Le bonheur de servir

Complet Vie et gestion de l'Église
Dans le Cahier n°102, nous avions demandé à Pierre Jeuch, figure du « Laïc à plein temps(1) », d’écrire un article-témoignage pour stimuler la formation des laïcs de nos Églises. Les lignes qui suivent lui ont été commandées comme une suite visant cette fois-ci à encourager l’esprit de service dans la communauté chrétienne. Nous lui sommes reconnaissants pour le ton personnel qu’il a bien voulu donner à cette contribution.

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Le bonheur de servir

Au rédacteur en chef des CEP qui me sollicitait pour donner ce témoignage, je répondais :

« Ce n’est pas facile de parler de soi ! Mais je vais assumer et rendre gloire à Dieu pour la façon dont il me conduit.
Soli Deo gloria. »

Je commencerai donc par mon témoignage personnel et poursuivrai par quelques réflexions sur le sens du service.

Une culture du service depuis l’enfance

Ma découverte de Dieu a commencé très jeune avec des parents ayant le zèle des nouveaux convertis. Je n’ai cependant pas connu de vie d’Église avant l’âge de 20 ans, ayant grandi à la campagne. J’ai découvert ainsi le bonheur de servir, bien avant de pouvoir le vivre dans le cadre de l’Église.

Ma connaissance de la révélation de Dieu s’est développée dans les méditations quotidiennes en famille avec les notes de la Ligue pour la Lecture de la Bible et par des séjours une fois par an dans des colonies puis des camps chrétiens. C’est dans ce cadre que j’ai « donné mon cœur à Jésus » très jeune. Je situe néanmoins ma véritable conversion (décision d’un engagement personnel) quelques années plus tard, à l’âge de 12 ans. Au cours d’une de ces colonies, j’ai décidé de me rendre utile, plutôt que de chercher à tuer le temps pendant les grandes vacances avec les jeux classiques des garçons de mon âge. Les travaux des champs, ou dans la petite usine de mon père (briqueterie), m’en offraient de nombreuses opportunités. J’y ai pris goût et m’y suis appliqué avec un zèle qui me surprend encore quand j’y repense (levé à 5h du matin pour faucher un pré avant d’aller au lycée ; passer un jeudi complet au volant du tracteur pour labourer un champ, etc.)

Les éloges de mes parents me gênaient plus qu’ils ne renforçaient ma démarche. Mon bonheur était dans mon service !

La découverte de l’Église

À 20 ans je quittais l’environnement familial pour poursuivre mes études à Grenoble. Sur les conseils d’un ami de mon cousin, j’y trouvais une Église assez atypique, en tout cas très différente de l’environnement luthérien où j’avais grandi. Le type de piété simple et spontanée m’a immédiatement conquis, et je me suis engagé très naturellement dans cette communauté. Ma culture du service y fut immédiatement repérée, et j’ai rapidement été invité à un engagement qui a configuré mon mode de vie.

J’y ai rencontré mon épouse Colette, et nous avons bâti notre vie ensemble avec cette priorité du service. Un essaimage de l’Église (« implantation », dirait-on aujourd’hui) dans une banlieue de Grenoble a été le cadre dans lequel nous avons très vite été en situation de responsabilité, puis de leadership au départ du « pasteur-implanteur ».

Le souci de bien faire (je me retrouve tout à fait dans le mot d’ordre du SEL « faire le bien et bien le faire ») nous a conduits à mettre l’accent sur la formation. La nôtre d’abord, mais aussi celle de ceux que nous étions appelés à conduire. Nous avons profité des formations internes à l’Église mère tout d’abord, puis de l’offre de la Faculté de Vaux-sur-Seine au travers des sessions de l’Université d’été et des Cours décentralisés de la Faculté à Lyon. Ces derniers m’ont passionné et ouvert des perspectives que le milieu assez conservateur dans lequel j’évoluais ne m’avait pas données. La démarche de réflexion à laquelle mes études en physique m’avaient formé pouvait enfin trouver sa véritable expression dans ma démarche spirituelle.

Un engagement étendu

Vingt ans après le début de cette implantation, le temps était venu de laisser la nouvelle génération assumer ses responsabilités. Je saisis l’opportunité d’une mutation professionnelle vers Bordeaux, et une nouvelle étape de notre service se présenta dans le cadre d’une Église de la Fédération baptiste, dont je connaissais et appréciais le pasteur de par son précédant poste à Grenoble. Le décès accidentel de ce pasteur un an après notre arrivée nous amena, Colette et moi, à reprendre un service un peu plus exposé. La FEEBF nous sollicita bientôt, d’abord Colette, puis moi-même, pour un engagement fédératif qui se poursuivit et s’amplifia 4 ans plus tard quand nous avons rejoint Massy en région parisienne.

Ce survol rapide permet de situer le cadre de ce service qui nous offre tant de bonheur.

Servir l’Église ou servir Dieu

La commande initiale qui m’a été adressée pour cet article était « pour stimuler l’esprit de service chez les laïcs ». Je dois admettre que le qualificatif de laïc ne fait pas forcément partie de mon vocabulaire spontané, et je traduirais cette demande par le souci de « développer l’engagement bénévole » dans l’Église. L’enjeu pour le témoignage de l’Évangile et le développement de l’Église est évident. La demande du Christ de « faire de toutes les nations des disciples » s’adresse à tous ses disciples. Si l’importance de l’Église dans cette mission est capitale, c’est parce qu’elle est l’instrument par excellence pour la réalisation de ce plan.

J’ai commencé par évoquer mon histoire personnelle pour souligner que, pour moi, le service de l’Église est venu bien après la découverte du bonheur de servir. Je l’ai vécu dès le départ comme la réponse à un appel de Dieu, même si ma connaissance de Dieu était encore bien limitée à l’époque. Ma démarche ne résultait pas de la prise de conscience d’un besoin, mais du développement d’une relation avec Dieu. Ce n’est que bien plus tard que j’ai réellement appris à connaître ce Dieu. Je ne veux pas du tout faire de ma démarche une norme, mais j’affirme clairement que l’on ne peut servir durablement et s’épanouir dans ce service qu’en réponse à un appel de Dieu. Ce n’est donc pas la reconnaissance des hommes qui motive pour le service, mais bien la relation avec Dieu. Pour cet appel, Dieu utilise souvent la prise de conscience d’un besoin, mais il a bien d’autres moyens comme ce fut le cas pour moi.

Tout commence par la découverte de la personne de Dieu, puis se prolonge par le désir de connaître Dieu de mieux en mieux. C’est en répondant à cette révélation que l’on découvre le bonheur de servir.

Pour revenir sur la question du service des « laïcs », je dirais que le pasteur ne se distingue pas fondamentalement de celui qui gagne sa vie avec un autre métier. Tout disciple de Christ est un serviteur. Le milieu « frère » dans lequel j’ai longtemps évolué mettait fortement l’accent sur l’engagement de tous, sans faire de distinction marquée entre ceux qui servaient l’Église « à plein temps » et les autres. Colette et moi avons ainsi été pasteurs (au sens du ministère), sans jamais nous faire appeler ainsi (au sens du statut).

Une vie bien remplie

Malgré cet engagement majeur dans l’Église, je n’ai pas négligé ma vie professionnelle. Ma priorité était clairement le service de l’Église, et je peux témoigner qu’à plusieurs reprises, Dieu a ouvert des portes sur le plan professionnel pour permettre de poursuivre cet engagement. Après mon diplôme d’ingénieur, j’ai fait un doctorat, car c’était la seule façon de rester à Grenoble pour poursuivre l’œuvre engagée. À deux reprises, mon travail m’a permis d’avoir une « année sabbatique » pour un ressourcement du service de l’Église par des séjours professionnels aux USA. Sur le plan du travail, j’ai ainsi connu bien des réussites.

J’ai été pendant plusieurs années le premier auteur de brevets du CEA (Commissariat à l’énergie atomique, organisme de recherche public majeur en France). J’y ai ensuite fait une carrière hiérarchique qui m’a amené à diriger près de 300 personnes et à être nommé « cadre supérieur ». Très peu de personnes sont au courant de cela dans l’Église, car je ne m’en suis jamais vanté, mais il est pertinent de l’évoquer ici pour rendre compte comment la grâce de Dieu s’est manifestée dans ma vie professionnelle.

C’est bien ma culture du service et ma disponibilité, ainsi que mon souci des personnes qui étaient appréciés et exploités dans mon environnement professionnel.

Le piège de l’orgueil

Pour être juste et complet dans ce témoignage, je dois évoquer la façon dont Dieu m’a appris à gérer ces succès. Je viens de dire que je ne me vantais pas de ma réussite professionnelle. Cette modestie est davantage culturelle que profonde. Au fond de moi-même, j’avais de la difficulté à gérer les compliments que je recevais. J’étais miné par l’orgueil, même si je n’en laissais pas paraître grand-chose. Dieu s’en est occupé, et à plusieurs reprises il m’a ouvert les yeux par des humiliations profondes. J’en citerai deux qui m’ont profondément marqué.

  • À 22 ans, j’ai failli me tuer et tuer mon passager en faisant la course dans la descente d’une petite route de montagne avec un collègue qui faisait le malin avec son Audi (j’avais une petite 2CV). J’ai immédiatement compris que Dieu m’arrêtait dans cette folie de vouloir impressionner les autres au volant. Je m’en suis aussitôt repenti devant Dieu et devant ma famille.

  • À 28 ans Dieu m’a repris sur ma fierté professionnelle. J’avais fait un travail brillant dans ma thèse avec des résultats qui dépassaient largement les attentes de mon patron qui ne tarissait pas d’éloges. J’ai soutenu ma thèse à Munich car je travaillais avec une équipe allemande et parlais couramment allemand. J’ai eu mon doctorat, mais j’ai été totalement cassé par le président du jury au point que cela m’a rendu malade. J’avais bien sûr mille raisons de me justifier, mais j’ai pris cela comme un avertissement de Dieu pour me ramener à plus d’humilité.

J’ai hésité à raconter ces expériences, car ce sont des choses qui sont entre Dieu et moi. Je m’y suis résolu, car c’est une dimension importante d’une vie de service : surmonter le piège de l’orgueil. Lorsque l’on vit des déconvenues, voire une humiliation, on peut toujours se justifier publiquement et rejeter la responsabilité sur d’autres. Mais quand Dieu nous interpelle, il vaut mieux recevoir le message et se repentir. Restons à l’écoute de Dieu, et il nous libérera même de ce piège si subtil.

Dieu m’a fait la grâce de me faire comprendre immédiatement le sens de ce qui m’arrivait. En le soulignant, je ne veux pas mettre un poids sur les épaules de ceux qui ne comprennent pas ce qui leur arrive ! La recherche de la pensée de Dieu ne doit pas devenir une obsession, et le livre de Job nous montre bien qu’il peut se passer des années avant que Dieu nous révèle la clé.

Souvenons-nous en tout cas que le Christ nous désigne comme des « serviteurs inutiles » (Lc 17,10) ou comme le traduit la Bible du Semeur « serviteurs sans mérite particulier, nous n’avons fait que notre devoir ». Toute prétention est déplacée. Le bonheur de servir ne vient pas de la reconnaissance des autres ou de leurs éloges. Il est dans la satisfaction de remplir notre mission de disciple. Toute autre motivation au service est malsaine.

Soli Deo gloria !

Partager la joie du maître

Cette indispensable humilité ne signifie pas absence de responsabilité et de reconnaissance par le maître. La parabole dite des « talents » (Lc 19) est très explicite à cet égard.

Dans le récit de Luc, les serviteurs fidèles se voient confier le gouvernement de 10 ou 5 villes. Personnellement, j’aime beaucoup la formulation de la satisfaction du maître dans le récit de Matthieu (Mt 25) : « Viens partager la joie de ton maître ! » Qu’y a-t-il de plus exaltant que de faire la joie du maître, de réjouir le cœur de Dieu ! Signalons aussi que la conséquence concrète de la satisfaction du maître (dans le récit de Luc) est un service élargi, une responsabilité accrue, bref plus de travail ! Plus vous en faites, plus on vous en demandera. En réalité, c’est bien là une véritable récompense, puisque notre bonheur est de servir, mais cela ne correspond pas à l’échelle de valeurs de ce monde.

Connaître Dieu

La clé d’un service épanoui est donc dans la connaissance de Dieu.

La lecture assidue et systématique de la Bible en fait partie. Pour Colette et moi, cela fait 45 ans que nous lisons la Bible complète dans l’année. Nous encourageons d’autres à prendre cette habitude, et depuis quelques années, nous partageons le fruit de nos lectures le samedi matin au cours d’un brunch avec une quinzaine de personnes des Églises baptistes de Massy et d’Antony suivant ce programme de lecture.

L’offre de cours des Facultés et Instituts bibliques avec des programmes adaptés permet aussi de conjuguer ces formations avec une vie professionnelle. De grandes richesses sont aussi disponibles par les livres d’étude des éditeurs chrétiens.

Je recommande d’aborder tous ces cours et lectures en nous posant toujours la question : « Qu’est-ce que j’apprends sur Dieu ? » J’ai personnellement un mode de classement qui s’organise autour des sept présentations du Christ aux sept Églises du livre de l’Apocalypse.

Mais connaître Dieu ne se limite pas à une connaissance intellectuelle ou dogmatique. Connaître Dieu, c’est vivre avec lui au quotidien, c’est une relation vivante. C’est vivre de façon concrète dans la dépendance de Dieu. Je n’emploie volontairement pas les termes de foi et de prière, car ils ont une connotation ecclésiale qui risque d’inviter à une compartimentation de notre vie. C’est bien la totalité de notre vie qui est dans la dépendance de Dieu. Église, famille, travail, loisirs, Dieu est présent dans tout ce qui fait mon existence.

Un modèle sublime

Dieu s’est fait serviteur en la personne de Jésus-Christ pour nous donner un modèle, pour nous montrer le sens de notre existence. C’est Jean qui le souligne avec le plus de force :

« Vous m'appelez Maître et Seigneur et vous avez raison, car je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez, vous aussi, vous laver les pieds les uns aux autres. Je viens de vous donner un exemple, pour qu'à votre tour vous agissiez comme j'ai agi envers vous. » (Jn 13.13-15).

Ce service matériel n’est qu’une petite illustration de son service par excellence qui est de donner sa vie pour notre justification. C’est au travers du Christ que Dieu s’est fait connaître à nous de la façon la plus complète, la plus directe, la plus accessible. Connaître Dieu c’est lui ressembler dans sa manifestation en Jésus le Christ. Servir n’est pas une obligation, c’est un privilège, une grâce. Aimer comme il a aimé, servir comme il a servi, voilà le sens de notre existence, notre vocation.

Servir c’est aimer de façon concrète et visible. L’amour s’exprime souvent par des paroles. Mais ces paroles sont une tromperie si elles ne se traduisent pas par des actes, par des comportements, des modes de vie.

Servir c’est aimer ; aimer c’est servir

Il y a une équivalence fondamentale entre l’amour et le service. L’amour se manifeste de façon concrète par le service sous ses différentes formes. Ce n’est pas propre à l’Église ou au service de Dieu. Ainsi l’amour d’une mère pour son bébé n’est-il pas service avant tout ? C’est bien un service qui n’attend pas la réciproque. Les mots d’affection prodigués plus tard sont encore au service de l’épanouissement de l’enfant. L’amour dans le couple se manifeste par mille gestes d’attention. Même « faire l’amour » comme on dit familièrement n’est épanouissant que si l’on cherche avant tout à donner du plaisir au conjoint plutôt que d’être préoccupé par son propre plaisir. C’est bien une forme de service.

Pour ma part, je ne vois aucune expression d’amour qui ne soit pas une forme de service. Même les paroles d’amour sont une forme de service qui édifie et encourage mon prochain.

Cela n’a pas grand sens de disserter sur le sujet, et toute la littérature qui parle d’amour le fait par des témoignages, des illustrations qui mettent en scène un vécu, souvent dramatique dans certaines de ses expressions.

L’amour envers Dieu a une dimension supplémentaire qui repose sur la reconnaissance de l’amour de Dieu pour nous. Ce modèle d’amour par excellence dans la personne du Christ, Dieu incarné, devient notre référence et façonne toute notre vie.

Aimer Dieu c’est être son serviteur. De façon concrète cela se traduit par l’amour, donc par le service du prochain. Il y a toute une palette de mode d’expression de cet amour/service qui va d’une activité de « domestique », comme Jésus le montre en lavant les pieds de ses disciples, jusqu’à l’expression suprême du sacrifice de sa vie.

Le bonheur de servir n’est donc pas autre chose que le bonheur d’aimer. L’amour véritable ne se commande pas, il se vit. Ce bonheur est communicatif. L’amour n’aura pas de fin, souligne Paul. Les opportunités de servir sont sans limites et ne dépendent pas de la façon dont ce service est reçu, reconnu ou apprécié.

Conclusion

Ce témoignage ne cherche pas à appeler au service, mais j’ose espérer qu’il donnera envie à certains de vivre ce bonheur d’aimer. Avec Colette nous avons pu voir dans notre entourage de nombreux jeunes (et moins jeunes) être « contaminés » par ce mode de vie si exaltant.

Dieu utilisera-t-il ces quelques lignes pour susciter cette envie d’une vie épanouie ? C’est là ma prière.

Auteurs
Pierre JEUCH

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1.
Repris du titre d’un livre Claude GRANDJEAN, Laïc à plein temps pour l’Église, Pontault-Combault, Farel, 2017.

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