Consensus et liberté : la diversité théologique dans l’Église locale

Extrait Diversité théologique

Comment, pastoralement, penser et accompagner les différences théologiques au sein de nos Églises locales ?

Telle fut la question posée à Henri Blocher et Louis Schweitzer, tous deux théologiens baptistes et professeurs à la Faculté libre de Théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. L’idée n’était évidemment pas de les mettre en concurrence, mais le sujet étant délicat, important et très peu traité, de permettre à deux regards complémentaires de s’exprimer, pour le bénéfice des lecteurs des Cahiers de l’École pastorale. Dans ce premier article, Louis Schweitzer encourage la clarté, tant dans la compréhension du statut d’une confession de foi que dans l’expression de ce qu’une Église locale croit et ne croit pas. Selon lui, cette clarté pourra, sans jamais les annihiler, au moins prévenir certains conflits théologiques douloureux.

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Consensus et liberté : la diversité théologique dans l’Église locale

Introduction

La grande majorité des Églises évangéliques se veulent à la fois des Églises de professants et des Églises confessantes. D’une part, elles reçoivent comme membres des personnes qui professent librement la foi chrétienne et d’autre part, elles veulent confesser cette foi d’une manière claire. Mais que se passe-t-il lorsque des membres d’une de ces Églises sont en désaccord sur cette foi ou sur certaines manières de la vivre dans l’Église locale ?

La foi vécue par les chrétiens dans une Église locale s’exprime le plus souvent par un texte que l’on appelle une confession de foi. Que se passe-t-il lorsqu’une personne se trouve en désaccord avec cette confession ou professe, avec beaucoup de force, des affirmations qui ne s’y trouvent pas ? Jusqu’où peut-on être en désaccord ? Il s’agit de questions dont on parle peu mais qui se vivent assez fréquemment. Nous allons commencer par essayer d’éclaircir la place, le rôle et les limites de la confession de foi avant d’envisager la manière de se comporter à l’égard de personnes qui, d’une manière ou d’une autre, s’en éloignent.

Quelle est la fonction d’une confession de foi ?

Il y a eu, par exemple dans la tradition baptiste, des Églises qui ne souhaitaient pas avoir de confession de foi, considérant que la Bible suffisait et qu’elle était la seule confession de foi que le chrétien et a fortiori l’Église devaient avoir. Cette attitude sympathique, mais un peu naïve dès que des lectures de la Bible s’opposent, n’a pas empêché les baptistes de produire, comme les autres Églises protestantes, de nombreuses confessions de foi. Leur nombre s’explique par le fait qu’elles sont toutes en situation et que, bien souvent, elles répondent à des questions qui se posent en un lieu et un moment précis de l’histoire. Les confessions sont donc appelées à être modifiées en fonction des besoins. C’est ainsi que la Fédération baptiste (FEEBF) a adopté, en 1989, une nouvelle confession qui a remplacé l’ancienne confession baptiste française qui datait de 1879.

Certains diront peut-être que toutes les Églises, ou presque, ont une confession ou une déclaration de foi et qu’il n’y a donc là rien d’original. Et il est vrai qu’il serait difficile de trouver des Églises qui se passent complètement de tels textes. La vraie question est de savoir la fonction qui est la leur et l’usage que l’on en fait.

Il me semble que l’on peut distinguer deux usages essentiels : l’usage indicatif et l’usage normatif.

  • Une confession peut avoir une fonction indicative. Elle montre la foi qui a souvent été autrefois celle des Églises, qui est peut-être encore celle d’une partie des communautés ou des membres, mais elle n’empêche en rien des personnes de penser autrement. Lorsque des Églises se veulent libérales, ou même lorsqu’elles s’affirment seulement pluralistes, leurs confessions, ou déclarations de foi, s’inscrivent généralement dans cette perspective.
  • Il y a, d’autre part, la confession de foi normative. Elle veut exprimer ce que l’Église, ou les Églises croient, et représenter la norme de ce qui est enseigné dans les communautés qui la confessent. Les confessions de foi du passé, celles de l’Église ancienne ou celles de la Réforme étaient naturellement de ce type ; celles des Églises évangéliques également, bien qu’elles puissent être très différentes.

Cet usage normatif d’une confession de foi pourrait être, d’une certaine manière, l’équivalent protestant de la distinction que l’Église catholique fait entre le dogme et la théologie. Le dogme est le fondement de la foi commune, la théologie est la réflexion de l’Église sur la foi, et il est donc légitime qu’il existe plusieurs théologies avec des approches et des convictions différentes. La confession de foi est également le socle de la foi commune et de l’enseignement de l’Église. La théologie est ensuite un approfondissement de la manière dont les points essentiels de la foi peuvent être compris. La comparaison trouve bien sûr sa limite dans le fait que le dogme catholique est intouchable alors que les confessions de foi protestantes peuvent être révisées.

Il existe des confessions de foi de formats très divers. Elles sont toutes représentatives de l’ampleur du consensus souhaité. La déclaration de foi de l’Alliance évangélique universelle est très brève et ne contient que ce qui a semblé nécessaire à ses rédacteurs pour qu’une personne, une Église ou une œuvre soit considérée comme “évangélique”. Elle permet donc une très grande diversité théologique et ecclésiologique. En revanche, certaines grandes confessions de foi des 16e et 17e siècle, baptistes comme réformées(1), exposent longuement toute une théologie et excluent de leur communion bon nombre d’évangéliques qui ont des sensibilités différentes.

Il est important de noter que le caractère normatif d’une confession de foi concerne tout autant ce qui doit être cru et confessé que ce qu’on est libre de discuter. Elle rend attentif à la “hiérarchie des vérités”. Certaines affirmations peuvent ainsi être considérées comme essentielles à la foi, d’autres comme secondaires et susceptibles d’être diversement interprétées. Contrairement à une tendance assez répandue dans le protestantisme, à polariser les débats au point qu’on en arrive parfois à un affrontement entre deux camps, la confession de foi confesse une orthodoxie. Elle vise alors, non les marges, mais ce qui est central à la foi. Elle oblige à confesser ce qu’elle confesse, mais elle empêche d’imposer ce qu’elle n’impose pas. Si, dans les milieux évangéliques, les désaccords se vivent parfois difficilement, c’est – entre autres raisons – que les confessions de foi sont souvent prises à la légère. Les affrontements ont lieu lorsque certains dépassent des limites qui semblent à d’autres essentielles. Mais les conflits restent très subjectifs et passionnés car il n’existe que très rarement une confession qui serait vraiment reconnue par tous comme la règle, pas plus qu’une instance qui serait mandatée pour dire quelle est la bonne interprétation de la foi. Dans la plupart des unions ou fédérations d’Églises évangéliques, ce serait le synode ou le congrès qui se rapprocherait le plus de cette instance de décision.

Le terrain des affrontements évolue d’ailleurs avec le temps. Et des sujets qui ont été séparateurs à une certaine époque, comme l’eschatologie ou la manière de comprendre les premiers chapitres de la Genèse, peuvent l’être beaucoup moins à une autre.

Les désaccords sur les limites

Dans l’absolu, on pourrait penser que la confession de foi exprime, comme nous le disions plus haut, à la fois ce que nous affirmons croire ensemble et, par défaut, les sujets pour lesquels nous considérons qu’une diversité est légitime. Mais, en réalité, la confession de foi ...

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1.
C’est le cas, par exemple, de la confession de La Rochelle (1559) ou de celle de Westminster (1646) pour les Églises réformées, et de la confession de Londres, en 1644, ou de la seconde confession de Londres, en 1677, pour les baptistes.

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