Emmanuel Fuchs
Lyon, Olivétan/OPEC, 2025, 148 pages, 18 €
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Notre auteur (désormais désigné par ses initiales E.F.) est pasteur de l'Église protestante de Genève, principale Église réformée du canton de Genève. Cet ouvrage est le fruit d'une analyse sur l'état de son Église dont il dresse un portrait plutôt négatif : « On est au mieux sur une queue de comète. » (p.11) Cette analyse sans concession, mais pas au vitriol, ne se veut pas pour autant fataliste, bien au contraire. E.F. pense que le temps est venu pour un changement en profondeur afin de « développer des expressions ecclésiales adaptées au temps présent » (p.5). Plus loin, la même idée est exprimée : « Développer une stratégie missionnaire adaptée au contexte actuel » (p.12).
Chaque chapitre donne des pistes de réflexion pour sortir du système multitudiniste. Ces pistes de réflexion sont les « remédiations possibles » proposées par l’auteur. Il s’agit de favoriser les petits groupes dans les maisons ; revoir la forme des cultes (Sainte-Cène plus fréquente, accueil, participation des laïcs, musique, cultes en ligne) ; réforme des ministères en élargissant la formation théologique des pasteurs aux enjeux missionnaires ; assumer pleinement le leadership du ministère en acceptant l'évaluation régulière, non seulement des compétences théologiques, mais aussi du savoir-être (à ce sujet E.F. n'hésite pas à parler « d'hygiène spirituelle », chapitre 4.5, p.85) ; revaloriser le ministère du Saint-Esprit dans la gouvernance de l'Église (« La place laissée à la conduite par l’Esprit dans une vision missionnaire et confessante sera déterminante. » pp.114 et 142). Toutes ces pistes sont résumées en fin de chapitre en gras et en quelques phrases par ce que E.F. appelle « le défi ».
À la lecture du livre, on est assez déconcerté par l'entreprise réformatrice de l'auteur, surtout dans le cadre de l’Église réformée. Une ambiguïté demeure dans la notion d'Église de confessants que E.F. oppose à celle d'Église multitudiniste. D’ailleurs cette problématique traverse l'ensemble du livre. Dès le premier chapitre, E.F. affirme que c'est la fin de l'Église de multitude (pp.29-31). Au vu de la baisse constante des effectifs et de la perte définitive de l’influence sociale et culturelle du protestantisme à Genève et ailleurs, constat réaliste et courageux, E.F. défend la notion d’Église confessante qu'il faudrait, non pas subir, mais penser ecclésiologiquement en développant « une conscience missionnaire » (p.31).
Une remarque s’impose : E.F. semble – en dépit des pratiques « missionnaires » qu’il préconise – tenir aux principes du multitudinisme. Par exemple, il affirme pages 25 et 26 que les contours d’une Église multitudiniste doivent rester « invisibles » et qu’en dépit de son « inutilité théologique » l’Église reste « un outil essentiel ». Ailleurs, il pose une question centrale sur le plan ecclésiologique, à savoir comment « repenser la question de l’appartenance et donc du statut de membre » (p.106) ? En réponse, il cite la constitution de l’Église protestante de Genève qui reconnaît que l’on peut être membre de l’Église sans appartenir forcément à une communauté paroissiale (p.106), avec aussi l’idée d’une double appartenance possible : catholique/protestant ou évangélique/réformé. Pour E.F., « devenir une Église de membres, c’est encourager ses membres à se reconnaître tels » (p.107). En ce sens, il évoque le « partage de valeurs, le soutien financier et la participation à la vie de la communauté », aspects certes importants d’une vie communautaire chrétienne, mais dont on pourrait dire que beaucoup de groupements sans vocation cultuelle chrétienne peuvent eux aussi se réclamer. E.F. ne dit pas en quoi cet engagement communautaire serait lié à une confession de foi dont les membres s’engageraient à la croire, l’enseigner, la vivre et finalement la défendre. La notion de membre reste donc relativement floue sur le plan théologique.
En conclusion, il serait intéressant de comprendre ce que E.F. entend précisément par Église confessante sur le champ de la théologie fondamentale de l’Église (la règle de foi, résumé doctrinal) et pas seulement sur celui de la pratique communautaire. Remercions l’auteur de préciser qu’il y a une diversité de courants évangéliques (pp.127-128 et surtout p.130) et d’éviter ainsi les caricatures et amalgames courants dans les médias. Il est aussi encourageant de voir des pasteurs du courant luthéro-réformé tels E.F. prendre la mesure des défis de notre monde moderne et agir courageusement au sein de leur paroisse pour réaffirmer des valeurs qu’un certain protestantisme libéral a abandonnées : « aimer le Christ, lire la Bible, donner une place au Saint-Esprit dans sa vie, vouloir témoigner avec joie de sa foi » (p.128). Une troisième remarque fort pertinente qu’E.F. soulève concerne le danger à suivre une forme de congrégationalisme strict, où le pasteur peut perdre « une grande partie de sa liberté par rapport à son conseil » et la difficulté « d’avoir une vision commune et des ressources partagées » (p.108).