Le regard de Dieu sur la ville : théologie biblique de la cité

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Les chrétiens peuvent avoir une relation ambivalente à « la ville ». La ville attire certains autant qu’elle en rebute d’autres. D’ailleurs, dans les Écritures, les villes peuvent être décrites, selon les cas, plus ou moins positivement. Dans cet article, l’auteur tente de déceler ce qu’est une « ville » dans la littérature biblique. Plus spécifiquement, il cherche à comprendre pourquoi la ville est fondamentale dans le projet de Dieu pour le monde. En effet, tout comme Dieu aime et a compassion de la ville, ainsi les croyants sont appelés à avoir dans la ville un ministère fructueux.
Le regard de Dieu sur la ville : théologie biblique de la cité

A. Introduction : quelques attitudes chrétiennes sur la ville

En tant que chrétiens, comment pensons-nous la ville ? Quelles images, ou associations, nous viennent en tête quand nous évoquons ce mot, cette idée ? Les chrétiens expriment souvent une attitude négative ou inquiète vis-à-vis des villes. Pour beaucoup, la ville, en particulier, est un lieu où l’immoralité est plus présente qu’ailleurs. On pense immédiatement à Babel, Sodome et Gomorrhe, Babylone, Ninive… La ville est un lieu de dangers, de rejet de Dieu, d’idolâtrie, etc. Et, en même temps, comment, en tant que chrétiens pétris des Écritures, ne pas aussi associer à la notion de « ville » des lieux comme Jérusalem ou « la nouvelle Jérusalem » ?

Clairement, la Bible porte sur « la ville » non un regard unique, mais diversifié. Parfois, selon les cas, un regard sévère, condamnateur, et parfois un regard positif et empreint d’espérance. En effet, dans les Écritures, la ville est à la fois un lieu de promesses et un lieu de mort ; un lieu bon et un lieu propice au mal sous toutes ses formes. C’est un lieu où les disciples de Christ se doivent, en tout cas, d’être présents, pour montrer la compassion et l’amour de Christ.

Gerrhardus Vos a brillamment écrit : « La ville, si elle est un accumulateur d’énergies culturelles, est aussi un accumulateur de puissances du mal(1) ». Cela signifie que la ville a tendance à accumuler les talents des gens et à les maximiser, si bien que les plus belles réussites et créations culturelles sont généralement produites en ville. Mais la ville fait la même chose avec le péché ! Elle agit donc comme une loupe, magnifiant à la fois le meilleur et le pire chez l’être humain.

Dans ce qui suit, je tenterai de déceler, en examinant le regard de la Bible sur la notion de ville, comment nous pouvons, nous aussi, la penser aujourd’hui avec la pensée de Dieu.

B. Les origines de la ville

On pourrait penser que, puisque la première ville est apparue après la Chute, cela indique une vision négative de la cité dans les Écritures : la ville serait une conséquence de la Chute. On pourrait d’ailleurs penser la même chose de la création des outils ou des instruments de musique en Genèse 4. Mais est-ce vraiment le cas ?

Cela pourrait surprendre mais, dans les Écritures, il me semble que le concept de « ville » naît dès le jardin d’Éden. En effet, si on relit Genèse 1-2 à la lumière de ce qui suit, il apparaît que, quand Dieu a demandé aux premiers humains de cultiver le jardin dans lequel il les avait placés, il pensait cet endroit comme un lieu fécond, devant accueillir la croissance et le développement de l’humanité en son sein. Dieu a dit : « Soyez féconds, multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la. » (Gn 1.28). Le jardin d’Éden était donc le lieu où une civilisation devait se développer et vivre abondamment(2).

Ainsi, si les premiers humains étaient chargés de prendre soin de l’endroit, de cultiver la terre et de régner sur le monde animal, le plan de Dieu pour l’Éden n’était pas que l’agriculture. À y regarder de plus près, on remarque que leur mandat était de créer la culture. Dans ce jardin pourvu par Dieu pour le développement des humains, ceux-ci devaient nécessairement établir leurs lieux d’habitation, vivre ensemble, socialiser, travailler, créer, jouer, grandir ensemble…

Avec d’autres, il me semble donc que la vie expérimentée en Éden était censée se développer pour laisser place à une ou des villes. Dieu, comme le disaient Conn et Ortiz(3), avait une intention urbaine pour le jardin d’Éden, parce que les humains n’ont jamais été censés vivre séparément les uns des autres. Grâce à l’eau des rivières (Gn 2.10) et à l’agriculture, les humains auraient pu vivre ensemble dans des villes qui seraient nourries, grandiraient et se développeraient en Éden.

D’ailleurs, dans le Psaume 46.4, le psalmiste envisage quelque chose de tout à fait similaire pour la cité de Dieu : « Il est un fleuve dont les canaux réjouissent la cité de Dieu, le sanctuaire des demeures du Très-Haut. » Cette image est reprise dans l’Apocalypse, dans la description de la nouvelle Jérusalem :

« Il me montra un fleuve d’eau de la vie, limpide comme du cristal, sortant du trône de Dieu et de l’agneau. Au milieu de la grande rue de la ville et sur les deux bords du fleuve, un arbre de vie produisant douze récoltes et donnant son fruit chaque mois. Les feuilles de l’arbre sont pour la guérison des nations. » (Ap 22.1-2).

La ville, l’urbanisation de la société, ne doit donc pas nécessairement être conçue comme un résultat de la Chute, mais comme l’intention de Dieu dès l’Éden. On dit souvent que la Bible commence par l’image d’un jardin et se conclut par l’image d’une ville, et cela est juste. Mais n’oublions pas de dire que le jardin était, dès le départ, censé se développer et s’urbaniser. La ville, si elle est donc apparue après la Chute, n’est pas à proprement parler un résultat de la Chute, et encore moins le lieu de l’absence divine. Bien plutôt, la création de la première ville par Caïn, qui avait été chassé à l’est d’Éden, est indicatrice que Dieu est toujours présent dans sa création et avec ses créatures, qu’il a toujours un projet de vie pour eux et que ses intentions premières, pour l’abondance de la vie des humains, n’ont pas été remises en question par la Chute.

D’ailleurs, si dans la description de la Nouvelle Jérusalem, les conséquences du péché et de l’expulsion d’Adam et Ève sont parfaitement renversées, puisque Dieu et les humains peuvent se réjouir de la vie abondante et harmonieuse les uns avec les autres, les différentes villes, avant même cette réalisation finale, permettent, certes imparfaitement, d’anticiper et d’orienter les regards vers la Nouvelle Jérusalem. C’est ce que je vais tenter de décrire dans ce qui suit.

C. La ville dans l’Ancien Testament

Quelques caractéristiques de la ville

Commençons par déceler comment l’Ancien Testament considère ce qu’est une ville. Quelle sont ses caractéristiques ?  De nos jours, on définit généralement une ville par son nombre d’habitants (c’est ce qui la distingue d’un village ou d’un bourg). Mais cette conception-là de la ville n’est pas la même que ce que nous trouvons dans la Bible. Selon Keller(4), dans la Bible, ir, « ville », se réfère à n’importe quelle installation humaine entourée d’une fortification, d’un mur ou d’une muraille. Donc, dans l’Ancien Testament, le mot « ville » est parfois appliqué à ce que l’on appellerait aujourd’hui des villages, et parfois à des centres de population plus larges. L’Ancien Testament ne fait pas de distinction basée sur la taille de la population, mais sur le fait d’habiter ou non dans un lieu fortifié.

Mais pourquoi y avait-il des fortifications autour des villes ? Une ville était tout simplement un endroit où une population se rassemblait (il y avait souvent une forte densité dans les villes) pour former un lieu de protection. C’était un lieu fortifié justement pour assurer la protection de ses habitants face à leurs ennemis potentiels. Une ville était aussi un lieu de refuge, par exemple pour ceux qui devaient se mettre à l’abri d’une vengeance après avoir tué (les fameuses « cités de refuge » d’Israël, mentionnées en Nb 35.25-27 ; Jos 20 et Jg 9.35).

Mais la « protection » physique des habitants n’était pas une fin en soi. Bien plus, à l’intérieur des murailles, où la population vivait en forte densité, trois caractéristiques essentielles de la vie humaine pouvaient être expérimentées.

Tout d’abord, la stabilité. La sécurité des villes était nécessaire à leur stabilité. Puisque les villes étaient protégées des brigands et autres forces hostiles, elles pouvaient se développer de façon sereine et stable. Elles étaient plus fortes pour faire régner l’ordre en leur sein. Ainsi, c’est dans des centres urbains que les premiers systèmes de lois ont pu se développer. Les juges rendaient leur jugement aux portes de la ville, alors qu’à l’extérieur de ces portes, on réglait les conflits au fil de l’épée (ce qui débouchait sur des vendettas). Dans les villes, on pouvait rendre justice sans violence et équitablement. Certes, aujourd’hui, nos villes donnent une impression inverse, car il semble que les villes soient plus dangereuses que les villages, par exemple. Pourtant, si cela peut étonner, Keller fait remarquer que c’est faux : le taux de criminalité n’est pas plus élevé dans les villes qu’ailleurs(5) ! Aujourd’hui encore, les villes peuvent être considérées comme des espaces sûrs, ce qui permet, d’ailleurs, de dynamiser leur croissance.

Deuxièmement, ce qui caractérise les villes dans les Écritures, est la présence de la diversité. Cette diversité résulte, bien évidemment, de la densité de leur population et de la sécurité présente dans les villes. Différentes ethnies peuvent, par exemple, être présentes dans les villes, où la cohabitation est possible. Mais on y trouve aussi d’autres types de diversités : des habitations et des lieux de travail, des institutions, des magasins, des lieux d’érudition et d’art, etc. Toute cette diversité n’était pas envisageable, ou dans une moindre mesure, dans des lieux d’habitation non urbains.

Troisièmement, toujours selon Keller, les villes étaient des lieux de productivité et de créativité plus grandes. En effet, c’est dans les villes, par exemple, qu’on a pu voir apparaître les outils ou les instruments de musique, et cela n’est pas surprenant. Dans les villes, il y a de l’interaction entre les corps de métiers : les gens d’une même profession se rencontrent et se donnent des idées pour avancer. La grande densité de population fait qu’on a aussi une plus forte densité de talents et de créativité, une plus forte densité d’idées novatrices que l’on peut tester, etc.

La présence de ces différentes fonctions, découlant de la sécurité des murailles, importait donc bien plus que la taille. Et, vivre dans des villes semble avoir été le but, l’intention des Israélites. Alors qu’ils erraient dans le désert, entre l’Égypte et la terre promise, ils étaient bien évidemment des nomades, mais seulement pour un temps. Leur intention n’était pas de ne jamais s’installer ni s’enraciner. Bien plutôt, ils étaient des nomades en voyage vers un lieu précis où s’installer et se stabiliser. Ils désiraient s’installer en Canaan et habiter des cités fortifiées, développer des lieux sécurisés où la culture pourrait prendre forme et se développer, où ils pourraient louer Dieu.

De fait, dans l’Ancien Testament, la ville est régulièrement décrite comme un « bon » endroit, un cadeau de Dieu, où il pourvoit aux besoins de son peuple. Prenons l’exemple du Ps 107.4-9 :

« Certains s’égarèrent dans les solitudes par un chemin désert, sans trouver de ville habitée.
Affamés, assoiffés, la vie les abandonnait.
Ils crièrent vers le SEIGNEUR dans leur détresse, et il les a délivrés de leurs angoisses :
il leur a fait prendre un chemin direct pour aller vers une ville habitée.
Qu’ils célèbrent le SEIGNEUR pour sa fidélité et pour ses miracles en faveur des humains : car il a désaltéré le gosier avide et bien rempli le ventre affamé. »

Ici, le psalmiste dépeint la ville comme un lieu de ressourcement et de vie abondante, un « bon » endroit auquel Dieu pourvoit pour le bien-être de ses enfants. Il y a indéniablement un regard positif que l’Ancien Testament porte sur la « ville » en général.

Jérusalem

Bien évidemment, Jérusalem est en ce sens la ville par excellence dans l’Ancien Testament. Clairement, il n’y a pas de ville plus importante que Jérusalem dans l’Ancien Testament et dans les Écritures en général. La première fois que cette ville est mentionnée, c’est sous le nom de « Salem », une ville dirigée par Melchisédech (Gn 14.18). Puis, dans le livre de Josué, on précise que Jérusalem se trouve dans le territoire alloué à la tribu de Benjamin (Jos 18.28). Après son siège, c’est David qui va conquérir cette ville. On parlera dès lors de cette ville comme de « la cité de David », où le roi y installera sa capitale (2 S 5.7-9).

Le roi David, en faisant de Jérusalem la capitale politique et religieuse d’Israël, voulait faire de cette ville un centre promouvant le culte, l’adoration de Yahvé. De plus, cette ville serait un endroit où la justice serait rendue et même modélisée, montrée en exemple pour les autres villes du pays. Très vite, Jérusalem, avec son importance religieuse, ne sera plus connue simplement comme « la cité de David », mais résolument comme « la cité de Dieu » (1 R 11.36 ; 2 R 21.4 ; Né 11.1). D’ailleurs, le peuple d’Israël reconnaissait et louait Dieu d’avoir lui-même construit cette ville (Ps 48.87). C’était la ville où Dieu habitait, où il « tabernaclait » avec son peuple (Ps 46.4), si bien que les Israélites savaient où aller pour entrer dans la présence de Dieu. Le temple de Jérusalem était le lieu de l’intronisation et de la présence de Dieu. Dieu aimait cette ville et la protégeait (Ps 46.5 ; 48.8). C’est là qu’il se faisait connaître (48.3) et qu’il rendait la justice (48.11). C’était une ville magnifique, admirée pour son architecture (48.13). Bref, Jérusalem rendait témoignage à l’amour de Dieu et à sa justice pour le monde entier. Au final, une indication de son importance dans la culture du peuple d’Israël est qu’on pouvait en parler non seulement comme « la cité de David » ou « la cité de Dieu », mais aussi simplement comme de « la ville » (Ez 7.23).

Mais, bien sûr, tout comme l’histoire du peuple d’Israël, l’histoire de cette ville est chaotique. Exilé à Babylone, le peuple espérait et languissait même de pouvoir retourner à Jérusalem, dans la présence de Dieu (cf. Jr 29). D’ailleurs, languir, désirer revenir dans la ville où Dieu habite est, d’une certaine façon, un désir quasi universel (Ps 46.4-5 ; 107.4-7). Tout comme la famille originelle désirait retourner dans la présence de Dieu en Éden après en avoir été bannie, et tout comme les Israélites désiraient revenir dans la présence de Dieu à Jérusalem après en avoir été chassés, eh bien aujourd’hui encore, le désir humain, profond et universel, est de rechercher le lieu où Dieu bénira de sa présence et de ses dons. De cette aspiration, la ville de Jérusalem est un symbole dans les Écritures : le symbole d’une cité de paix et de bénédictions à venir, le symbole d’une cité où Dieu habitera avec son peuple pour l’éternité.

Bien sûr, d’autres cités, d’autres villes bien moins éminentes, et même parfois décrites très négativement, sont présentes dans l’Ancien Testament.

Babel/Babylone

À commencer par Babel/Babylone. Cette ville est une sorte d’anti-Jérusalem. On le sait, Dieu désirait que les humains se multiplient et se répandent sur la surface de la terre pour vivre en communauté. Or, ce que l’on trouve en Genèse 11, le fameux épisode de la tour de Babel, c’est que l’expansion, la dissémination des humains cesse car les peuples décident de s’installer ensemble dans une plaine du pays de Shinéar (Gn 11.2), où ils construisent une cité comprenant une tour. Leurs motivations, exprimées en Gn 11.4, sont équivoques : il y a semble-t-il de l’arrogance (ils veulent se faire un nom), mais peut-être aussi un certain manque de confiance en soi et en Dieu (ils ne veulent pas être dispersés comme Dieu le désirait). Quelles que soient leurs motivations exactes, et le récit biblique ne s’y attarde pas, ces peuples semblent avoir voulu, à l’instar d’Adam et Ève, prendre le contrôle de leur propre destinée pour vivre hors de la volonté de Dieu pour eux : « Ils voulaient atteindre les cieux tout en résistant à la volonté de Dieu pour eux(6) ». Face à cet affront, Dieu les divise de force, disant :

« Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ! De là, le Seigneur les dispersa sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. » (Gn 11.7-8).

Depuis cet épisode, Babylone va symboliser, dans les Écritures, le rejet ainsi qu’un véritable antagonisme vis-à-vis de la souveraineté de Dieu. Les habitants de Babylone voulaient vivre dans une forme d’autonomie, ou plutôt d’indépendance vis-à-vis de Dieu. Être un peuple qui s’auto-déterminait. Et, en cela, c’est un peuple décrit comme arrogant, mettant de côté et rejetant leur véritable statut d’humanité créée et dépendante de Dieu.

Plus encore, Babylone est responsable de l’acte le plus horrible et désastreux de l’histoire biblique d’Israël. C’est Babylone qui, sous le règne de Nabuchodonosor (605-562) a assiégé Jérusalem en 597, a déposé le roi Jéhoiakim, a détruit le temple et fait captif le peuple et ses prophètes (2 R 20 ; 24-25 ; Ez 5 ; Jr 29 ; Dn 1 ; 2). Or, Nabuchodonosor trouvait juste que les habitants de sa ville lui rendent un culte comme à un dieu (Dn 3). On voit, là aussi, à quel point cette ville se place en opposition totale à Jérusalem et à son Dieu (et son monothéisme).

Les Écritures ne peuvent donc avoir qu’énormément de dédain pour Babylone, son rejet de Dieu et tout ce qu’il représente et désire pour les humains. C’est une ville qui présente un risque constant pour Israël : le risque principal étant d’être assimilé à sa culture, à son idolâtrie et à son péché. Si les Israélites devaient « rechercher le bien de la cité » (Babylone, selon Jr 29.5-7), ils devaient néanmoins demeurer fidèles à Dieu dans ce contexte, jusqu’à ce que Dieu les fasse éventuellement revenir à Jérusalem.

Cette description de Babylone comme d’une anti-Jérusalem est une constante dans l’Ancien Testament, mais c’est aussi une notion que l’on retrouvera dans le livre de l’Apocalypse, où « Babylone » (en fait une référence à Rome dans ce contexte) est la ville qui contraste tout particulièrement avec la Jérusalem à venir (Ap 17.1-18.24).

Ninive

Après Jérusalem et Babylone, deux villes parfaitement antagonistes, nous pourrions proposer (subjectivement) que, dans l’Ancien Testament, la troisième ville la plus importante est Ninive. Le livre de Jonas nous enseigne, en tout cas sur cette ville (toutes les villes ?), des points importants à relever.

En effet, à travers le prophète Jonas, envoyé en mission dans cette ville, Dieu nous fait découvrir son amour pour celle-ci et, quelque part, pour toutes les villes. Ninive était bien connue pour sa méchanceté (Jon 1.2), un lieu idolâtre, pluraliste, pécheur. Mais, exprimant son amour pour Ninive, Dieu a dit à Jonas (qui ne voulait rien savoir de l’amour de Dieu pour elle) :

« Le SEIGNEUR dit : Toi, tu as pitié du ricin qui ne t’a coûté aucune peine et que tu n’as pas fait grandir, qui est né en une nuit et qui a disparu en une nuit. Et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille humains qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et des bêtes en grand nombre ! » (Jon 4.10-11)

Ce passage, la conclusion du livre de Jonas, est extraordinaire et apporte un magnifique enseignement de la vision de Dieu pour la ville. Pour faire passer son message, Dieu utilise une plante : un ricin. Celle-ci fait plaisir à Jonas parce qu’elle lui donne de l’ombre, tout d’abord, puis l’attriste profondément parce qu’elle meurt. Et Dieu se sert de la condition de cette plante pour interpeller le cœur de Jonas. En effet, dans cette parabole, la plante qui attriste tant Jonas est l’image de Ninive. Ce que Dieu est en train de révéler à Jonas est donc que, tout comme Jonas avait pitié de la plante, Dieu a eu pitié de Ninive. C’est ce que Dieu dit explicitement à la fin du texte. Il fait remarquer que, si Jonas est capable de compassion pour une plante, à combien plus forte raison devrait-il, comme Dieu, avoir compassion pour la ville de Ninive.

Certes. Mais pourquoi avoir compassion de Ninive ? Ou plutôt, d’où vient cette compassion de Dieu pour Ninive ? Quand on lit Jonas 4 avec cette question en tête, on comprend que tout ce qui arrive au ricin est l’image de ce qui arrive à Ninive. Et ainsi, Dieu fait comprendre à Jonas d’où vient sa compassion pour Ninive. Deux éléments, qui me semblent essentiels et qui montrent bien le cœur de Dieu pour la ville, peuvent être relevés :

  • Tout d’abord, Dieu montre à Jonas que Ninive est une ville rongée de l’intérieur. C’est pour cela qu’il fait intervenir un ver qui dévore le ricin de l’intérieur. C’est bien sûr l’image du Satan qui détruit de l’intérieur, qui ronge et affaiblit, qui agit de façon cachée, insidieuse, pour affaiblir et rendre malade. Et, du coup, Jonas est invité à considérer Ninive ainsi : non pas simplement comme une ville qui, extérieurement, est méchante et pécheresse, mais comme une ville qui, intérieurement, est rongée, attaquée par le Satan. Cette image ne peut que changer le regard de Jonas (et le nôtre) sur la ville. Bien sûr, elle ne nie pas le péché extérieur de cette ville et elle ne retire rien à la responsabilité des pécheurs. Pourtant, elle montre que des forces obscures sont à l’œuvre, de l’intérieur, et que ces forces font du mal, qu’elles détruisent toujours davantage sans que la ville ne s’en rende compte. Ninive est comme un corps malade d’un cancer mais qui n’est pas au courant de cette maladie qui grandit en lui. Comment ne pas avoir compassion d’elle ? Or, cette situation est aussi le cas de nos villes d’aujourd’hui. On peut s’indigner des comportements pécheurs présents dans nos villes, mais est-ce que nous réalisons, dans notre indignation, que le cancer du mal les ronge de l’intérieur ?

  • Le deuxième élément du texte qui révèle aux lecteurs le pourquoi de la compassion de Dieu pour Ninive est bien sûr que Dieu voit la confusion qui anime Ninive et ses habitants. Jonas était triste pour une simple plante, mais Dieu, lui, était triste pour un peuple non seulement malade, mais à la dérive. Il avait compassion d’un peuple confus, de « cent vingt mille êtres humains qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche » (v. 11). Dieu a compassion de ce peuple parce qu’il est perdu, parce qu’il est incapable de suivre ne serait-ce que les plus basiques des instructions. Jonas voyait la situation morale de Ninive, son péché, sa méchanceté, mais Dieu voyait la confusion morale de cette ville. Et cela aussi ne peut que changer le regard de Jonas, et le nôtre, sur la ville. Dieu, tout en voyant le même extérieur que nous (la débauche, le péché), voit aussi la confusion morale de cette société et de ces gens. Il voit des gens « paumés », pas juste des gens mauvais. Il voit des gens qui ont les yeux bandés et qui marchent vers le précipice.

D. La ville dans le Nouveau Testament

Jésus

Je trouve intéressant qu’on dise parfois que, si Paul était un homme de ville, un urbain, Jésus était, lui, davantage un « rural ». Pour Wayne Meeks(7), par exemple, dans son excellent ouvrage The First Urban Christians, si, chez Paul, le côté urbain était décelable jusque dans son langage, ce n’est pas le cas chez Jésus. Chez Jésus, les paraboles portent sur des semeurs, des graines, des plantes, sur le fumier et la terre. Alors que chez Paul, dit-il, même quand il prend la métaphore d’un olivier ou de jardins, son grec évoque plus un lieu d’enseignement qu’une ferme. Pour Meeks, Jésus était clairement un « rural », un homme plus à l’aise à la campagne que dans la ville. Il faut avouer que les villes l’ont rarement bien accueilli…

Que penser de cette proposition ? Je pense que la dichotomie que propose Meeks n’est pas des plus évidentes. Le fait est que le ministère de Jésus était probablement plus centré sur les villes qu’autre chose. Bien sûr, il passait du temps, en chemin, dans la campagne, et il n’était pas du tout allergique aux endroits isolés. Cependant, sa mission sur terre l’a emmené de ville en ville. De plus, contrairement à ce que dit Meeks, Jésus emploie aussi énormément d’images « urbaines » dans son enseignement, pas simplement des images empruntées à la ruralité : il parle de tribunaux et de juges (Mt 5.25), de marché de villes (Mt 23.7), d’échanges financiers (Mt 25.27), de collecteurs d’impôts (Mt 9.10). Toutes ces images sont plutôt des images urbaines, évoquant des réalités principalement présentes dans les villes.

Enfin, bien évidemment, la réalisation de la mission de Jésus devait avoir lieu dans une ville, à Jérusalem, au cœur de la vie des gens de son pays, au cœur de la vie de son peuple. C’est là qu’il est allé les rencontrer, même s’il n’a pas été bien accueilli du tout. Plus encore que la rencontre, c’est là, dans cette ville, qu’il devait agir, qu’il devait proclamer son message, et ultimement mourir sur une croix afin que son peuple puisse, par la foi, avoir accès à Dieu. Il y a, dans le rapport de Jésus à la ville de Jérusalem, une dimension clairement stratégique. Il fallait mourir dans cette ville pour accomplir le salut du monde, de toutes les nations.

Paul

Les choses sont quelque peu différentes pour l’apôtre Paul, mais son lien aux villes est très intéressant.

Premièrement, Paul dépendait de la ville pour vivre ! Paul travaillait pour subvenir à ses besoins, en fabriquant des tentes de ses mains (Ac 18.1-3). Ce travail d’artisan le distinguait non seulement des agriculteurs des campagnes, mais aussi des quelques très riches qui, contrairement à Paul, dépendaient de leurs terres pour accroître toujours davantage leurs richesses.

De plus, il est intéressant de remarquer que, quand Paul fait un catalogue rhétorique des endroits où il a enduré le danger ou la persécution, il divise ces lieux en trois catégories : la ville, le désert et la mer :

« Voyageant à pied, souvent ; exposé aux dangers des fleuves, aux dangers des bandits, aux dangers de la part de mes compatriotes, aux dangers de la part des non-Juifs, aux dangers de la ville, aux dangers du désert, aux dangers de la mer, aux dangers parmi les faux frères. » (2 Co 11.26)

Son monde, semble-t-il, n’inclut pas le chora, la campagne productrice. Pour Paul, en dehors de la ville, il n’y a que le désert (eremia) ou la mer.

De fait, il semble bien que ce qui intéressait tout particulièrement Paul, et plus que tout, était les villes de l’Empire romain. Quand on saisit cela, on comprend aussi sa déclaration extraordinaire aux chrétiens de Rome, en Romains 15.19b : « Ainsi, depuis Jérusalem et en rayonnant jusqu’en Illyrie, j’ai annoncé partout la bonne nouvelle du Christ. » Puis au verset 23 : « Mais maintenant, je n'ai plus de champ d’action dans ces contrées. »

Si Paul est capable de déclarer cela, c’est que, pendant son ministère, il avait implanté de petites cellules chrétiennes, de façon stratégique, dans différentes villes du bassin méditerranéen. Or, une fois implantées, ces cellules étaient censées se multiplier et se disperser. Ce sont les associés de Paul qui devaient encourager ces chrétiens à continuer cette œuvre d’évangélisation, dans les villes et au-delà. Ainsi, la stratégie paulinienne était une stratégie urbaine. Le mouvement d’évangélisation de Paul était un mouvement centré sur les villes afin que, des villes, l’Évangile puisse être répandu.

C’est là l’image que le Nouveau Testament, dans son ensemble, nous donne. C’est l’image d’une Église chrétienne présente essentiellement dans les centres urbains, mais avec toujours cette dimension d’évangélisation, de désir d’impacter les campagnes – ce qui a été fait, même si le Nouveau Testament ne le décrit pas. Dès la Pentecôte, la stratégie urbaine de l’Esprit est évidente : il se sert de la présence d’une immense diversité, et d’un très grand nombre de personnes et d’ethnies dans la ville de Jérusalem pour favoriser la croissance du mouvement. Et, à partir de là, l’évangélisation jusqu’aux extrémités de la terre peut véritablement commencer avec différents centres urbains stratégiquement choisis (des carrefours commerciaux comme Antioche, intellectuels comme Athènes, religieux comme Éphèse).

E. Conclusions

Que conclure de tout cela ? Certainement que Dieu est un Dieu qui aime, qui a compassion et qui veut prendre soin de la ville. Il a son bien et sa prospérité à cœur. Il ne rejette pas la ville, qui n’est pas hors de ses projets pour le monde. C’est même tout l’inverse : depuis le tout début de la création, les humains sont censés vivre ensemble et se développer, dans la présence de Dieu, qui désire habiter avec eux, au milieu d’eux. Les humains ne sont pas appelés à vivre à l’écart les uns des autres dans une forme d’autonomie, voire d’indépendance. Si les humains se sont séparés de Dieu, Dieu lui n’a pas abandonné son désir de « tabernacler » avec sa création, y compris dans les villes.

Les villes ne sont donc pas des accidents, et encore moins des résultats de la Chute, comme nous l’avons vu. Elles ne sont, ni plus ni moins, que l’intention de Dieu pour le monde. C’est là, dans les villes, que la culture se développe tout particulièrement, et, en tant que chrétiens, nous avons clairement la responsabilité de ne pas abandonner les villes à elles-mêmes. Si elles appartiennent au projet de Dieu pour sa création, quand bien même nous serions très réalistes quant au péché qui les gangrène, nous avons un rôle à y jouer. Ceci ne signifie pas qu’il faudrait tout miser sur la ville (comme si nos villages et nos campagnes étaient sans importance), mais ne pas les oublier ou les abandonner.

Keller propose à ce sujet trois attitudes néfastes que peuvent avoir les chrétiens vis-à-vis de la ville, et auxquelles il nous faut résister(8) :

  • La première attitude est d’avoir une vision romantique de la ville. Ici, Keller a en vue ceux qui parlent volontiers (surtout aux USA) « d’aimer la ville », mais qui, en fait, aiment surtout l’expérience de la ville. Ils aiment habiter en ville pour ce que la ville pourvoit, pour l’excitation, l’énergie urbaine ainsi que toutes les options disponibles de jour et de nuit. Mais ces gens, s’ils « aiment la ville », ne l’aiment pas nécessairement au point de la servir, de l’aimer en actes ou de rechercher son bien. On risque fort de les retrouver dans les endroits branchés de la ville, mais peut-être moins avec les SDF.

  • Une autre attitude, opposée, est le dédain pour la ville. Beaucoup n’aiment pas la ville parce que la ville est orgueilleuse. S’ils rentrent dans la ville, c’est en retenant leur souffle, de peur d’être contaminés par son péché, sa sécularisation, son progressisme, ses prix élevés, son agressivité, son rythme de vie, etc.

  • Enfin, la troisième attitude est l’indifférence face à la ville. C’est l’attitude de celles et ceux qui n’aiment pas particulièrement la ville, qui n’ont pas franchement l’intention, ou l’envie, d’y investir une partie de leur vie – notamment en termes de ministère. Ce n’est pas du tout une priorité pour eux.

Pour Keller, ces trois attitudes sont fausses et malvenues parce qu’elles ne sont pas informées par le regard de Dieu sur la ville :

  • Ceux qui « romantisent » la ville oublient son péché, les ténèbres qui y règnent et que la ville sait si bien générer. La puissance des idoles que sont le sexe, l’argent et le pouvoir gangrène littéralement les villes, et les chrétiens ne doivent pas être naïfs à cet égard. Les villes peuvent si facilement séduire et faire que « l’esprit du monde » nous enferme.

  • Pareillement, ceux qui ont du dédain pour la ville oublient qu’ils sont appelés à l’aimer, comme Jonas a été appelé à aimer Ninive et à avoir compassion d’elle. L’idée, pour Jonas comme pour nous aujourd’hui, n’est pas d’aimer la ville pour les expériences qu’elle procure, mais d’avoir compassion pour les besoins spirituels immenses qui s’y trouvent.

  • Enfin, ceux qui sont indifférents face à la ville sont aussi dans l’erreur parce qu’ils oublient l’importance de la ville pour le développement humain, culturel et spirituel. Parce qu’ils oublient combien elle est un accumulateur d’énergies qui peuvent être de véritables tremplins pour l’annonce de l’Évangile, non seulement dans les villes elles-mêmes, mais au-delà également. Ce qui se passe en ville va nécessairement impacter ce qui se passe en dehors. Ainsi, ignorer la ville, c’est aussi ignorer d’une certaine façon la campagne… Comme nous l’avons vu avec Paul, qui concentrait son ministère dans les villes, l’idée pour lui était que le monde entier soit évangélisé. Mais il fallait passer en priorité par les villes pour pouvoir, dans un second temps, rejoindre les campagnes. Une attitude indifférente face à nos villes, encore aujourd’hui, ne prend pas au sérieux la capacité qu’elles ont d’influencer positivement leurs alentours.

Certes, tout chrétien n’est pas appelé à vivre, à travailler et à œuvrer en ville. Comme pour tout, c’est une question d’appel. Il ne faudrait surtout pas donner l’impression qu’un ministère « urbain » est, par exemple, supérieur, plus important et plus urgent qu’un ministère rural. Absolument pas ! Simplement, il est important que des chrétiens se sentent appelés et soient impliqués dans les villes – mais certainement pas exclusivement. Jésus a dit « d’aller et de faire des disciples de toutes les nations » … pas juste de toutes les grandes villes.

Il n’en demeure pas moins qu’il y a plus de monde, et donc plus de besoins, dans les villes qu’ailleurs. Les gens continuent d’affluer vers les villes et il serait normal que les chrétiens, et les Églises, suivent aussi cet immense mouvement urbain, sans jamais oublier que le ministère auprès des villes ne peut être une fin en soi, mais un tremplin vers une évangélisation plus globale.

Le jour vient, oui, où tous, nous habiterons dans une seule et même ville, dans la Nouvelle Jérusalem (Ap 21-22). En attendant, les chrétiens des villes ne doivent pas oublier qu’ils ont aussi pour mission d’impacter ceux qui se trouvent en dehors des villes, pour l’Évangile, pour la gloire de Dieu. Le mouvement d’urbanisation du monde n’est pas finalisé. C’est Dieu qui le finalisera. Notre rôle à nous est de favoriser l’accueil du plus grand nombre possible de personnes dans la cité que Dieu a prévue pour son peuple.

1. Geerhardus VOS, Biblical Theology: Old and New Testament, Grand Rapids, MI, Eerdmans, 1948, p. 295.

2. Skip BELL, « Christ in the City: A Brief Theology », Journal of Adventist Mission Studies, n°10, 2014, pp. 100-102.

3. Harvie M. CONN & Manuel ORTIZ, Urban Ministry: The Kingdom, the City, and the People of God, Downers Grove, IL, IVP Academic, 2001, p. 87.

4. Timothée KELLER, Une Église centrée sur l’Évangile. La dynamique d’un ministère équilibré au cœur des villes d’aujourd’hui. Coll. Or., Charols, Excelsis, 2015, p. 204.

5. Ibid., pp. 205-06, citant Franklin E. ZIMRING, The City that Became Safe. New York’s Lessons for Urban Crime and Its Control, New York, NY, Oxford University Press, 2011.

6. Christopher J. H. WRIGHT, The Mission of God: Unlocking the Bible's Grand Narrative, Downers Grove, IVP, 2006, p. 197.

7. Wayne A. MEEKS, The first Urban Christians: The Social World of the Apostle Paul, 2nd Ed., New Haven, CN, Yale University Press, 2003, p. 9.

8. https://www.redeemer.com/redeemer-report/article/you_must_remember_this_part_2 (consulté le 2 mai 2019).

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