29 juin 1992. le poète Pierre Boujut

Image (29  juin 1992. le poète Pierre Boujut)

29 juin 1992. Pierre Boujut
Pierre Boujut ( 1913-1992), mort le 29 Juin 1992 à Jarnac, en Charente, est un écrivain et poète français. Tonnelier puis marchand de fer de son état, pacifiste et libertaire, il lance "La Tour de Feu", créée en 1946.

Pierre Boujut nait dans une famille protestante. Il en sera durablement marqué, notamment dans son vocabulaire, les mots « âme » et « esprit », par exemple, revenant régulièrement sous sa plume.
Autre élément capital : la disparition prématurée de son père, tué en septembre 1914, au début de la Première Guerre mondiale. Cet événement est peut-être à l'origine d'un pacifisme dont il ne se départira jamais.

Comment conciliait-il une foi protestante, très présente, et des pulsions libertaires ? Son fils admet que «ce n’était pas facile tous les jours». Il évoque une histoire ancienne :

« je me souviens d’un pasteur qui ne lui plaisait pas. Croyant, il se rendait au Temple mais, durant la cérémonie, il lisait un livre manifestant ainsi son désintérêt. Cette anecdote illustre bien son caractère, mon père était un réfractaire».

Autrement dit, il ne rentrait pas dans le moule et affichait ses positions.



TOUS LES JOURS SONT NOËL
À chaque jour l’année nouvelle
à chaque instant l’enfant Noël
à tout bonjour le vœu sur l’aile
l’arbre qui pousse dans le cœur
la joie qui jette sa verdure
Le Dieu qui parle à mon oreille
et le poème qui répond
dans la lumière des images.

Si tu avances par les routes
l’âme légère autour de toi
il n’est pas loin le paradis :
la main offerte et le sourire
ouvrent sa porte à deux battants.



LA PETITE MAISON N’AVAIT QU’UNE FENÊTRE
La petite maison
n'avait qu'une fenêtre
qu'une table
qu'un lit
et même pas de porte
mais la paix du poète
y faisait du ménage
mais le feu parlait clair
la fumée montait droite
le malheur se perdait
sur la blancheur des murs
et le livre éternel épelait vérité
sur le grand cadran de la pendule

Une seule voix délivrait le silence,
Mais toutes les autres étaient présentées




DE MILLE FEUX (Jarnac, 18. 9. 1960)
L’effrayante faiblesse de la poésie
brille de mille feux.
Un poème n’empêche pas la guerre
une rose non plus
et toute la beauté du monde
circule vainement
dans les cris des furieux
dans le silence des imbéciles.
 
Mais si un poème ne change pas la vie
il peut marquer ton heure
dans les yeux des heureux
et mettre ta couleur
sur la cité des justes
et soustraire à la mort
la voix du plus vivant.


AUX VAINCUS
Allons, n’aie pas peur mon camarade.
Si les bottes résonnent
si l’Ordre règne
si la médiocrité découronne les mots
si les voix s’éteignent sous les bruits
rentre dans ta maison et allume ton feu.
Un grand feu de courage à réchauffer l’Idée
une étincelle rouge
à marquer les faussaires
une flaque de sang
à fleurir l’univers.
Invite l’avenir à manger avec toi
à boire dans ton verre
à tourner sur tes rêves.

LES MAINS VIDES
Vous qui n’avez jamais surpris
l’amour du ciel et de la mer
chantant mille soleils
à la surface l’un de l’autre.
Vous qui régnez sur les malheurs
d’une planète divisée.
 
Ennemis aux mains vides
ennemis sans regard
habitants de la mort
et du morne miroir
votre ombre qui s’allonge
sur la cité des justes
ne dévore que vous
et vos tristes enfants.



PETIT DESTIN
Je n’ai écrit que des poèmes
j’ai destiné mes sentiments
à la musique douce
à la folie tranquille.
J’ai couronné quelques idées
au conflit de la mer et de l’éternité.
J’ai découvert chez les images
une étendue à pardonner.
 
Mais je n’ai pas compris
les hommes sans amour
qui vivent sur la terre
au pays des merveilles
et qui ne savent pas
qu’il faut payer d’amour
la beauté du séjour.



ILS M’ONT DIT
Ils m’ont dit
que croire en la poésie
était un scandale
que vivre en poésie
n'était pas sérieux
que j'oubliais les vraies valeurs
au nom d'un privilège usurpé.

Ils m’ont dit
que je n''avais aucun droit
entre les vertus du matin
et les parfums du soir.

Et je ne les ai pas crus.

EXCUSEZ-MOI  (Les mots sauvés, 1967)
Excusez-moi d’être vivant
parmi tant de statues érigées noblement
à la gloire du froid.

Excusez-moi d’aimer la vie
sans pudeur, sans angoisse
de la première feuille
à la plus simple image

Excusez-moi d’être sans haine
quand tous les cœurs battent la charge
Quand tous les yeux lancent la mort.

Je suis ainsi à la surface
je suis pareil aux profondeurs
égal à moi, semblable à ceux
qui marquent toujours la même heure
au centre du cadran solaire.

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TEMPS béni

C'est ce qu'on appelle
un temps délicieux
un soleil léger
cuit à point
une brise légère
salée juste
un océan pur
un horizon droit;
Au milieu de ça
un homme invisible
qui ne se voit pas
qui ne se sent pas qui n'a plus de poids.

Cet homme sans corps
à peine frôlé d'âme
aujourd'hui c'est moi
et j'entends la vie
qui glisse éternelle
entre mes vingt doigts.

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CONFIANCE AU FUTUR

Poètes de demain,

Mes amis pour l’amour,

Ne craignez pas les inventions

Ni les machines à rebours

Qui font la mort au goût du jour.

Il y aura toujours des îles

Et des mers au fond du ciel,

les cris de joie des éléments,

l’âme enchantée d’être animale

Auront encore leurs paradis

et leurs vallées et leurs midis

Et mes poèmes d’aujourd’hui

Auront la chance de chanter

De l’autre côté du silence

Sur le versant des nouveaux bruits.


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PERSONNE

On dira des choses merveilleuses
et personne n’écoutera.

On creusera des lacs
et personne ne se baignera.

On ouvrira des portes
et personne ne s’enfuira.

On offrira la vie
et le feu s’éteindra.

On fermera les yeux
et personne ne dormira.

Pour finir on partira
et personne ne pleurera.

On aura vécu en vain
mais les uns le sauront
et les autres tant pis.

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