La piété familiale

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Retransmission d’un exposé présenté lors de la session de l’École pastorale de Juin 2019, cet article rappelle un point essentiel et malheureusement souvent perdu de vue par les chrétiens en ces temps d’individualisation de la foi : Dieu a créé deux institutions essentielles pour que l’homme apprenne à le connaître : la famille et l’Église. À travers un parcours biblique, historique et théologique, l’auteur donne des pistes pour réfléchir et encourager la transmission de la connaissance de Dieu dans les maisons en vue d’une prise de conscience de son importance.
La piété familiale

Lorsqu’on parle de la famille et de ce qu’on y a vécu, c’est souvent compliqué. Remuer le passé, se rappeler ce qui nous a blessé comme ce qui nous a construit, c’est un exercice que nous voudrions parfois éviter. Et si nous sommes parents aujourd’hui, c’est aussi ce qui guide nos choix, nos projets, car nous reproduisons un modèle, ou bien nous choisissons de ne pas le reproduire.

Pour ce qui me concerne, ce n’est que tardivement que j’ai pris conscience de la responsabilité de prendre soin spirituellement de ma famille : les éduquer selon les principes de Dieu, mais surtout leur montrer que le but de la vie est d’avoir une relation personnelle avec Jésus-Christ. Sans le vouloir, j’ai réalisé que j’avais transmis à mes enfants que la vie avec Dieu ne se vivait et ne s’apprenait que dans le cadre de l’Église. Chez d’autres parents, c’est pareil : plusieurs refusent de transmettre la foi pour ne pas les influencer ou les endoctriner. D’autres estiment que ce n’est pas « leur boulot », ou l’ignorent totalement. Or, qu’on le sache ou non, que ce soit intentionnel ou non, la transmission s’effectue de parents à enfants, et cela peut avoir de sérieuses implications. La foi n’est pas uniquement une attitude ou une doctrine. Elle se traduit en actes de la vie quotidienne, et se transmet de génération en génération comme la Bible nous le montre.

Mais comment la piété familiale était-elle vécue dans la Bible, et quel est le rôle de la famille dans cette transmission de la foi ? La piété familiale ne se limite-t-elle qu’à un culte, ou est-ce autre chose ? Et quel est le rôle de l’Église au milieu de tout cela ?

A. La piété familiale dans la Bible

La piété familiale dans l’Ancien Testament n’est pas toujours montrée de manière positive : on trouve des familles qui ont rendu un culte à de faux dieux, à des idoles, au lieu de servir le Dieu vivant et vrai. Que ce soit Gédéon et l’éphod qu’il fit et devant lequel toute sa famille se prosterna ainsi que tout le peuple d’Israël (Jg 8.27), ou Achab qui s’attira les reproches d’Élie parce qu’il se prosternait, lui et sa famille, devant les dieux Baals, semant le trouble dans tout Israël (1 R 18.17-18). Mais on trouve aussi des situations où les chefs de famille entraînèrent leur famille à louer et adorer Dieu : Noé offrit un sacrifice de reconnaissance lorsqu’il sortit de l’arche avec toute sa famille (Gn 8.18-20). Jacob invita toute sa famille à monter à Béthel pour rendre un culte à Dieu, en se débarrassant des faux dieux étrangers (Gn 35.2-3). L’arche de l’alliance eut une influence particulière sur les familles de l’Ancien Testament. Lorsque Salomon ordonna l’inauguration du temple de Jérusalem, les chefs des tribus et tous les chefs de famille furent rassemblés autour de l’arche de l’alliance. Toute l’assemblée d’Israël était présente, et toutes les familles l’étaient aussi, lorsque des sacrifices en très grand nombre furent offerts (1 R 8.1-5). Après la mort d’Uzza, qui avait retenu l’arche parce qu’elle menaçait de se renverser, David eut peur de ramener l’arche chez lui. Il l’amena chez Obed-Edom de Gath, qui la reçut chez lui, et que Dieu bénit, lui et toute sa famille. On peut penser qu’ils offraient un culte à Dieu, car la présence de Dieu était dans cette maison et Dieu bénit toute la famille pendant les trois mois où l’arche fut présente (2 S 6.11).

Dans l’ensemble du Nouveau Testament, chaque croyant est appelé à grandir dans sa foi en Dieu, mais c’est dans la famille que la foi est appelée à se concrétiser et à s’affermir. Un élément important concerne la responsabilité des parents envers les enfants : l’encouragement destiné aux pères de ne pas « exaspérer » ou « irriter » leurs enfants de Colossiens 3.21 va à l’encontre des principes de la société romaine du pater familias qui avait droit de vie ou de mort sur ses enfants. C’est pourquoi les « Églises de maison » du Nouveau Testament ne sont pas seulement des groupes de croyants réunis dans une maison appartenant à un de ses membres, mais des communautés formées autour d’un pater familias qui s’était converti, entraînant avec lui toute sa maison, tous ceux qui habitaient sous son toit.

Plusieurs patres familias du Nouveau Testament sont remarquables en ce sens : la conversion de Corneille fut un évènement décisif dans la construction de l’Église primitive, car elle a marqué le fait que des hommes et des femmes d’origine non-juive pouvaient, eux aussi, recevoir l’Esprit de Dieu, croire en Jésus-Christ et le suivre. Corneille était un officier romain d’origine païenne converti au judaïsme, particulièrement zélé car il « craignait Dieu ». Il fut averti par une vision et fit venir Pierre dans sa maison. Après que Pierre eut prêché le Salut en Christ, il crut à la Parole de Dieu, il reçut le Saint-Esprit, lui et toute sa famille, et ils furent tous baptisés (Ac 10.2-48). Lorsque, pour Paul et Silas, toutes les portes des cellules de la prison de Philippes furent ouvertes, leur geôlier voulut se suicider, croyant que tous les prisonniers s’étaient enfuis. Devant les paroles rassurantes de Paul, il posa une question cruciale : « Que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » La réponse ne se fit pas attendre : « Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé, toi et ta famille ». Et ici aussi, la famille entière crut, et tous furent baptisés (Ac 16.25-34).

La maisonnée est donc un lieu privilégié de transmission, mais n’est pas le seul. Tout au long du livre des Actes, on observe que de plus en plus d’Églises se sont implantées et ont grandi. Elles ont réuni de nombreuses familles et ont dû se rassembler dans d’autres lieux que dans les maisons. Malgré les variations de forme qu’elle connait, la famille reste au centre des projets de Dieu pour l’Église, ainsi que pour le monde.

B. Le rôle de la famille dans la transmission

On peut repérer trois institutions qui interviennent dans la socialisation et la formation religieuse des enfants : la famille, l’Église et l’école. Cette dernière a d’ailleurs perdu le rôle de formation religieuse depuis un certain temps, et en a endossé un autre, celui d’enseigner la laïcité. Elle semble bien diffuser par ailleurs un message implacable dans les instituts de formation : « vous n’avez rien à transmettre(1) ». Effectivement, l’Éducation nationale préfère l’instinct à l’instruction, la spontanéité à l’apprentissage pour enseigner aux futurs professeurs une idéologie qui instaure l’idée que l’enfant peut produire son propre savoir. Plus de cours magistraux, de « par cœur », plus de conception du monde qui pourrait être transmise aux enfants par les adultes. Ce processus de sécularisation et d’absence de transmission a contribué au fait que la religion est devenue un choix cultuel privé. Le fait que les institutions publiques, en particulier l’école, appliquent les règles relatives à la laïcité a entraîné l’Église et les familles à assumer un rôle d’autant plus important pour assurer la formation religieuse des enfants.

C’est ce à quoi l’Église s’est appliquée dans toute l’histoire du christianisme, en encourageant la pratique religieuse en famille. L’encouragement était donné aux pères de famille de vivre la foi dans les foyers en particulier au moment de la Réforme. Pour Martin Luther, la famille n'est pas autre chose qu'une « fabrique de saints(2) ». Il a d’ailleurs écrit son Petit catéchisme, un manuel d'enseignement de la foi chrétienne, en 1529, pour que les chefs de famille puissent présenter à leurs enfants les valeurs bibliques de la manière la plus simple qui soit. Le Petit catéchisme était destiné à être une aide pour le culte de famille. Dans sa préface, il condamnait les parents qui, en négligeant l'éducation chrétienne de leurs enfants, étaient devenus les pires ennemis « de Dieu et de l’homme ». Presque toutes les sections de ce catéchisme commencent avec des remarques adressées au chef de famille (par exemple, « Les 10 Commandements, tels qu'un chef de famille doit les enseigner aux siens en toute simplicité »).

La pratique de la lecture familiale de la Bible s’est trouvée renforcée en France, au moment de la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685, quand les Églises protestantes commencèrent à être supprimées les unes après les autres. À partir de 1715, les Églises interdites se réorganisent dans la clandestinité, et notamment dans les maisons, où sont alors encouragé l’exercice de la piété familiale. Les « chefs de famille » sont exhortés à contrôler la conduite morale et la pratique religieuse de leurs enfants, veillant tout spécialement au culte de famille le dimanche matin. On peut penser que cette pratique a contribué à maintenir en France des familles réformées, pendant un siècle, jusqu’à l’Édit de « Tolérance » de 1787(3). Pour la Réforme, l’important était l’enseignement de la foi, c’est pourquoi les réformateurs ont produit des écrits dans le seul but de permettre aux familles d’accéder à une compréhension de la foi chrétienne. Pour le protestantisme, chaque croyant doit pouvoir rendre compte de sa foi. Il faut donc instruire, en commençant dès l’enfance, avec une pédagogie appropriée à chaque âge. En comparaison avec l’Église, qui est le cadre par excellence de la pratique religieuse communautaire, le foyer est le lieu de pratiques spécifiques : le catéchisme familial, la prière du matin et du soir, la lecture de la Bible, et des cultes qui sont présidés par les parents. Historiquement, les Églises de la Réforme ont pris très au sérieux le culte de famille, ainsi que, d’une manière générale, la piété familiale. Elle faisait d’ailleurs l’objet de déclarations publiques et solennelles dans les Églises d’Écosse en 1640, où les pères de famille étaient « sommés » d’enseigner leurs enfants dans leur foyer. J'ai même entendu dire qu’ils étaient contrôlés par les visites d’un inspecteur, sous peine de sanctions rigoureuses (interdiction de prendre la sainte Cène !).

C. La transmission de la foi

Il nous faut constater que les fruits des efforts de Martin Luther et de Jean Calvin n’ont pas perduré puisqu’aujourd’hui la société a opéré sur la famille de multiples pressions et de grands changements qui l’ont considérablement fragilisée.
Jean-Paul Willaime, sociologue des religions, insiste sur le fait que les aspects les plus marquants de la religiosité d’aujourd’hui, en France, sont l’individualisation et la valorisation de la diversité des religions : en 2003, un sondage CSA/Le Monde/La Vie rapportait que 77% des français de plus de 18 ans estimaient que « de nos jours, chacun doit définir lui-même sa religion, indépendamment des Églises. » Dans leur position par rapport à la foi, 34% estimaient qu’ils en ont fini avec la foi, et 5% seulement admettaient que leur vie était sous l’influence d’un Dieu personnel (35% estimaient que leur vie était dépendante des conditions économiques et sociales)(4). C’est donc bien parce que les couples d’aujourd’hui accordent moins d’importance à la religion dans leur vie qu’ils s’autorisent à vivre de manière séparée des tendances religieuses différentes, qu’ils décident de s’unir malgré cette différence de croyances, et donc que le rôle de la famille est moindre en matière de transmission religieuse.

Les chiffres sont là, attestant d’une baisse considérable du désir et de la transmission même de la foi dans la famille, ainsi que dans l’Église. Or c’est justement dans l’enseignement au sein de l’Église (l’école du dimanche ou la formation catéchétique), qui s’effectue par une demande des parents, que nous voyons un indicateur de l’intérêt général pour la transmission religieuse envers les enfants(5). En 1950, 90 % des enfants suivaient le catéchisme enseigné dans les Églises. Aujourd’hui ils ne dépasseraient pas les 11 %, uniquement pour les catholiques.

Dans les anciennes sociétés traditionnelles, un individu acceptait et intégrait pour lui des règles collectives et sociales, alors que dans la société individualiste l’individu est invité à réfléchir, se poser des questions sur ce qu’il fait, ses relations aux autres, sa place dans la société, etc. En adoptant cet état d’esprit, l’individualiste est moins réceptif aux conseils, instructions et expériences venant de tout ce qui fait autorité, et en particulier des parents. Pourtant, en regardant le modèle biblique, le mandat de transmettre la connaissance de Dieu par l'enseignement de la Loi a été confié aux parents qui sont soutenus dans leur vocation par les lévites et les sacrificateurs (l’Église), afin que se réalise la promesse de Dieu. Les psaumes 44 et 78 montrent ainsi que cette foi enracinée dans une histoire ne peut se transmettre que par ceux qui l’ont vécue en le racontant à leurs enfants (Ps 78.4).

Une solution serait donc dans le culte de famille : un temps mis à part, où la famille se rencontre, prie, lit la Parole de Dieu et la médite en ayant des discussions spirituelles autour d’un texte biblique. Bien sûr, nous l’avons vu, il ne s’agit pas, en ce qui concerne le culte de famille, de mettre en place dans notre foyer des activités chrétiennes telles que le culte dominical, les réunions de prière ou les études bibliques comme nous les faisons dans notre vie d’Église. Il ne faut pas commencer à transposer dans les maisons toutes les activités de l’Église locale, et vivre des cultes avec une liturgie rigide, stricte. Même si l’Église primitive est née dans les maisons, les Écritures ne nous présentent pas une volonté de Dieu telle que le noyau familial soit la seule représentation de l’Église, mais bien au contraire une vie communautaire formée de plusieurs familles, où règne un mélange de générations, de cultures, de différences socio-professionnelles. Même si les activités d’Église sont bonnes, il est nécessaire d’introduire la notion de « façon de vivre ». Si, dans notre pratique spirituelle à la maison, nous ne faisons que des « activités d’Église » (lecture de la Bible, chants et prière) sans les vivre quotidiennement et mettre en pratique ce qui est enseigné, nous allons faire de nos enfants des êtres « religieux », qui respectent Dieu et obéissent à la Parole, mais plus par contrainte et désir de satisfaire leurs parents, que par désir de connaître Dieu et de lui plaire. Ce dont les enfants se souviennent le plus, ce sont les moments informels, où la famille est ensemble, dans les promenades, les jeux, les repas, les moments intenses de la vie familiale. Souvent, les questions les plus importantes concernant la foi sortent de la bouche des enfants lorsqu’on ne s’y attend pas, lors de ces moments où l’on est occupé à tout autre chose.

Mais comment saisir ces moments et s’y préparer ? Lorsque nous étudions le passage de Deutéronome 6.4-9, nous voyons comment Dieu, à un moment crucial de la vie du peuple d’Israël, lui enseigne le moyen de transmettre fidèlement l’héritage confié de génération en génération. Ce passage ne parle pas de mettre en place un culte de famille, mais bien de transmettre et vivre la piété familiale dans toutes les occasions de la vie quotidienne. Il commence par le Shema Israël, le grand commandement que les juifs récitent encore aujourd’hui, celui d’« aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force ». Bien évidemment, l’enseignement que nous tirons de ces versets est que les parents doivent commencer par s’enseigner eux-mêmes. Comment donner à nos enfants l’envie de suivre le Seigneur si nous ne le faisons pas nous-mêmes ? Commencer par nous-mêmes, voilà le secret. Avant de se lancer dans de grands projets pour notre famille, nous devons rechercher la face de Dieu, désirer sa présence dans nos vies et dans notre maison, reconstruire une vie de piété régulière, personnelle mais aussi en couple. Pourquoi ne pas vivre cette vie de piété en présence de nos enfants ? Ils nous verront ainsi lire la Bible et prier. Quelle absurdité de désirer ardemment que nos enfants lisent la Parole de Dieu, de prier intensément pour cela quotidiennement, et de ne pas la lire de manière assidue nous-mêmes !

Le livre du Deutéronome nous indique quatre moments-clés pour le partage de la foi à la maison :

« Quand tu seras assis dans ta maison » ou dans d’autres traductions « lorsque tu seras chez toi » signifie : lorsque nous sommes ensemble en famille, et le meilleur exemple est lorsque nous prenons les repas en famille. C’est le moment idéal pour les conversations, sauf si l’ambiance est stricte et silencieuse ou au contraire lorsque la télévision est allumée en même temps, ou qu’il y a des tensions tellement fortes que chacun cherche à écourter ce moment. Il y a pourtant tellement de joies à parler de la journée passée, d’échanger des sourires, des encouragements, et partager des fous-rires !

« Quand tu seras en voyage » ou « quand tu marcheras le long du chemin » ou tout ce qui nous emmène hors de la maison, en vacances, en ville, durant les trajets en voiture, en train, en bus. Savons-nous encore nous émerveiller de la création, devant une fleur, une abeille, un coucher de soleil ou une chaîne de montagnes ? Les occasions de rendre gloire à Dieu pour sa création sont illimitées, il existe tant de situations où nous pouvons nous émerveiller et remercier le Seigneur pour ce qu’il a fait. Il est facile de passer à côté de ces choses si nous sommes pressés, stressés ou préoccupés. Ces moments sont aussi autant d’occasions d’accumuler des souvenirs de famille. C’est dans ces moments, de randonnée, de découverte d’un lieu inconnu, lorsqu’on surmonte les problèmes rencontrés et que l’on vit une aventure ensemble, que la famille se construit, se soude, s’entraide et établit des liens pour la vie entière, à condition de mettre Dieu au centre de tout cela.

« Quand tu te coucheras » correspond à ce que font déjà beaucoup de familles : la prière du soir avant de se coucher. Nombreux sont les parents qui savent que le moment du coucher est un moment spécial qui permet aux enfants de faire le bilan de la journée, de prier et de rechercher la paix pour s’endormir dans de bonnes conditions. Mais ce temps de coucher peut aussi être un temps de lecture de la Bible, d’écoute d’une musique ou de chants, de discussions qui invitent à pardonner et à remercier Dieu pour ses bénédictions de la journée.

« Quand tu te lèveras » est une situation difficile à apprécier lorsque les réveils sont tardifs, ou lorsque c’est la course à l’habillement, au petit-déjeuner rapide avant de courir à l’école (que ce soient les plus petits comme les plus grands). Chacun sait que lorsqu’une parole pleine de douceur est prononcée, lorsqu’un câlin, une accolade, un encouragement est échangé, cela peut changer la perspective de toute une journée. Il est bon et agréable de commencer la journée en remerciant le Seigneur, et en priant pour chacune des activités qui nous attendent, présentant les défis devant nous : examens, conflits ou situations particulières.

D. Le rôle de l’Église dans la piété familiale

Il est important de dire qu’aujourd’hui, si les cultes ne se pratiquent pas ou peu au sein de la famille, c’est bien à l’Église que les familles se retrouvent pour louer, adorer Dieu, prier, et être enseignées. Mais dans ce cadre aussi, l’individualisme prévaut. Chacun a son domaine particulier, avec un enseignement adapté à son niveau de compréhension, enfants et adultes séparément, et la place des enfants au sein du culte n’est pas toujours prise en compte.

La place des enfants dans l’Église. Nous constatons que dans les Écritures, autant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament, les enfants occupent une place importante dans les célébrations. Dans l’Ancien Testament, chaque fois que la Loi de Dieu devait être lue, tous étaient présents, parents comme enfants (Dt 31.12). Tous entendaient les commandements de Dieu et étaient invités à y obéir, et à les retenir. Dans tous les moments forts du peuple, ils étaient présents, même lors de moments tragiques, comme la confession d’Esdras pour le peuple dont les responsables s’étaient mariés avec des femmes païennes (Esd 10.1). Malheureusement, souvent aujourd’hui dans l’Église, certains considèrent les enfants comme des éléments perturbateurs, au point qu’on les envoie à l’école du dimanche pour enfin pouvoir écouter la prédication « tranquillement ».

Dans Matthieu 18, Jésus partage son intérêt pour les enfants, son amour pour eux. Les disciples, en lui posant la question « Qui est le plus grand dans le royaume des cieux ? », voulaient avoir une définition de l’ordre hiérarchique que Jésus imposerait dans un royaume terrestre, demandant par la même occasion quelle serait leur place. Jésus prend alors un enfant sur ses genoux, comme exemple, comme un modèle, et bouleverse tout l’ordre hiérarchique en affirmant :

« Si vous ne vous convertissez pas et si vous ne devenez pas comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. C’est pourquoi, celui qui se rendra humble comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux. » (v.3-4).

Les disciples avaient sûrement à l’époque une autre idée de ce que devait être le « plus grand » dans le royaume des cieux. Est-ce que Jésus a dit cela pour idéaliser les enfants, les idolâtrer ? Jamais. Autant la Parole de Dieu nous exhorte à ne pas rester des enfants dans certains domaines, autant elle nous encourage à redevenir comme eux dans d’autres domaines.

Le monde qui nous entoure a bien compris l'importance d'investir dans les enfants pour façonner les citoyens du futur. Dans certains pays comme la Chine, et même dans certaines religions comme l’islam, on enseigne dès l'école maternelle des valeurs, des idées, et des principes de la société, telles quelles, sans les diluer.  Dans certaines sociétés, les enfants sont considérés dès leur plus jeune âge comme des citoyens. Toute la formation est basée sur une préparation au rôle de citoyen à part entière, lorsque ces enfants seront adolescents, puis adultes(6).

L’école du dimanche comme valeur protestante. L’histoire de l’école du dimanche, d’après Anne Ruolt dans son livre Du bonheur de savoir lire, a débuté en Angleterre en 1815, pour pallier le manque d’instruction intellectuelle, et aussi religieuse, des enfants qui travaillaient toute la semaine dans les usines. On les accueillait donc le dimanche, jour non travaillé, dans les familles des Églises baptistes, afin que leur soit donnés quelques rudiments de lecture, d’écriture, de culture générale, mais aussi les bases de la foi chrétienne, tirés de la lecture de la Bible. Étaient enseignées aussi bien les matières scientifiques et littéraires que bibliques(7).

L’autre raison pour laquelle ces écoles du dimanche ont été créées est qu’il fallait se démarquer du catholicisme en introduisant la lecture autonome de la Bible, permettant le choix et l’expression d’une foi personnelle. Il était donc devenu indispensable pour les Églises d’apprendre à lire aux enfants(8).

En France, ce mouvement a été suivi par des pasteurs issus du réveil, au moment de la création de l’école laïque, gratuite et obligatoire, promulgué par les lois Jules Ferry de 1881-82. Ce mouvement a perduré, mais uniquement en ce qui concerne l’instruction biblique et l’évangélisation. Même si les écoles du dimanche sont maintenant universellement reconnues dans toutes les Églises (sauf peut-être dans les Églises darbystes, qui invitent encore les enfants à assister à l’ensemble du culte), il reste qu’elles sont nées d’un déficit tragique de l’enseignement au sein des familles.

Alors que nous avons en tête cette gravure mythique du musée du Désert représentant une famille huguenote réunie autour du pater familias lisant la Bible, bravant l’interdiction au risque de leur vie, les rôles s’inversent au 19e siècle avec la naissance des premières écoles du dimanche. Des exemples nombreux indiquent que ce ne sont plus les parents qui lisent la Bible à toute la famille, mais les enfants qui lisent seuls, parce qu’ils ont appris à lire. L’engagement des parents est ainsi stimulé par des enfants qui adoptent des valeurs bibliques, font des progrès moraux évidents, et incitent leurs parents à venir à l’Église ! L’école du dimanche a donc aussi été un moyen de faire revenir les parents à la Bible, par le biais de leurs enfants.

L’Église et la famille. L'Église constitue le contexte idéal pour toute discussion concernant la spiritualité familiale. Sans l'Église, nous risquons de mettre la famille nucléaire sur un piédestal, renforçant l’idée que toute spiritualité se vit dans la famille et pas ailleurs. Cependant, notre vision de l’Église est souvent restreinte au culte hebdomadaire, ou aux activités programmées. La famille chrétienne constitue une expression de l'Église, dans son unité la plus fondamentale. La tâche d'une Église vis-à-vis des familles peut se résumer en trois points : premièrement, leur donner une vision spirituelle et théologique de ce qu’elles sont, deuxièmement de ce qu’elles sont appelées à faire et troisièmement, leur montrer de quelle manière la vie de famille est influencée par la profondeur de leur vie de foi.

Aujourd’hui nous vivons trop souvent individuellement notre foi, ce qui est bien loin de l’idéal divin qui nous ordonne de transmettre et de vivre ensemble, en famille, une vie spirituelle. Ce que nous avons perdu de vue, c’est que Dieu a créé deux institutions essentielles pour que l’homme apprenne à le connaître : la famille et l’Église. Aujourd’hui, l’Église a donc un rôle essentiel à jouer : celui de refaire de la famille un endroit stratégique pour l’avancement du royaume de Dieu, en formant les couples et les parents et en mettant en place une stratégie, afin de travailler en amont, pour changer les mentalités et apporter une vision juste du monde. Elle doit aussi encourager le vécu dans les maisons, par les cultes de famille, par l’enseignement et le partage entre les parents et les enfants, sans oublier les grands-parents. Elle doit donc valoriser et encourager les parents dans leurs responsabilités et dans leur devoir d’enseigner leurs enfants dans la Parole de Dieu, pour leur transmettre un héritage qui ne se corrompt jamais.

Il m’arrive souvent de rencontrer des parents, empreints d’un certain fatalisme, qui disent : peu importe ce que nous ferons, ce n’est pas cela qui fera « pencher la balance » dans un sens ou dans un autre. Dans certaines familles des efforts immenses sont entrepris pour enseigner les enfants, et malgré cela ils s’éloignent de Dieu. Dans d’autres familles, qui a priori ne présentaient pas un « terreau favorable », des enfants sont venus à Christ d’une manière ou d’une autre, par un moniteur d’école du dimanche, par un animateur de camp, ou juste par la lecture de la Parole.

Que pouvons-nous en conclure ? Bien sûr, cela ne veut pas dire que les efforts pour bien faire soient vains. Cela nous rappelle seulement que nous ne maîtrisons pas toujours tout. Les paroles de Paul dans la première épître aux Corinthiens (3.6-7) nous rappellent la souveraineté divine : « J’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui a fait croître. Ainsi, ce n’est pas celui qui plante, ni celui qui arrose qui compte, mais Dieu, qui donne la croissance ». Nous sommes les ouvriers dans la moisson de Dieu. Nous ne produisons pas la récolte, nous semons. Nous devons fournir des efforts, mais rien ne se fera sans la bénédiction de Dieu. Nous devons le faire sans être enflés d’orgueil ni nous vêtir d’une fausse culpabilité, bien au contraire nous devons rendre à Dieu la gloire qui lui est due. Dans l’évangile de Jean au chapitre quatre, Jésus a bien parlé de ceux qui sèment et de ceux qui moissonnent, ensemble ils se réjouiront et recevront chacun leur récompense. C’est ensemble que nous formons l’Église, les semeurs et les moissonneurs.

En tant que parents, la responsabilité n’est-elle pas encore plus grande envers nos enfants ? La maison est vraiment un lieu de formation spirituelle d’une importance capitale. La complémentarité avec l’Église peut être vraiment riche et forte. Il ne s'agit pas de les opposer, mais bien de travailler à leur complémentarité. Les deux se doivent de travailler conjointement, pour la seule gloire de Dieu.

1. François BELLAMY, Les déshérités ou l’urgence de transmettre, Paris, Éd. PLON, 2015, p.14-15.

2. Martin LUTHER, Œuvres de Luther, Tome IV, Labor et Fides, 1964, p.280.

3. Marianne CARBONNIER-BURKARD, « La lecture de la Bible en famille », Point KT N° 38, 2002.

4. Sondage CSA/La Vie/Le Monde réalisé par téléphone le 21 mars 2003 auprès d'un échantillon national représentatif de 1000 personnes âgées de 18 ans et plus.

5. Analyse de Jean-Paul WILLAIME, « La famille, maillon faible de la transmission religieuse ? », Foi et Vie, 95/1, 1996, p.9.

6. Claire-Lise DE BENOIT, L’important, c’est l’enfant, Lausanne, Ligue pour la Lecture de la Bible, 1993, p.22.

7. Anne RUOLT, L’École du Dimanche en France au XIXe siècle, Lyon, L’Harmattan, 2012, p.66.

8. Ibid, p101.

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