La maturité chrétienne

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Certains articles sont des classiques. Ce texte du pasteur Robert Somerville a été publié dans le premier numéro des Cahiers, aujourd’hui épuisé. Beaucoup seront heureux de retrouver, sur cette question essentielle, la profondeur et la sagesse de l’auteur qui a longtemps été directeur de l’École Pastorale.

La maturité chrétienne

De nombreux passages du Nouveau Testament exhortent les chrétiens à croître pour devenir des adultes (1 Co 3.1-3, Ép 4.14, Hé 5.11-14, 1 P 2.1-2, etc.), à progresser (1 Th 4.9-11), à être édifiés (construits) (Ép 4.16, 1 P 2.4-5), affermis (1  Th 3.12-13), perfectionnés (1 P 5.10), sanctifiés (Jn 17.19, Ép 5.26, 1 Th 4.3, 5.23, etc.).

Le but de cette croissance, c’est la maturité, que Paul appelle aussi « la stature parfaite du Christ » (Ép 4.13). Il en est souvent question dans le Nouveau Testament, bien que nos traductions ne nous permettent pas toujours d’en prendre conscience. En effet, le terme grec, qui indique le plus souvent la maturité (Teleiotès) et l’adjectif correspondant (teleios) sont tantôt traduits par « maturité », « adulte », et tantôt « perfection », « parfait ». L’idée de perfection n’évoque pas forcément celle de croissance, alors que celle de maturité le fait. La maturité est toujours un aboutissement, un accomplissement, pas un état immuable. La perfection nous apparaît comme un idéal inaccessible, que la moindre faute, la moindre erreur vient détruire. La maturité est un objectif vers lequel on peut tendre, que l’on atteint progressivement, qui n’est pas remis en question par la plus petite défaillance.

Les termes grecs « teleios » et « teleiotès » contiennent d’abord l’idée d’accomplissement, d’objectif atteint. « Telos » signifie la fin, le but.

Ainsi donc, même lorsque nous lisons « parfait », « perfection », dans nos Bibles françaises, nous devons garder dans l’esprit qu’il s’agit de l’aboutissement d’une croissance, d’un objectif vers lequel nous sommes en marche.

Si le terme de « maturité » appartient au vocabulaire biblique, il est aussi d’usage courant dans le vocabulaire non-religieux commun à tous. Les éducateurs, les psychologues l’utilisent fréquemment. Le sens qu’ils lui donnent est celui qui est généralement compris aujourd’hui. Il est nécessaire que nous le connaissions. Mais nous devons nous interroger sur la possibilité de divergences entre la maturité humaine, telle qu’on la conçoit aujourd’hui et la maturité chrétienne, spirituelle. Des différences existent, mais il serait faux de ne pas voir qu’il s’agit fondamentalement d’une même réalité. L’homme nouveau en Christ, le chrétien adulte n’est pas un surhomme, une sorte d’ange qui ne serait plus soumis aux lois biologiques ou psychiques. C’est un homme bien réel, pleinement humain, dont toute la vie est en voie de reconstruction par le Saint-Esprit. Le « spirituel » ne désigne pas une partie, un domaine particulier (religieux) de la vie humaine. C’est l’action du Saint-Esprit, dans toute la vie, physique, intellectuelle, affective, sociale, professionnelle aussi bien que religieuse.

Dans cette étude, je partirai donc de quelques définitions de la maturité humaine, par plusieurs auteurs contemporains, pour ensuite essayer de montrer comment l’Écriture confirme, complète ou corrige cette conception de l’homme adulte.

A - La première caractéristique de la maturité est la responsabilité, le fait de pouvoir prendre ses responsabilités

C’est ce que déclarent de nombreux auteurs comme, par exemple, J.C. Sagne : « Assumer sa vie en responsable dans un projet libre »(1) ; Paul Osterrieth : « Il (l’adulte) revendique la responsabilité de ses actes et n’en impute pas les conséquences à autrui ou au destin. Il s’accepte responsable de lui-même »(2) ; Dr André Berge : « D’un point de vue éthique, la maturité de l’individu correspond à l’autonomie morale qu’il ne faut pas confondre avec anarchie, indépendance, liberté de faire n’importe quoi… L’autonomie repose… sur le sens des responsabilités »(3).

Inversement, l’infantilisme, le manque de maturité se traduit par l’irresponsabilité. Un petit enfant ne peut être tenu pour responsable de ses actes. De la même façon, un handicapé mental n’a qu’une responsabilité très atténuée. Le propre du psychopathe, que son psychisme perturbé rend incapable de s’adapter à la vie sociale, est de n’avoir aucune conscience de sa responsabilité (ou alors de la refuser) : il ne se préoccupe pas des conséquences que ses actes peuvent avoir pour autrui.

L’être irresponsable ne saurait prendre part à une œuvre commune, il ne saurait s’engager avec les autres, puisqu’il est prêt à se dégager quand cela l’arrange, sans avoir à en répondre devant les autres. S’il est interpellé, il fera retomber sur autrui ou sur les circonstances la responsabilité de ses actes.

Il faut reconnaître que l’air du temps n’encourage pas le sens de la responsabilité. François de Closets l’a bien dit : « Tel est le suprême tabou : ne plus jamais mettre les individus en face de leur responsabilité. Tout le discours des gens intelligents tend à prouver que nos malheurs viennent de la société et que les remèdes viendront également d’elle… Nous ne sommes plus qu’effets et jamais causes… J’avoue ne plus supporter cette innocence de principe dont on nous accable et qui transforme tout Français en irresponsable, en mineur »(4).

Il ne faut jamais oublier le sens premier du mot : « responsable ». Il signifie « tenu pour répondre », donc aussi « capable de répondre ». L’homme responsable est celui qui accepte de répondre de ses actes, qui est prêt à rendre des comptes quand on lui en demande. Il est vrai que nous cherchons souvent à nous dérober devant cette responsabilité. Nous contestons aux autres le droit de nous appeler en jugement. C’est pourquoi ce qui fonde la responsabilité humaine, c’est le fait que l’homme a un Seigneur, devant qui il vit. Le savant allemand Georg Picht a écrit à ce sujet : « La responsabilité n’est pas une notion morale, mais religieuse. Seul le jugement de Dieu nous rend vraiment responsables, car c’est seulement devant Dieu que tout mensonge, toute dérobade, tout faux-semblant sont éliminés »(5).

La notion de responsabilité est au centre du message biblique. L’homme est en quelque sorte le vis-à-vis, le répondant que Dieu se donne. Dieu lui parle, l’appelle et attend sa réponse. Dieu lui confie une tâche, Il en fait son intendant, son jardinier (Gn 1.28, 2.15), ce qui le met en position de responsabilité. Lorsque l’homme refuse cette responsabilité en voulant être son propre maître (« comme un dieu » Gn 3.5), Dieu l’appelle encore : « Où es-tu, Adam ? », « Qu’as-tu fait de ton frère, Caïn ? ».

Ce n’est qu’en acceptant d’écouter la Parole de Dieu, qui le rend responsable, que l’homme recouvre la plénitude de son humanité. Ainsi, Abraham qui, par la foi, répond à la vocation qui lui est adressée et s’engage avec Dieu. Ainsi, Israël qui accepte l’alliance qui lui est offerte pour devenir le peuple saint, le peuple témoin, appelé à être une lumière pour les nations (mais dont le comportement devient irresponsable, dès qu’il fait la sourde oreille à la Parole de Dieu). Ainsi, le disciple de Jésus, qui répond à l’appel : « Suis-moi ! » et engage sa vie avec son Maître pour en faire une œuvre à la gloire de Dieu et au service des hommes, une vocation : « Je vous exhorte…à marcher d’une manière digne de la vocation qui vous a été adressée » (Ép 4.1).

Parce qu’il invite l’homme à la responsabilité, Dieu lui demande de devenir adulte, de ne pas en rester à l’infantilisme de celui qui ne reconnaît pas sa responsabilité, à qui par conséquence on ne peut confier une tâche ou une mission, parce qu’il ne saurait être que passager (ou parasite) et non participant. L’épître aux Hébreux reproche aux chrétiens d’être encore des enfants, alors qu’ils devraient déjà être des maîtres, c’est-à-dire de ceux qui sont capables de donner et pas seulement de recevoir (Hé 5.11-14).

L’enseignement donné aux chrétiens doit chercher à les responsabiliser en leur rappelant que toute leur vie est vocation, réponse à un appel, en les invitant à s’engager dans l’œuvre commune, à participer, à servir (et non à se faire servir), à se prendre en charge pour pouvoir prendre l’autre en charge (et non à se laisser porter).

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1. J.Cl. Sagne, Conflit, changement, conversion, Cerf Desclée 1974, p. 25.
2. P. Osterrieth, Faire des adultes, Dessart, 1965, p. 20.
3. A. Berge, Le métier de parent, Aubier, 1956, p. 165.
4. F. de Closets, La France et ses mensonges, Denoël 1977, p. 360s.
5. G. Picht, Réflexions au bord du gouffre, R. Laffont 1970, p 181.

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