Construire l’Église ensemble

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Cet article de Timothée Minard ainsi que le suivant, écrit par Sœur Mireille, reprennent et adaptent les conférences données lors du Congrès de la Fédération Baptiste (FEEBF) à Lyon, les 10-12 mai 2018, autour de la thématique annuelle de la Fédération Baptiste : Construire l’Église ensemble. Nous sommes heureux de pouvoir publier ces deux interventions complémentaires dans les Cahiers.

À cette occasion, il avait été demandé à Timothée Minard d’apporter une réflexion biblique et théologique sur la thématique. Ainsi, bible en main, Timothée Minard offre un véritable plaidoyer pour que les chrétiens prennent part à la construction de l’Église, forts de la perspective que Dieu lui-même porte sur son Église.

Construire l’Église ensemble

Nous rencontrons de plus en plus de croyants qui ne voient pas l’utilité de l’Église. Ils s’interrogent sur la nécessité de s’investir dans la vie d’une Église locale. Certains voient dans l’Église une construction humaine et indiquent que, pour eux, il importe surtout d’avoir une relation personnelle avec Dieu. « N’est-ce pas pour cela que nous avons été sauvés en Jésus-Christ », interrogent-ils : « pour être réconciliés avec Dieu et vivre dans sa présence ? »

Par sa thématique annuelle, la Fédération Baptiste a voulu rappeler que, non, l’Église n’est pas un aspect annexe de la vie chrétienne : la Parole de Dieu nous invite à « construire l’Église ensemble ». Il s’agit, en effet, d’une image biblique, celle de l’Église comme d’une construction, d’un édifice en chantier. L’Église est telle un magnifique Temple dont nous sommes les pierres vivantes. Cet édifice est à la fois grandiose et toujours en construction.

L’Église est un peu comme la Sagrada Familia à Barcelone. Le « Temple expiatoire de la Sainte Famille » est le monument le plus visité d’Espagne. Plus de trois millions de personnes se déplacent chaque année pour aller contempler cet édifice incroyable. Cette popularité est d’autant plus surprenante que, bien que le chantier ait débuté en 1882, la construction de cette église n’est toujours pas achevée. Autrement dit, les foules viennent du monde entier, payent un droit d’entrée, pour visiter un bâtiment toujours en chantier. Pourquoi ? Parce que, même inachevé, ce temple est une œuvre exceptionnelle, grandiose, devant laquelle le visiteur ne peut que s’extasier. Et il a envie de le visiter, même si cela lui coûte du temps et de l’argent. Autre point intéressant : cette construction ne peut être financée que par des dons privés. Ce sont donc des millions de donateurs, ou de visiteurs payant un droit d’entrée, qui ont financé la construction de cet édifice depuis plus de 130 ans. Pourquoi les donateurs ont-ils choisi de financer ce projet ? Les premiers ont probablement fait confiance à l’architecte de renom, Antoni Gaudi. D’autres ont pu être convaincus en découvrant les plans ou les maquettes du projet pharaonique. Plus tard, d’autres donateurs ont pu s’enthousiasmer en voyant le grandiose édifice qui prenait forme petit à petit. Ce qui est certain, c’est que ceux qui ont contribué à cette construction ne l’ont pas fait sous la contrainte, mais parce qu’ils étaient heureux de pouvoir participer à l’édification d’un des plus incroyables monuments jamais construits.

Je crois qu’il en est un peu de même pour l’édifice eschatologique que constitue l’Église, corps du Christ. Si certains s’interrogent sur le bien-fondé de la vie d’Église, peut-être devrions-nous commencer par prendre le temps de contempler ensemble, avec eux, l’édifice que constitue l’Église. Non pas avec nos yeux, notre expérience, nos déceptions et nos a priori. Mais avec le regard de Dieu. Lorsque l’on se tourne vers l’Écriture, on constate que l’Église est le plus grandiose édifice de la création, celui qui est au cœur du projet de Dieu depuis Genèse 1 jusqu’à Apocalypse 22. De la même manière que nous nous extasions devant la réalisation du plan du salut pour chacun, il nous faut peut-être réapprendre à nous extasier devant la dimension collective du salut. Dieu a pour nous un projet collectif et, celui-ci, est bien plus grandiose encore que la Sagrada Familia. Ce projet, il le réalise en Jésus-Christ, pierre angulaire et pierre de voûte de ce merveilleux édifice. Et, dans sa grâce, il nous permet de prendre part à ce projet. Lorsque l’on prend le temps d’écouter le divin architecte et maître d’œuvre nous parler de sa construction, on ne peut que s’émerveiller. Dès lors, prendre part à cette merveilleuse construction devient une joie, une grâce, un sujet de louange !

Contempler ensemble la construction de Dieu pour pouvoir ensuite construire ensemble. Voilà la démarche proposée par cet article. Cela n’a rien de bien original. Dans plusieurs de ses épîtres, l’apôtre Paul procède de cette manière : il invite d’abord à contempler l’œuvre accomplie par Dieu en Jésus-Christ pour notre salut (Rm 1-11 ; Ép 1-3 ; Col 1 ; etc.), puis il nous encourage à répondre à la grâce par une vie conforme à ce que Dieu a accompli pour nous (Rm 12.1-2ss ; Ép 4.1ss ; Col 2.6-7ss ; etc.).

A. Contempler l’édifice

Contrairement au catholicisme, le protestantisme – et, en particulier, le protestantisme évangélique professant – a souvent donné une place seconde à l’ecclésiologie, la doctrine de l’Église. La question de l’Église est souvent reléguée vers la fin des théologies systématiques. Pourtant, un survol des textes de l’Écriture montre que cette question parcourt toute la Bible depuis Genèse 1 jusqu’à Apocalypse 22. Certes, on ne trouvera pas le mot « Église » dans les traductions françaises de l’Ancien Testament. Le mot « Église », rappelons-le, est une traduction du terme grec « ekklèsia » qui désigne tout simplement une assemblée ou un rassemblement. L’Église est le rassemblement des croyants, ou plus précisément, « l’assemblée » convoquée par Dieu.

L’image qui nous intéresse plus particulièrement pour parler de l’Église est celle de la « construction ». Pourquoi le Nouveau Testament utilise-t-il la métaphore de l’édifice pour parler de l’assemblée des croyants ? Il me semble que cette image permet de mettre l’accent sur la question de l’habitation de Dieu parmi son peuple(1). L’Église, c’est-à-dire l’assemblée des croyants, est la maison où Dieu habite. Lorsque les auteurs du Nouveau Testament pensent à l’Église comme un édifice où Dieu réside, il ne fait pas de doute qu’ils ont en tête le Temple. Ainsi, par exemple, en 1 Corinthiens 3, Paul dira aux chrétiens de Corinthe, au verset 9 : « vous êtes la construction de Dieu » ; puis au verset 16 : « vous êtes le Temple de Dieu et l’Esprit de Dieu habite parmi vous ». Le « vous » est ici collectif : c’est ensemble que les croyants forment le Temple du Saint-Esprit.

Ces considérations introductives établies, commençons la visite.

1. Le projet initial de Dieu (Genèse 1-3)

Dès les premières pages de la Bible, on constate que le désir de Dieu n’est pas simplement d’habiter dans le cœur de l’homme, mais de venir demeurer au sein d’une communauté humaine. À la différence de plusieurs récits des origines du Proche-Orient ancien, le récit de Genèse 1 ne s’achève pas par la création d’un temple qui constituerait le centre du monde théologique. Le septième jour, c’est l’ensemble du cosmos qui semble être le lieu de « repos » du créateur (Gn 2.1-3)(2). Faut-il y voir la trace du désir divin de demeurer parmi sa « construction » comme en un temple ?

Dans la suite du récit, le créateur place la première communauté humaine, celle d’Adam et Ève, au sein d’un jardin merveilleux. Beaucoup d’exégètes ont remarqué que ce jardin ressemblait étrangement à un temple(3). On y trouve de l’or, des pierres précieuses. Un fleuve prend sa source dans ce jardin – comme dans le Temple d’Ézéchiel 47. Et surtout, on y trouve la présence de Dieu, source de la vie. Voilà donc le projet du divin architecte : faire de la communauté humaine son Temple, le lieu où il réside, un lieu de communion où l’être humain est nu, sans honte, face à son créateur, et, en même temps, face à son vis-à-vis humain. C’est là le projet de Dieu dès le départ. J’irais plus loin : c’est même pour cela qu’il a créé le monde ! Dieu désire résider parmi la communauté humaine.

Nous connaissons la suite du récit. Dès Genèse 3, le projet semble mis à mal. L’être humain ne veut pas de cette construction. Il préfère se construire seul, en suivant les conseils d’un serpent qui parle. Conséquence : le jardin est fermé, l’arbre de vie est inaccessible (Gn 3.22-24). Quelques chapitres plus loin, on découvre que les nations vont jusqu’à s’unir pour se construire une tour afin de « se faire un nom » (Gn 11.1-9). Elles préfèrent la tour de Babel à la construction divine. Un véritable « tour de force » qui s’achève dans le brouhaha des nations.

2. La naissance d’un peuple élu (Gn 12-50)

Et là, tout à coup, en Genèse 12, Dieu s’en va chercher un homme pour faire de lui une nation, « une grande nation ». Une nation bénie qui sera en bénédiction pour toutes les nations (Gn 12.1-3). Le projet de Dieu reste celui d’un peuple de toutes les nations. Pourquoi a-t-il choisi Abraham ? Était-il meilleur qu’un autre ? Plus juste ? Plus pieux ? Nous n’en savons rien. Il l’a choisi. Tout comme il choisit son fils Isaac, le fils de la promesse né miraculeusement d’une mère stérile nonagénaire. Tout comme il a choisi de donner le nom de son peuple, Israël, non pas au valeureux Ésaü, mais au bien peu recommandable Jacob. Dieu n’a pas abandonné son projet collectif. Il s’est choisi un peuple. Un peuple élu.

3. La naissance d’une nation sainte (Exode)

La visite continue. Nous arrivons à l’Exode. Le peuple élu a bien grandi (Ex 1.7). Mais il n’est pas encore une grande nation comme Dieu l’avait promis à Abraham. Il se retrouve même ...

1. Pour une étude de cette thématique au sein du texte biblique, on pourra lire l’ouvrage de Gregory K. BEALE, The Temple and the Church’s Mission : A Biblical Theology of the Dwelling Place of God, New Studies in Biblical Theology, n° 17, Leicester / Downers Grove, Apollos / IVP, 2004.

2. Sur ce point, voir notamment Moshe WEINFELD, Sabbath, Temple and the Enthronement of the Lord - The Problem of the Sitz im Leben of Genesis 1:1-2:3, in André CAQUOT et Mathias DELCOR (dirs.), Mélanges bibliques et orientaux en l’honneur de M. Henri Cazelles (Alter Orient und Altes Testament), Kevelaer, Butzon & Bercker, 1981, p. 501-512 ; Gregory K. BEALE, The Temple and the Church’s Mission, op. cit., p. 60-66 ; Jean-Louis SKA, La structure du Pentateuque dans sa forme canonique, Zeitschrift für die alttestamentliche Wissenschaft, vol. 113, no 3, 2001, p. 336‑338 ; Matthieu RICHELLE, Comprendre Genèse 1-11 aujourd’hui, coll. La Bible et son message, Charols / Vaux-sur-Seine, Excelsis / Édifac, 2013, p. 52-53.

3. Voir notamment Gordon J. WENHAM, Sanctuary Symbolism in the Garden of Eden Story, in Richard S. HESS et David Toshio TSUMURA (dirs.), "I Studied Inscriptions before the Flood" : Ancient Near Eastern, Literary, and Linguistic Approaches to Genesis 1-11, Sources for Biblical and Theological Study, n° 4, Winona Lake, Eisenbrauns, 1994, p. 399-404 ; Gregory K. BEALE, The Temple and the Church’s Mission, op. cit., p. 66-76 ; Gregory K. BEALE, Eden, the Temple, and the Church’s Mission in the New Creation, Journal of the Evangelical Theological Society, vol. 48, no 1, 2005, p. 5-31 ; Matthieu RICHELLE, Comprendre Genèse 1-11 aujourd’hui, op. cit., p. 100-106.

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