Introduction
Les sociétés humaines évoluent en s’enrichissant, de génération en génération, d’apports et d’inventions nouvelles qui produisent des changements dans les manières d’être et de faire des générations suivantes. Les évolutions semblent aujourd’hui s’accélérer, semant parfois le trouble dans l’esprit des parents, des enseignants, des animateurs et responsables enfance et jeunesse, parce qu’ils ne se reconnaissent plus toujours dans les comportements des enfants et des adolescents qu’ils ont sous les yeux.
Les changements actuels ne concernent pas seulement les savoirs scientifiques ou technologiques qui conduisent les enfants et les adolescents à acquérir de nouvelles connaissances. Les changements actuels (notamment l’invasion du numérique dans la vie quotidienne) transforment en profondeur le psychisme, le langage, les relations à soi et aux autres, les manières de raisonner, les représentations mentales de l’identité ou du travail. Ils affectent toutes les générations, mais c’est principalement les enfants et les adolescents qui y sont le plus sensibles, car ils absorbent, tels des éponges, toutes les nouveautés. C’est le concept de mutation qui est utilisé pour rendre compte de ces changements profonds ; concept employé en France depuis le début des années 2000(2).
L’emploi de ce concept a pour fonction de rendre visibles et lisibles les changements et non de les qualifier de manière péjorative ou normative. Être mutant n’est pas un handicap ou un défaut qu’il faudrait réparer ou modifier, mais un état avec lequel composer, non pour l’éradiquer, mais pour qu’il devienne une chance pour les enfants et les adolescents… à condition qu’ils soient accompagnés pour saisir les enjeux et les conséquences de ces mutations et puissent participer activement à la construction de leur ÊTRE en devenir.
1. Enfants et adolescents vulnérables sur le plan psychologique
Si le rôle des parents est de protéger l’enfant « dans sa sécurité, sa santé et sa moralité pour assurer son éducation et permettre son développement dans le respect dû à sa personne(3) », les animateurs enfance et jeunesse n’ont-ils pas à y participer quand ces enfants et ces adolescents leur sont confiés ?
Durant l’adolescence se rejoue, de manière plus élaborée, ce qui s’est déjà déroulé dans la petite enfance : les processus d’individuation et de séparation. Le premier consiste à devenir un individu singulier et le second à s’éloigner des figures parentales pour chercher et trouver la juste distance, ni trop près, ni trop loin de son père et de sa mère. Si, durant la petite enfance, les parents participent à l’élaboration de la personnalité de leur enfant, ils sont priés par l’adolescent de le laisser se construire par lui-même. Il est alors vulnérable aux influences multiples d’autant qu’il fonctionne, comme le petit enfant, de manière pulsionnelle c’est-à-dire en donnant satisfaction, dans l’instant, aux envies et aux désirs qui l’assaillent.
L’enfance, qui se situe entre six ans et la puberté, a longtemps été une période de calme psychique durant laquelle l’enfant s’insérait dans sa culture, acquérait les compétences sociales nécessaires pour faire face aux situations personnelles et relationnelles dans lesquelles il était embarqué. Aujourd’hui bon nombre d’enfants n’entrent plus dans cette période de construction psychique et restent de petits enfants sur le plan psychologique. Ils abordent alors l’adolescence sans infrastructure stable pour élaborer ce qui se passe en eux.
L’adolescence est une période de changements internes, nombreux, profonds et pas toujours visibles, auxquels les adolescents et adolescentes s’adaptent, le plus souvent sans s’en rendre compte. Les transformations touchent le corps physique, comme les poussées de croissance, l’apparition de la pilosité, la maturation hormonale et sexuelle, etc., et aussi le corps psychique, car la personnalité se restructure de manière plus autonome, et aussi les relations aux autres, notamment aux figures parentales, et enfin le rapport au monde social, professionnel et politique. Lorsque ces transformations sont relativement bien tolérées, les jeunes traversent cette période sans trop de turbulences ou juste ce qu’il en faut pour que l’adage « il faut bien que jeunesse se passe » se vérifie pour eux.
La tolérance est ici la capacité à s’accepter tel que l’on est en train de devenir sans bien savoir vers quoi l’on va. Pour en bénéficier, il faut une certaine dose d’estime et de confiance en soi, une certaine qualité de relation à soi-même et aux autres. Les adolescents, garçons et filles, tolérants à l’égard d’eux-mêmes, présentent déjà une certaine maturation psychique et mentale : ils sont conscients des mutations qui se passent à l’intérieur d’eux-mêmes et peuvent les exprimer de manière verbale ; ils ne se laissent pas trop troubler par l’imprévu, les difficultés passagères et les changements psychiques ; ils arrivent aussi à demander de l’aide quand cela est nécessaire…
Quels sont les effets des mutations sociétales sur les enfants et les adolescents ?
Ils vivent dans une société qui se transforme à vue d’œil et qui les soumet à des influences multiples et contradictoires, dont certaines exercent sur eux fascination et emprise ; alors que leurs parents subissaient, quand ils étaient des enfants, seulement trois types d’influences, souvent complémentaires : celle de la famille, celle de l’école et parfois celle de l’Église.
À ces trois influences de base, s’ajoutent aujourd’hui l’économique, le médiatique, le numérique qui produisent de nouvelles normes, parfois étrangères à la culture familiale, mais que les enfants et adolescents introduisent dans la famille en toute simplicité au grand désespoir de certains parents. Ces trois nouvelles influences sont bien plus puissantes que les influences familiales et scolaires. Elles exercent un puissant pouvoir d’attraction sur les petits enfants qui, tels des éponges, les absorbent, et sur les adolescents qui accordent à ces influences une fonction d’enseignement.
Si la famille a pour fonction d’accompagner le développement de ses enfants, les influenceurs émanant des secteurs économique, médiatique et numérique ont des objectifs commerciaux et doivent sans cesse inventer de nouvelles normes ou normoses(4) pour conditionner les jeunes aux règles du marché en exerçant ainsi une emprise sur leur personnalité en devenir.
Il n’est pas inintéressant d’observer comment les influenceurs arrivent à caresser les enfants et les jeunes dans le sens du poil : ils vont les chercher dans leur zone de confort, la plus infantile de l’être humain, là où l’enfant et le jeune rencontreront peu de difficultés d’ordre intellectuel et auront peu d’efforts à fournir pour s’adapter aux outils et aux produits proposés. En effet, les objets technologiques sollicitent, pour fonctionner, l’intelligence initiale, sensorielle et motrice ; les messages émis par ces objets sollicitent les pulsions, c’est-à-dire les envies de l’instant qui sont très puissantes dans la petite enfance et durant l’adolescence en normalisant l’immédiateté, le temps présent, le virtuel et le narcissisme.
Les influenceurs s’adressent aux jeunes comme s’ils étaient des adultes en les consultant sur leurs goûts, leurs intérêts, etc., mais ils leur donnent de la valeur pour mieux les piéger et les manipuler dans le sens du marché, des nouveaux produits et des nouveautés technologiques.
Comment alors développer l’esprit critique de ces êtres sans critiquer systématiquement les nouvelles normes ou normoses en vigueur ?
Par exemple, en les conviant à des moments de conversation en confiance, dans le cadre de débats, de groupes de parole, d’ateliers pour mener avec eux une réflexion éthique qui prendra appui sur leurs propres expériences, réelles et virtuelles, et en manifestant de l’intérêt pour leur cheminement. En les aidant à mettre à jour et à mettre en mots leurs convictions humanistes, leurs idéaux personnels et sociaux. En les aidant à affiner leur regard sur les phénomènes sociétaux, en prenant appui sur une éthique de responsabilité, à construire sans cesse.
Ces moments peuvent être animés par des adultes qui y participent en tant que témoins, au même titre que les enfants et les adolescents, et non en tant que porteurs de savoirs ou donneurs de leçons. Pour ce faire, il est nécessaire de faire confiance à l’enfant et à ses capacités de se construire en tant qu’humain « humain » et de lui en donner le temps. S’il n’est pas aisé et parfois insécurisant, pour les adultes, de passer spontanément de relations dissymétriques à des relations de complémentarité, ils peuvent, dans le cadre d’une formation, apprendre à développer des relations plus égalitaires avec les jeunes.
2. Une société en perpétuelle mutation
Si les enfants et les adolescents sont suffisamment malléables pour s’adapter à un nouvel environnement, sont-ils suffisamment outillés sur le plan éthique et ont-ils suffisamment d’expérience de vie pour cultiver une juste distance à l’égard des multiples transformations sociétales qui s’imposent à un rythme effréné ?
Bref parcours dans les changements sociétaux de ces 50 dernières années
Les représentations de l’enfant, de l’autorité, de l’identité, des institutions ont changé de manière si fondamentale qu’elles ont des répercussions sur les relations et sur les comportements : l’enfant est devenu un interlocuteur à part entière ; l’autorité parentale est partagée entre les deux parents ; l’école et le travail ne sont plus les seuls lieux de l’identité sociale ; le principe de plaisir prime sur le principe de réalité ; les relations entre adultes et enfants deviennent spontanées et égalitaires ; la science et le savoir sont disqualifiés ; la seule temporalité vécue est celle du présent, de l’immédiateté ; les espaces privés et publics fusionnent ; le besoin et le désir se confondent…
Dès le plus jeune âge, l’enfant est considéré comme un être communicant et un alter ego des parents, les conduisant à discuter ensemble de tout, à négocier sur tout. Il en résulte une grande proximité relationnelle et un affaiblissement de l’autorité parentale. Celle-ci ne repose plus sur un statut, mais sur des compétences, car il s’agit pour les parents et les enseignants, non plus d’avoir de l’autorité, mais de faire autorité sur les jeunes. Les enfants contestent ou refusent ce qui leur est transmis par la famille et qui leur demande un effort d’adaptation, comme l’identité sociale, l’acceptation du principe de réalité, des règles, des usages et des lois, etc.
Dans le même temps, le rapport au temps, au travail et aux loisirs, aux institutions a considérablement évolué. Aujourd’hui chacun vit de manière intense le temps du présent à la recherche du meilleur confort et en fuyant l’inconfort. Ce qui faisait jadis autorité est dénigré. Les rapports de cause à effet sont refusés. Préoccupé par l’immédiateté de l’instant, chacun agit avant de penser et oublie d’interroger ses actes dans l’après-coup des situations. Le travail, quant à lui, constituait la base de l’identité sociale et développait en chacun un sentiment d’appartenance à l’institution ou à l’entreprise dans laquelle il travaillait, lui permettant de se sentir utile socialement. Aujourd’hui l’activité professionnelle est seulement un moyen financier pour développer d’autres identités, choisies et non imposées, comme l’identité de consommateur, de touriste, de sportif, d’amateur de ceci ou de cela. Enfin, les institutions de la République, comme l’État, l’École, la Justice ont tellement perdu en crédibilité que les citoyens leur font de moins en moins confiance.
Ces changements font tellement partie du quotidien qu’ils ne sont quasiment plus visibles aujourd’hui, et pourtant, ils ont des conséquences sur les manières d’être et de faire des uns et des autres.
Mieux connaître ces mutations sociétales ne veut pas dire les accepter telles qu’elles sont, mais les prendre en compte et s’y ajuster à la mesure de son éthique personnelle.
Repérer la dynamique de ces mutations et leurs effets
Dans le brouhaha des influences multiples, rapides, contradictoires, fascinantes ou rejetées, et imprévisibles qui façonnent nos manières d’être, comment rester acteur de sa vie, faire des choix, alors qu’il faut parfois s’adapter avant de réfléchir ? Ici, les adultes sont logés à la même enseigne que les enfants et les adolescents, mais ils peuvent, dans l’après-coup des situations, les aider à prendre du recul, à analyser leurs comportements et à choisir leur voie en toute conscience.
Donner du sens à ces changements nécessite de les percevoir, de les nommer et d’en reconnaître les effets sur les personnes.
Une société marquée par la complexité, la volatilité, l’ambiguïté et l’incertitude(5)
Complexité, car il est maintenant impossible de comprendre seul les changements et d’intégrer la masse des informations qui circulent en même temps. Il faut apprendre à coopérer pour faire face à cette complexité.
Volatilité, car il est impossible de rester à jour face à ces changements qui deviennent de plus en plus rapides, éphémères et à durée indéterminée.
Ambiguïté, car l’interprétation ou le sens de ces changements devient difficile. En effet, tout et son contraire peuvent arriver en même temps. Les informations sont interprétables de nombreuses manières contradictoires. La multitude des points de vue et des informations peut conduire à l’incompréhension, voire à la confusion.
Incertitude, car le présent est difficile à comprendre et l’avenir difficile à prévoir. Il est facile d’être pris de court. L’inattendu est attendu et considéré comme normal. On ne peut apprendre que dans l’après-coup des événements.
Ces différents aspects ont un impact important et immédiat sur les humains et plus particulièrement sur les plus jeunes, dont la fragilité et la vulnérabilité liées à leur développement vont être augmentées par ces changements. Et, lorsque s’y ajoute un sentiment d’incompréhension face aux informations confuses et contradictoires qui circulent, l’anxiété et l’angoisse risquent de s’installer durablement.
Alors, comment se chercher et se trouver dans cette dynamique accélérée lorsque l’on vit dans l’incertitude ou l’insécurité ?
Les adultes doivent garder à l’esprit que la peur, l’inquiétude et l’insécurité inhibent les processus de pensée et empêchent toute réflexion raisonnée et cohérente. De plus, l’impression de ne plus comprendre son environnement et de ne plus savoir comment agir conduit à se sentir coupable ou incapable de se comporter efficacement. Lorsque cette situation se reproduit à de multiples occasions, il peut en résulter un manque d’assurance, la peur de ne pas être à la hauteur, une baisse de l’estime de soi.
Les adultes sont eux-mêmes déstabilisés, car les situations deviennent incompréhensibles avec les référentiels traditionnels.
Prendre conscience des mutations et de la dynamique à l’œuvre sans porter de jugements de valeur sur ces changements peut aider les adultes à accompagner les enfants et les adolescents, non sur la forme, mais sur le sens de ces mutations. Ils y parviendront en créant, avec et pour les adolescents, un climat sécurisant et explicite (dont les adultes se portent garants) pour s’interroger régulièrement sur leurs besoins, leurs idéaux, leurs projets de vie, leurs désirs d’être.
3. Bref parcours dans les mutations psycho sociétales qui transforment en profondeur les enfants, les adolescents et concernent aussi les générations précédentes
Les facultés morales, relationnelles et intellectuelles des enfants, des adolescents et des adolescentes sont transformées par le contact quotidien avec les objets numériques et les messages qu’ils véhiculent.
Effets des objets numériques
Le cerveau est façonné de manière différente par rapport aux générations antérieures : il n’a plus besoin de mémoriser ce qui peut être trouvé sur les écrans.
Le numérique est non linéaire, non continu, marqué par la brièveté et la fluidité. La structuration mentale n’a pas plus besoin d’un début que d’une fin : toute entrée est l’entrée principale. La pensée non linéaire, qui n’a plus besoin d’établir une relation entre une cause et ses effets, déstabilise et trouble les adultes dans leurs manières de penser et d’appréhender les situations.
Les représentations mentales et le symbole ne suffisent plus pour faire vivre la pensée. Il faut à l’enfant et à l’adolescent la chose concrète, associée à des ressentis émotionnels et physiques.
L’expérience des jeux vidéo réalise un rêve, celui de convertir un geste fictif en une expérience relativement réelle, mais qui ne l’est pas du tout : cette expérience court-circuite la logique.
L’accès illimité à l’information donne à l’adolescent la conviction qu’il sait tout et peut se passer d’intermédiaires humains, comme les parents ou les enseignants. Il se fie à ses expériences digitales et, en l’absence de référence adulte pour le guider, il se fie aux traces laissées sur le Web par des millions d’autres utilisateurs.
Le téléphone mobile est devenu un marqueur de son existence. Il n’est plus le prolongement de sa main, mais un organe vital. Il est donc une extension de soi et n’est pas, ou plus, une médiation entre l’adolescent et le monde. Il est producteur d’une jouissance directe que l’adolescent rend visible au regard mondialisé.
Nouvelle identité
Ces objets et messages construisent sa nouvelle identité qui doit être visible au regard des autres et du monde. Son appartenance doit se voir, être concrète. Être visible et populaire est un objectif vital qui s’exprime en exhibant ses émotions, ses réactions, ses états d’âme, son enveloppe corporelle (à travers tatouages et piercings) : l’intime disparaît au profit de « l’extime(6) », le réel au profit de l’imaginaire, l’espace privé se confond avec l’espace public, le besoin avec le désir.
L’identité visible est celle du consommateur « je consomme donc je suis » qui ne s’appuie plus sur des normes sociales, mais sur des choix spontanés, momentanés, fluctuants et donc mouvants : chaque adolescent a une vision personnelle de son identité qui change au cours du temps. Celle-ci est autonome, car il est convaincu qu’il est le seul à pouvoir la forger : « Moi seul peux et dois forger ce que je veux être ! »
L’individualisme radical qui découle de cette construction de soi-même par soi-même oblige l’adolescent à inventer en permanence sa propre route, à privilégier son individualité au détriment du collectif et du rapport aux autres, à refuser de se soumettre à toute forme d’appartenance imposée. Il limite sa responsabilité à lui-même. Mais sa recherche permanente d’individualisation est marquée par une sérieuse perte de singularité du fait du conformisme aux normes du marché. Il vit le seul instant présent qui abolit le passé immédiat et nie les relations de cause à effet.
Il évite ainsi la question de la responsabilité quand ses actes engagent les autres et l’environnement. La conscience s’externalise et n’est plus personnalisée. Tout devient négociable. La culpabilité devient relative, elle est liée à la conjoncture. Il n’est plus conflictualisé à l’intérieur de lui-même et n’entend plus les remises en question. Il sait exprimer ses émotions et ses regrets, mais il ne sait pas quoi en faire : il ne sait pas les élaborer. La seule frustration qu’il accepte est celle qui a du sens pour lui.
La relation à l’adulte n’est plus dissymétrique, mais égalitaire, horizontale, de même niveau, spontanée. Le principe « Fais ce que je dis et pas ce que je fais » est remplacé par un effet miroir : « Moi enfant/adolescent, je fais ce que je te vois faire. »
La hiérarchie est devenue égalitaire avec escalades symétriques ou en miroir ; escalades visibles dans le conflit qui monte en puissance de part et d’autre au fur et à mesure des interactions. L’ordre hiérarchique s’est vidé du sacré (religieux, politique) et de l’autorité sur le mode de la « puissance paternelle ».
L’enfant, l’adolescent conteste l’autorité provenant des parents ou des enseignants et ne leur obéit que quand il le veut bien. Il conteste les modes d’apprentissage basés sur la soumission aux savoirs des adultes.
L’autorité doit venir de lui-même. Pour faire « autorité sur soi-même », il doit, soit forger son propre système de valeurs, soit se soumettre à ses pulsions, ses besoins ou ses envies de l’instant. Pulsions ou envies qui sont largement portées par l’espace numérique et économique : le nouveau sacré étant le divin marché.
Le corps devient un lieu de recherche de jouissance. Celle-ci est polymorphe et directe (jouissance par tous les orifices, vue, ouïe, oralité, etc.). Chacun a plus droit à la jouissance qu’au bonheur. Les ressentis émotionnels sont source d’une jouissance directe.
L’humilité, la modération sont des obstacles à la jouissance et à la visibilité de soi qui est la seule expression de l’existence. « Je suis visible donc j’existe. » Il faut se montrer. Ce temps est à la présentation de soi. Mais il est impossible de s’imaginer être quelque chose ou quelqu’un : il faut l’être concrètement, il faut le vivre.
La mort est une incongruité. Elle est fascinante. Cette fascination peut s’exprimer dans le comportement ordalique ou le comportement à risque de mise en danger de soi. Le vieillissement est perçu comme un échec.
Ces mutations psycho sociétales sont plus ou moins visibles et peuvent passer inaperçues quand l’enfant ou l’adolescent se réfugie dans le mutisme ou la passivité en présence des adultes. Pour accéder à son nouveau vécu, l’adulte doit manifester intérêt et désir de le découvrir tel qu’il est, et patience pour l’aider à mettre en mots ce qu’il vit…
4. Accompagner les enfants et les adolescents d’aujourd’hui
Si l’enfant, et plus particulièrement l’adolescent veulent se construire par eux-mêmes, comment les adultes peuvent-ils les accompagner ?
Être à leurs côtés ne signifie ni guider ni imposer par la contrainte ; sauf en situation de mise en danger d’autrui ou de l’adolescent lui-même. Être à côté exige humilité et confiance. Il s’agit de proposer, de questionner, d’encourager, de faire naître en chacune et en chacun la petite étincelle qui éclairera le regard, alertera, donnera envie d’explorer une voie nouvelle. Les récits bibliques sont une source inépuisable d’exploration de l’humain dans la relation à soi-même et aux autres. À condition de relier les récits au monde et aux enfants d’aujourd’hui en éveillant en chacun d’eux un questionnement sur la vie.
Les enfants et les adolescents sont très sensibles aux intentions des adultes en matière de transmission. S’ils perçoivent un trop fort désir de convaincre, ils risquent de se mettre en mode passif ou fermé. Pour transmettre, il faut savoir offrir sans rien attendre en retour.
Comment devenir un adulte crédible ? Quelles attitudes mettre en œuvre ?
Ce n’est pas sur les savoirs, les connaissances bibliques et théologiques que les adultes sont attendus par les enfants et les adolescents, mais sur la manière dont ils en parlent et vivent de ces connaissances. L’adulte est attendu avec son expérience, ses questions et ses doutes. Il est écouté quand il témoigne plus que quand il énonce un savoir.
Il est écouté parce qu’il écoute et accueille ce qu’il entend. Il est écouté parce qu’il pose des questions pour comprendre, pour ouvrir de nouvelles perspectives et non pour faire la morale ou pour orienter la pensée de l’adolescent. Il devient crédible quand il fait preuve d’humilité, reconnaît qu’il s’est trompé ou qu’il n’a rien compris.
Ces attitudes se construisent au jour le jour et à petits pas, car chacune et chacun fait ce qu’il peut. Il est important d’être en chemin et de chercher à mettre en conformité ses paroles avec ses actes. Il s’agit de faire ce que l’on dit et de dire ce que l’on fait pour éviter l’incertitude, synonyme d’insécurité.
En donnant la parole aux enfants, en leur permettant d’organiser des débats où chacun prend sa part, y compris en faisant des erreurs, les adultes placent enfants et adolescents sur la route de la responsabilité. En prenant le risque de débats sur les questions essentielles et existentielles, ils les placent sur le chemin de la conviction. En leur proposant de fixer les règles et le cadre pour que les échanges puissent se faire en confiance, ils les placent sur le chemin de l’éthique. En leur proposant des formations à la relation bientraitance, à la gestion de conflits, à la coopération, ils leur fournissent les ressources nécessaires pour vivre avec et parmi les autres.
Mettre en place un groupe d’analyse des pratiques et expérimenter son fonctionnement
De leur côté, les adultes ayant la responsabilité d’enfants ou d’adolescents doivent prendre le temps de faire régulièrement des « arrêts sur image » pour visiter et revisiter ensemble les situations vécues. Analyser ses pratiques consiste à poser les uns devant les autres des constats très concrets, puis à chercher ensemble des réponses aux questions que ces constats révèlent.
Les lecteurs et lectrices sont conviés à partir des quatre propositions ci-dessous, à se mettre au travail et à échafauder ensemble des réponses, mais aussi des manières de faire et d’être qui renforceront la crédibilité des réponses.
- Lorsque les adultes constatent : « Les enfants n’en ont rien à faire de ce que nous leur racontons ; aucune remarque ne les atteint, tout coule sur eux comme l’eau sur le parapluie… », ne peuvent-ils pas explorer l’intérêt et le désintérêt que les enfants ou les adolescents portent à l’enseignement dispensé dans les Églises ? Que faire pour que les récits bibliques leur parlent ?
- Lorsque les adultes constatent : « Les adolescents refusent, contestent ce que nous proposons, traînent des pieds pour faire ce que nous leur demandons ; il y en a même un qui sabote toutes les propositions… », ne peuvent-ils pas explorer différentes manières de composer avec la contestation ? Et apprendre à communiquer dans les conflits avec souplesse et humour ?
- Lorsque les adultes constatent « qu’ils sont des consommateurs, toujours avec leur portable à la main à communiquer avec leurs potes, et n’attendent rien de nous… », ne peuvent-ils pas utiliser ce média pour les faire parler d’un récit biblique ou d’une notion théologique plutôt que de le laisser parasiter les échanges ? Faire passer chacune et chacun d’eux d’une posture d’objet à une posture de sujet ou d’acteur de sa vie, n’est-ce pas un message évangélique ?
- Lorsque des adultes constatent : « Ils refusent l’autorité du ‘mode paternel traditionnel’, ils s’adressent à nous de manière totalement égalitaire, ils ne reconnaissent pas notre autorité… », ne peuvent-ils pas tenter de percevoir les enfants et les adolescents comme des partenaires pouvant les enrichir, eux, par leurs questionnements et leurs doutes, et pas seulement comme des êtres qu’il faut enseigner ou éduquer ?
Les adultes qui ont aujourd’hui la charge ou le souci d’enfants et d’adolescents ne peuvent faire l’économie d’une réflexion personnelle, responsable et éthique, sur ce qu’ils veulent leur transmettre. La crédibilité des adultes ne reposant plus sur leurs savoirs, mais sur leurs témoignages de vie, s’agit-il de leur transmettre des connaissances, fussent-elles bibliques ? ou de les accompagner dans la lente construction de leurs représentations mentales spirituelles et des attitudes et conduites nécessaires pour guider leurs pas dans une société en perpétuelle mutation ?
Bibliographie
Alessandro BARICCO, The Game, Paris, Gallimard, 2021.
Jean-Paul GAILLARD, Enfants et adolescents en mutation, Paris, ESF Éditeur, 2020.
Charles MELMAN, L’Homme sans gravité – Jouir à tout prix, Essais folio, Paris, Gallimard, 2021.
Édith TARTAR GODDET, Savoir communiquer avec les adolescents, Paris, Éditions Retz, 2002(7).
Édith TARTAR GODDET, Développer les compétences sociales des adolescents par des ateliers de parole, Paris, Éditions Retz, 2011.