exercice de notre sainte religion" BSHP -1868. 12 fasc.. T. 17 - Sér. 2. Année 3


 

Commentaires

bernfranc

27 November 2015, à 17:00

la mère de suzanne,de qui est elle la fille,ou plus exactement,qui est la grand mère de suzanne

sisa

08 January 2019, à 14:48

Bonjour, Suzanne de Robillard est mon ancêtre (en ligne directe). Je Vous prie de me contacter pour avoir plus d'informations. MERCI

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