6 avril 1677. Suzon de Terson chante le bonheur conjugal

publié le 6 April 2020 à 00h01 par José LONCKE

Suzon de Terson (1657-1684 ou 1685) est née à Puylaurens, près de Castres, cette poétesse protestante est la fille d’un avocat, Antoine de Terson, lui-même connu pour avoir écrit des vers.
Le 6 avril 1677 elle épousa le pasteur Elie Rivals (1638-1692) et devint de ce fait « dame Rivals ». Elle chanta son bonheur conjugal.

Quelle douceur d’aimer et d’être aimée
Quand on peut sans rougir parler de tous ses feux
Et quand l’objet dont notre âme est charmée
Peut sans se dégoûter se voir toujours heureux !

Quel doux plaisir, quelle allégresse
De voir entre ses bras sans craindre aucun remords
Le cher objet de sa tendresse
S’abandonner, mourir dans ces tendres transports !

Les plaisris défendus nous coûtent
Des repentirs et des tourments,
Tôt ou tard nos cœurs s’en dégoûtent
Mais les plaisirs permis sont toujours plus charmants.

Quand dans un cœur bien fait et que la gloire anime
L’amour sans le devoir peut régner un moment,
On croit toujours que c’est un crime
Et de ses moindres feux on se fait un tourment.

Mais quand l’hymen serre des chaînes
Que l’amour avait su former,
Est-il de repentir, de tourments ni de peines
Que l’on craigne pour trop aimer ?

A son époux elle écrit en 1681 pour avouer une faute, celle de l’aimer trop pour accepter qu’il sacrifie sa vie à la défense de la foi protestante. Le pasteur est menacé en effet  par les mesures vexatoires qui vont conduire à la Révocation de l’édit de Nantes, et sa jeune épouse craint pour son bonheur. Voici ce qu’elle a composé :

Que t’ai-je fait, cher époux ? Que suis-je criminelle !
J’ai voulu t’arrêter lorsque ton Dieu t’appelle !
Quoi ?  Pour te trop aimer, quel oubli de sa Loi :
Quand tu n’aimais que Lui, je n’ai songé qu’à toi.

J’ai suivi le penchant que donne la nature
Et, voyant que ton Dieu pouvait seul t’enflammer,
J’ai trouvé dans ton feu des raisons pour t’aimer.
Mon cœur, en cet état, tout plein de tendresse

S’est fait une vertu de toute sa faiblesse
Et, sans considérer l’excès de mes transports,
J’ai fait pour te changer, cent criminels efforts.
De tes desseins, pourtant, je chérissais la gloire.

Mais quand je repassais dans ma triste mémoire
Tous les affreux périls dont on te menaçait,
Je tremblais pour ton feu, tout le mien se glaçait.

Mais le travail de la grâce va lui permettre de se transfigurer et d’accéder à un plus haut niveau d’exigences. Suzon retranscrit cette progression vers une foi consciente, en évoquant le passage des ténèbres à la lumière. L’ardeur amoureuse est ainsi transfigurée en une flamme sainte. Et ainsi, elle peut affirme que :

Dans cet heureux état, sans crainte et sans effroi,
Je suivrai mon époux s’il veut mourir pour toi !
Je ne t’arrête plus, cher époux, va, cours, vole,
Fais retentir partout la céleste parole.

J’y consens, et, déjà brûlant d’un feu nouveau,
Je n’aime que l’éclat de ce divin flambeau.

Heureux, cent fois heureux, si sa vive  lumière
Peut nous faire fournir une même carrière
Et si nos cœurs unis par les plus sacrés nœuds
Peuvent vaincre en mourant et triompher tous deux !

Elle mourut à l’âge de 27 ou 28 ans, terrassée par une maladie dont sa poésie s’était faite écho, en devenant alors un émouvant exercice spirituel. Elle finit par accepter la perspective du trépas, avec la perspective d’obtenir un trésor plus précieux que la vie, celui donné par Dieu qui l’aime et qui « veut pour toujours habiter dans mon cœur ». Sa poésie célèbre donc la grâce de Dieu qui régénère les cœurs humains et « il est heureux ce cœur puisqu’il revient à toi » proclame-t-elle.

Depuis qu’un mal cruel m’agite et me tourmente,
Je meurs presque en vivant. Chacun plaint ma langueur,
Trop faible pour mes maux mon cœur s’en épouvante
Et craint de succomber sous sa vive douleur.

Je pleure, je m’abats toujours dans mille alarmes,
Je crains des maux encor plus vifs et plus pressants ;
Eh ! Mon âme pourquoi ne verses-tu ces larmes
Plus pour tes propres maux que pour ceux que je sens ?

Pleure pour tes péchés, mon âme, sois certaine
Que ces larmes plairont à ton divin Sauveur.
De leur nombre infini, fais tes maux et ta peine
Et de tes maux enfin Dieu fera ton bonheur.

Pourquoi donc m’affliger du mal qui me dévore,
Quel était mon état dans ma prospérité ?
J’oubliais, ô malheur ! Ce grand Dieu que j’adore,
Et tous mes mouvements n’étaient que vanité.

De mes égarements le Seigneur charitable
Voudrait me ramener et me tirer à lui,
Mon Dieu me tend les bras lorsque mon mal m’accable,
Et ce mal pourrait-il me donner de l’ennui ?

Non, je ne m’en plains plus et depuis ma naissance,
Mon cœur ne s’est jamais flatté de tant d’espoir,
Ô bonté souveraine, ô divine clémence !
Que pour changer nos cœurs ta grâce a de pouvoir !

Quelle tranquillité, quel changement extrême !
Moi qui des moindres maux me faisais tant de peur,
Qu’un si prompt changement me dit bien que Dieu m’aime,
Et qu’il veut pour toujours habiter dans mon cœur !

Brûlons, brûlons pour lui d’une flamme éternelle,
Redoublons notre ardeur s’il redouble ses coups,
Pour tant et tant de maux dont je suis criminelle
Ah ! que ses châtiments sont et tendres et doux !

Source de charité, Grand Dieu, dont la tendresse
De nos maux les plus grands tire tout notre bien,
Que ta vertu toujours soutienne ma faiblesse,
Car tu le sais, ô Dieu ! sans toi je ne puis rien !


Son mari sera incarcéré le 29 décembre 1684 avant très élargi en octobre 1685. Il s’exilera en Hollande, avec leur fils Jacques, né en 1681, sa belle-mère et sa sœur. Il mourut pasteur à Amsterdam en juillet 1692.

6 avril 1677. Suzon de Terson chante le bonheur conjugal

Puylaurens : intérieur du Temple de 1819.

 Félix Castan, « Suzon de Terson », Baroque [En ligne], 4 | 1969, mis en ligne le 06 mai 2012, consulté le 26 février 2014. URL : http://baroque.revues.org/324

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