La « formation ministérielle » : un des enjeux de la formation théologique pour le monde évangélique

Complet Formation

Introduction à l’article de Bernhard Ott

Depuis quelques années déjà, le CNEF travaille sur la question de la formation biblique et théologique, celle qui prépare à l’exercice des ministères en général et du ministère pastoral en particulier. La démarche met en dialogue les organismes de formation, les unions/fédérations d’Églises, et les missions/associations. Après des Assises de la formation, en 2020, l’Assemblée plénière, en juin 2021, avait le même sujet à son ordre du jour. L’orateur principal était Bernhard Ott, théologien, pédagogue et président de l’association d’accréditation évangélique européenne, l’European Council for Theological Education (https://ecte.eu/).

L’article qui suit est le texte traduit de son intervention, qui traite non pas de la formation théologique dans toutes ses dimensions, mais de la formation dans son rapport à l’exercice des ministères chrétiens. La vision internationale de l’auteur, qui est en contact avec des institutions de formation de tous les pays européens, et même au-delà, rejoint les réflexions françaises sur plusieurs points, mais soulève aussi, pour nous, des questions qui ne sont pas encore abordées dans notre contexte.

L’intention fondamentale de Bernhard Ott, qui rejoint celle des écoles de formation, est de conjuguer « l’enseignement universitaire (ou approfondi) » et la « pratique ministérielle », donc la formation théologique et la pratique du ministère pastoral, missionnaire et autres. Le raisonnement suppose bien sûr qu’il y a formation. C’est ce que l’observation du monde évangélique international permet de constater : dans le monde entier, les pasteurs et autres ministres se forment dans des écoles théologiques, et pas seulement dans le monde occidental ; l’Asie, l’Afrique, ont aujourd’hui leurs écoles de théologie, qui forment au plus haut niveau possible. Pour bien comprendre le raisonnement de Bernhard Ott, il faut donc savoir qu’il ne demande pas au lecteur de choisir entre formation théologique et pratique du ministère, mais qu’il s’interroge sur le rapport entre les deux.

Il décrit également un phénomène qui est étranger à la francophonie évangélique européenne : l’enseignement de la théologie évangélique en contexte institutionnalisé (par exemple dans le monde de l’Université publique) et l’autonomisation des formations par rapport aux Églises et missions. En France et en Suisse romande, les institutions de formation évangéliques sont proches des Églises ou désirent l’être. Certaines sont attachées à une dénomination, d’autres sont interdénominationnelles, mais elles sont bien intégrées dans le paysage ecclésial et associatif évangélique.

Ces éléments de contexte étant pris en compte, la question demeure passionnante et importante : quelles formations pour quels ministères ?

Sur le rapport entre pratique et théologie, je peux dire, en tant que professeur de « théologie pratique », que la pratique fait partie de la théologie et que la théologie comporte nécessairement une dimension pratique. Le lien entre les deux se manifeste, dans les écoles, par des cours, des stages et autres. Mais Bernhard Ott a raison de nous pousser à y réfléchir. Qu’une école soit plutôt orientée vers la pratique ou plutôt orientée vers la théologie académique, elle est concernée : conjuguer une solide formation théologique et exégétique et un apprentissage pratique est un défi ; et plus précisément encore : développer un apprentissage pratique qui ne soit pas seulement l’acquisition de méthodes, mais vise à penser la pratique, à l’évaluer, à la réorienter, à innover, sur des bases théologiques, demande de la volonté et des moyens.

Bernhard Ott note également la tendance évangélique, qu’on peut rencontrer aussi bien dans les Églises que dans les écoles, à tout miser sur le ministère pastoral. Or, on sait qu’une pluralité de ministères est nécessaire pour accomplir la mission que le Seigneur confie à son Église. Comment les formations peuvent-elles prendre en compte la nécessaire diversité des ministères, et même la diversité interne du ministère pastoral, sans bien sûr dévaloriser ce dernier ?

En rapport avec la dynamique missionnelle actuelle du CNEF, on lira avec intérêt les réflexions de l’auteur sur l’orientation missionnelle de la formation et de la pratique des ministères. Sur ce point, on dépasse de loin le clivage forcé entre théorie et pratique. Une formation peut être très pratique tout en étant orientée vers ce que Bernhard Ott appelle la « maintenance », à savoir la préservation de l’existant. Il attache spécialement cette mentalité aux formations fortement institutionnalisée, mais elle dépasse de loin ce clivage. Si l’Église doit être missionnelle, comme nous le disent les missiologues aujourd’hui, c’est jusque dans l’exercice des ministères que cela doit se manifester.

Dans tous ces domaines et dans d’autres, les propositions de « partenariats » et de « tensions créatives » que propose cet article méritent d’être entendues.

Christophe Paya

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FormationIntervention de Bernhard Ott à l’Assemblée plénière du CNEF, le 1er juin 2021(1)

Chers frères et sœurs en France et dans le monde francophone.

Vous vous attendez sûrement à un exposé en français de la part de quelqu’un qui vient de Suisse, mais je dois avouer que j’ai été avant tout immergé dans des contextes anglophones et que je n’ai pas suffisamment pratiqué mon français. Voilà pourquoi aujourd’hui je passe par le truchement d’un interprète.

C’est un privilège et un honneur, et en même temps un défi, de vous parler aujourd’hui sur le thème de la « formation ministérielle » : un des enjeux de la formation théologique pour le monde évangélique.

Pour moi, il ne s’agit pas d’un sujet de plus à aborder ou d’un exercice purement académique, mais plutôt de ma préoccupation la plus profonde, qui m’habite depuis plus de 40 ans.

D’une part, il y a l’expérience très concrète, pratique, vécue au niveau de l’Église locale. Actuellement, je coache une jeune équipe de prédicateurs laïcs de notre église à Bâle. Je fais également partie de l’équipe de recherche d’un nouveau pasteur pour notre Église. Je sais ce que cela signifie de former des gens localement et de chercher un pasteur au profil adéquat pour une assemblée évangélique moyenne. Ce sont des tâches à la fois gratifiantes et stimulantes.

Mais je vis aussi dans un autre monde, le monde de l’enseignement théologique universitaire. Après de nombreuses années d’enseignement dans plusieurs écoles de théologie, je supervise encore actuellement des recherches doctorales spécialisées dans le domaine de la formation théologique internationale. Il y a tout juste une semaine, une étudiante a soutenu sa thèse de doctorat sur « l’éducation théologique urbaine », en analysant trois facultés théologiques dans des mégapoles asiatiques. Une semaine auparavant, un étudiant avait présenté son étude couvrant 35 ans de formation au ministère basée dans l’Église locale, dans les Églises évangéliques d’Autriche. Une autre thèse récente portait sur la formation ministérielle non formelle dans les petites communautés rurales des montagnes du Pérou.

Toutes ces expériences – dans l’église locale et dans le monde universitaire – ont en commun le souci d’une formation ministérielle et d’une formation théologique qui servent l’Église dans sa mission dans des contextes très divers.

Je dois avouer que ce fut un parcours extrêmement enrichissant que de s’engager dans la préparation et la formation d’une nouvelle génération de personnes au service de Dieu dans l’Église et la mission. Cependant, je dois ajouter qu’essayer de maintenir ensemble les deux mondes de l’enseignement universitaire et de la pratique ministérielle est également un défi et parfois une source de frustration.

C’est donc dans ce contexte que je m’adresse à vous aujourd’hui. Je dois également admettre que je ne suis pas très familier du contexte français. Vous devez donc prendre mes déclarations avec un œil critique et les transposer soigneusement dans votre contexte. J’espère que mes observations et les réflexions qu’elles m’inspirent – qui sont le reflet d’une conversation internationale – seront stimulantes pour vous.

Je vais maintenant développer mes réflexions en deux étapes. Tout d’abord, cinq observations qui révèlent cinq tensions critiques, suivies de cinq perspectives sur… : comment nous pouvons amener ces cinq tensions dans une relation constructive.

I. Observations : Des mondes qui s’éloignent les uns des autres

Ce que je vais décrire maintenant reflète cinq aspects d’une conversation mondiale à laquelle j’ai participé ces dernières années.

1. L’Église et le monde académique

L’Église et la théologie universitaire institutionnalisée se sont éloignées l’une de l’autre de manière malsaine. Ce phénomène a une longue histoire et il est étroitement lié à l’externalisation de l’éducation pastorale vers des institutions d’enseignement supérieur éloignées de l’Église. L’Église et le monde académique opèrent dans des sphères sociales complètement différentes, chacune ayant ses propres valeurs, objectifs et cultures institutionnelles. L’Église peut être qualifiée de sphère sociale religieuse, tandis que les institutions d’enseignement supérieur opèrent dans la sphère de la communauté scientifique.

Permettez-moi d’être plus précis en soulignant un aspect essentiel : dans la sphère de la religion et de la foi, nous parlons à Dieu et avec lui dans une relation Je-Tu (culte et prière). Dans la sphère académique, nous parlons de Dieu dans une relation Je-Il (réflexion distanciée).
Cela crée d’énormes tensions, surtout pour ceux qui vivent dans les deux mondes – les étudiants et les futurs pasteurs. Un certain nombre d’entre eux finissent par perdre une partie de leur spiritualité vivante pendant leurs études universitaires – même dans les écoles et facultés évangéliques (!), et d’autres refusent un travail universitaire solide parce que craignant pour leur spiritualité préréflexive.

Les Églises du monde entier se plaignent de recevoir des pasteurs issus d’écoles de théologie qui sont bien formés sur le plan académique mais qui n’ont pas les compétences pratiques et spirituelles nécessaires pour exercer un ministère pastoral.

Dans le même temps, le corps enseignant et les responsables de nombreux séminaires théologiques se plaignent que de plus en plus d’étudiants ne s’intéressent qu’au savoir-faire pratique et opposent une résistance à un travail académique rigoureux.

Enfin, des conversations honnêtes et ouvertes avec les étudiants révèlent que beaucoup d’entre eux se débattent avec la tension entre ces deux mondes – le monde de la foi vivante et le monde du travail scientifique.

2. Le « Ministère » et les ministères

Une deuxième préoccupation que j’observe dans la conversation internationale est l’insatisfaction face à la professionnalisation du rôle pastoral, le soi-disant « modèle clérical ». Il s’agit de l’accent mis sur le « ministère » en tant qu’accumulation des divers rôles pastoraux dans une personne formée, ordonnée et employée. Cette réalité a également une histoire. C’est la combinaison de l’éducation, de l’ordination et de l’emploi. Avec tout le respect dû à une compréhension biblique de la « fonction », on ne peut ignorer le fait que ces développements peuvent avoir un effet paralysant sur l’assemblée locale. Elle peut promouvoir une mentalité de consommateur et priver les membres de l’assemblée de leurs droits.

Quelqu’un l’a exprimé comme suit : « Le pasteur dirige l’Église et nous l’aidons. Pourtant, cela devrait être l’inverse : nous dirigeons l’Église et le pasteur nous soutient. »

Dans de nombreuses Églises et dénominations, nous observons une tension entre la fonction formée, ordonnée et rémunérée et les dons et le service de tous les membres du corps du Christ tels qu’ils sont présentés dans le Nouveau Testament.

Cette tension est renforcée par le système éducatif décrit au point 1, à savoir l’enseignement théologique formel qui se concentre traditionnellement sur la formation du clergé.

Cela conduit à une observation supplémentaire.

3. Formation formelle et non-formelle

Le clivage net entre la formation théologique formelle et non-formelle est devenu l’une des questions les plus pressantes à l’ordre du jour de la conversation internationale sur la formation théologique. De nombreux textes récents du Conseil œcuménique des Églises, du Mouvement de Lausanne et de l’Alliance évangélique mondiale abordent ces questions. Le Conseil international pour la formation théologique évangélique a tout récemment lancé une conversation mondiale sur ce sujet, et il y consacrera ses consultations internationales de 2021 et 2022.

Il est largement admis que la formation théologique classique, institutionnelle et formelle des pasteurs à plein temps ne sert pas suffisamment au développement d’assemblées spirituellement vivantes et missionnelles.

Il y a un besoin aigu de formation spirituelle, de formation de disciples et de formation ministérielle pour tout l’éventail des tâches, des appels et des dons des personnes dans les assemblées locales, les régions et les dénominations. Cela exige une nouvelle initiative de formation biblique et théologique non-formelle à tous les niveaux.

4. Maintenance et mission

Tout ce qui a été dit jusqu’à présent conduit à un autre constat : la formation théologique formelle, institutionnalisée et académique tend vers une orientation rétrograde et une mentalité de maintien. La formation théologique classique se préoccupe des textes et des événements du passé. Elle préserve les trésors du passé – la Bible et la tradition – et relie l’Église à ses racines. C’est une fonction éminemment importante et nous ne voulons certainement pas nous en passer. Cependant, cela n’est pas suffisant.

L’Église est missionnaire par nature – pour exprimer cela, nous avons inventé le terme « Église missionnelle ». Cependant, la mission signifie penser et se projeter dans l’avenir. Aller vers l’extérieur. Aller au-delà du territoire connu à tous les égards. Il faut de l’innovation, du courage et un esprit d’exploration et de découverte. Ce sont souvent des vertus peu développées dans les disciplines académiques liées à la littérature, l’histoire et la philosophie.

Cela a conduit à des initiatives de formation non formelle en dehors des structures de l’enseignement théologique académique traditionnel et institutionnel. Ces opportunités de formation non formelle apportent à la jeune génération les impulsions spirituelles, pratiques et missionnelles dont elle a besoin, et auxquelles elle aspire, pour vivre la foi de manière innovante et créative.

Malheureusement, nous observons un fossé grandissant entre ces deux volets de la formation ministérielle – souvent avec peu d’interaction et souvent avec un degré élevé de méfiance mutuelle.

5. Le « séculier » et le « sacré »

Enfin, une cinquième observation : la formation théologique traditionnelle et la formation ministérielle – formelle et non formelle – se sont principalement concentrées sur les activités ecclésiastiques. La discipline de la « théologie pratique » fournit un cadre axé sur la prédication, le conseil, le culte, l’éducation chrétienne, la direction de l’Église et peut-être l’évangélisation.

La préparation de chaque membre de l’Église à une vie chrétienne dans le monde séculier ne figurait souvent pas sur le radar. Bien sûr, on a toujours attendu des chrétiens qu’ils agissent également de manière chrétienne en dehors des contextes explicitement chrétiens. Mais ils n’étaient pas spécifiquement formés pour cela. On supposait que les services religieux et les sermons du dimanche conduiraient automatiquement les chrétiens à agir de manière chrétienne dans les affaires le lundi.

Cette situation est en train de changer. Partout dans le monde, de nombreux chrétiens cherchent à se former à une conduite chrétienne de la vie dans le monde séculier, dans un environnement de plus en plus multi-religieux, sécularisé et post-chrétien. Cela va au-delà du niveau de l’éthique personnelle. C’est le désir de comprendre les visions du monde et les religions liées à la vie quotidienne dans la famille, le lieu de travail et la société. Tous les domaines de la vie doivent être interprétés dans une perspective chrétienne : l’éducation, la politique, les affaires, la science, la technologie, les médias, la médecine et bien d’autres encore.

De plus en plus de professionnels chrétiens cherchent, au milieu de leur vie et de leur carrière, à approfondir leur compréhension théologique du monde et de toutes les dimensions de la culture et de la société. Ils ne veulent pas devenir pasteurs – ils veulent rester instituteurs, médecins, ingénieurs et agriculteurs. Ils veulent penser et agir théologiquement dans leurs domaines de professions séculaires.

Quel type de formation offrons-nous à ces personnes – en tant qu’Églises, dénominations et écoles de théologie ?

Je m’en tiendrai à ces cinq observations et aux tensions qui se font jour, et j’indiquerai brièvement quelques perspectives d’avenir sous l’entête suivant.

II. Perspectives : Vers des tensions créatives

Ce titre indique déjà la direction dans laquelle je vais m’engager : je ne suis pas partisan du « soit, ou » a — soit académique ou non-académique, soit formel ou non formel, soit maintenance ou mission.

Je ne cherche pas davantage à propager une philosophie du « de, à » : de la formation basée sur l’institution à la formation basée sur l’Église, du ministère unique aux multiples ministères de tous les croyants, ou du sacré au séculier.

Ma vision est que nous dépassions les polarisations malsaines pour aller vers des tensions créatives. Qu’est-ce que cela signifie ?

1. Vers un partenariat entre la formation ministérielle et la théologie universitaire

Nous avons besoin d’une conversation fraîche, ouverte et honnête entre l’Église et le monde académique.

L’enjeu est de taille. Le théologien catholique autrichien Clemens Sedmak l’a récemment exprimé ainsi :

« On ne peut s’empêcher de penser qu’il y a un chaînon manquant entre l’université et la paroisse. Participer à la discussion de la théorie scientifique et trouver en même temps les mots de la pastorale est à bien des égards une exigence écrasante. Les territoires des deux cultures sont passablement délimités : la vie universitaire et la vie pastorale nécessitent non seulement deux paires de chaussures… mais aussi deux sacs à dos différents, car il est très difficile de gravir la montagne de la pastorale avec le sac à dos complet de la dogmatique… [Le résultat est] tout d’abord la perte d’orientation – pour résumer : la dogmatique sans la pastorale est vide, la pastorale sans la dogmatique est aveugle. Une théologie vide ou aveugle est un luxe que nous ne voulons pas nous permettre. »

Je suis convaincu que cela n’est pas seulement vrai pour l’Église catholique.

Que pouvons-nous faire ?

Nous avons besoin de théologiens universitaires qui s’engagent dans le travail pratique de l’Église. Conformément à leur don et à leur vocation, ils prêchent, dirigent des cultes ou des groupes d’études bibliques, sont membres d’équipes de direction d’Église et de conseils de direction dénominationnels, etc.

D’autre part, nous avons besoin de pasteurs et de missionnaires qui s’engagent dans la théologie académique. Aux États-Unis, le concept de « pasteur-théologien » a été lancé il y a quelques années afin de combler exactement cette lacune. Je pense que c’est un développement prometteur.
Nous avons besoin d’hommes et de femmes qui agissent des deux côtés – qui servent dans les Églises et enseignent dans les écoles de théologie et jouent un rôle de bâtisseurs de ponts.

Nous avons besoin d’écoles de théologie qui sont en conversation constante avec les dirigeants des Églises et des missions – leurs principales parties prenantes. Les programmes d’études sont élaborés en partenariat. Les étudiants sont encadrés en collaboration. Les nouveaux programmes sont créés en consultation mutuelle.

2. Vers un « Ministère » qui renforce les ministères de tous les croyants

Nous avons besoin d’un regard neuf sur nos ecclésiologies, en particulier sur notre théologie du ministère, en mettant l’accent sur la vision néotestamentaire de la pluralité des services dans l’Église, ainsi que sur l’appel et les dons de tous les croyants.

Nous devons nous éloigner d’une définition unique du « pastorat ». Selon la taille, le contexte culturel, la perspective missionnelle, l’âge des membres et d’autres facteurs, les Églises peuvent avoir besoin de différentes configurations de ministères, y compris des rôles ministériels à temps plein, à temps partiel et non rémunérés.

Nous devons nous éloigner des jugements de valeur malsains qui nous font croire que les personnes formées, ordonnées et rémunérées valent plus, ou que leurs services ont une valeur supérieure.

Nous devons comprendre que la tâche du ministre formé, rémunéré et ordonné n’est pas de diriger et faire fonctionner l’Église au nom de l’assemblée, mais de donner aux membres de l’Église les moyens d’être et d’agir de manière missionnelle dans le monde.

Cela aura des implications sur les dispositions éducatives que nous proposons – et cela conduit à une formation aussi bien formelle et que non formelle.

3. Vers une connexion entre la formation théologique formelle et non formelle

Selon le Nouveau Testament (Matthieu 28.18-20), l’Église en mission est une communauté d’apprentissage par nature. Cela exige de multiples possibilités de formation à tous les niveaux. Les configurations formelles et non formelles de la formation ne devraient pas être en concurrence malsaine, mais travailler en coopération au profit de l’ensemble de l’Église – au niveau local, régional, dénominationnel et interdénominationnel.

L’Église dans son ensemble a besoin de théologiens formellement formés à tous les niveaux, mais toutes les assemblées n’ont pas forcément besoin d’un pasteur formellement formé.
Les théologiens ayant reçu une formation formelle ne sont pas appelés à jouer le rôle d’experts qui occupent et protègent leurs postes d’enseignement, mais de théologiens qui agissent en tant qu’enseignants et animateurs dans le cadre de dispositions de formation non formelles et basées sur l’Église locale, afin d’habiliter l’ensemble du corps du Christ.

Dans la plupart des sociétés, il est devenu une réalité que les gens suivent des parcours de formation très différents. Il n’y a plus de biographies standard. L’apprentissage tout au long de la vie, au-delà de l’éducation initiale, est la norme aujourd’hui. De nombreuses personnes changent d’activité professionnelle et entament de nouvelles carrières. Ils cherchent à poursuivre leur formation et souhaitent étudier dans de nouveaux domaines. La tendance est que les prestataires de services éducatifs adaptent leurs programmes aux possibilités et intérêts biographiques des personnes et non l’inverse. Cela conduit à la diversité et à la flexibilité. Ce type d’adaptabilité est également nécessaire dans l’Église, et les Églises/dénominations doivent coopérer avec les institutions d’enseignement théologique afin de fournir les programmes dont les Églises ont besoin à tous les niveaux et dans des formats appropriés.

4. Vers une tension créative entre maintenance et mission

Tout ceci conduira à plus de fluidité, de diversité et de complexité dans le paysage éducatif. Raison de plus pour parvenir à un équilibre créatif entre continuité et discontinuité – en termes théologiques : entre tradition et innovation, entre maintenance et mission.

Ceux qui mettent l’accent sur l’enracinement de l’Église dans l’Écriture et la tradition doivent constamment être mis au défi par ceux qui sortent de la carte des pratiques et des croyances traditionnelles avec des intentions missionnelles.

Et ceux qui explorent de nouveaux territoires de spiritualité chrétienne et de « nouvelles expressions de l’Église » doivent rester en dialogue solide avec ceux qui étudient la Bible et la tradition chrétienne avec rigueur.

La théologie « missionnelle » s’appuie sur deux ordres du jour : l’un est fixé par la Bible et la tradition chrétienne, ce qui fonde la foi dans ses sources originelles ; l’autre est fixé par l’Église en mission, par le monde et les questions que soulève ce dernier. Cela incite la théologie à aller au-delà d’une simple répétition des doctrines existantes et appelle à une reformulation continue de la foi chrétienne.

L’Église a besoin de pasteurs qui sont formés pour maintenir la tradition et l’innovation dans une tension créative et qui sont capables de faire de la théologie dans les contextes culturels locaux.

5. Vers une inspiration mutuelle entre le « séculier » et le « sacré »

Et une fois encore, nous devons élargir notre vision au-delà des ministères classiques de l’Église.

Nous avons besoin d’institutions théologiques et d’initiatives basées sur l’Église qui fournissent une formation théologique appropriée se concentrant sur les intersections entre la foi chrétienne et les nombreuses sphères sociales, professionnelles et politiques de la vie dans un contexte culturel donné. En d’autres termes : nous avons besoin de « théologies publiques » qui abordent l’agenda du monde et donnent aux membres de l’Église les moyens d’agir avec courage et de manière réfléchie dans les sphères publiques de leur vie quotidienne.

À cette fin, nous avons besoin d’une formation théologique à tous les niveaux qui élargisse sa perspective, pour passer d’un agenda cantonné aux besoins internes de l’Église à une vision et une pratique qui englobe « la mission, le ministère et le marché ».

Chers frères et sœurs, avec de nombreuses autres personnes dans le monde, je suis convaincu que nous avons besoin d’un changement paradigmatique dans l’enseignement théologique. Cet appel n’est pas nouveau. Déjà dans les années 1970, Lesslie Newbigin commentait les initiatives occidentales visant à amener les écoles de théologie de ce qu’on appelait à l’époque le « tiers-monde » au niveau de l’enseignement théologique occidental.

Je cite :

« Il ne s’agissait pas seulement d’amener les écoles de théologie du tiers-monde au niveau des "meilleures" normes occidentales. Il s’agissait de savoir si ces normes sont vraiment les meilleures, si les modèles de formation ministérielle acceptés en Europe et en Amérique du Nord sont vraiment ceux qui conviennent au tiers monde – voire même aux régions où ces modèles ont été élaborés. »

Depuis lors, d’innombrables publications ont été écrites pour appeler à un renouvellement de l’éducation théologique. Les cinq aspects que j’ai présentés dans mon exposé émergent de cette conversation mondiale.

La triste nouvelle est que l’enseignement théologique institutionnalisé traditionnel a du mal à mettre en œuvre les changements attendus depuis longtemps. Nous savons tous que les paradigmes existants changent rarement sous le seul effet de la perspicacité et de l’insatisfaction.

Mais voici la bonne nouvelle : nous observons un nombre croissant de modèles alternatifs de formation théologique. Un exemple au sein de l’Église anglicane est ce qui est proposé par le St Melitus College à Londres. De manière innovante, ils ont su intégrer avec succès certaines des caractéristiques que j’ai esquissées dans la deuxième partie de mon exposé :

  • Établir des partenariats entre la formation ministérielle et la théologie académique ;
  • Préparer à un ministère qui donne du pouvoir aux ministères de tous les croyants ;
  • Relier les éléments formels et non formels de la formation théologique ;
  • Cultiver une tension créative entre la maintenance et la mission ;
  • Promouvoir un dialogue fructueux entre l’agenda interne de l’Église et l’agenda établi par le monde.

Sauf erreur de ma part, je ne suis pas aujourd’hui en train de m’adresser aux responsables et au corps professoral d’écoles de théologie, mais aux Églises. Je vous encourage à faire de la formation ministérielle votre cause – mettez-la en tête de votre programme. Ne la laissez pas aux écoles de théologie. Je ne dis pas cela contre les écoles de théologie, je veux simplement insister sur la question de la propriété. La formation ministérielle est votre responsabilité. Vous ne pouvez pas la déléguer à des institutions qui fonctionnent à distance de l’Église. Il vous incombe de définir le but et l’objectif de la formation théologique en vue de la mission que Dieu vous a confiée.

Chers formateurs en théologie et responsables d’institutions théologiques : pardonnez-moi d’insister sur ce point. Vous savez, je suis un fervent défenseur de la formation théologique ; j’y crois, et je crois à la nécessité de bonnes écoles de théologie et d’un travail académique rigoureux. Mais, à la fin, je crois en une formation théologique vécue en partenariat entre les Églises et les institutions théologiques. Cela exige que chaque partenaire en assume la propriété et la responsabilité.

Voilà quelques observations et perspectives que j’ai sur le cœur en ces temps difficiles de l’histoire de l’Église chrétienne. Qu’en pensez-vous ? Qu’observez-vous ? Quelle est votre perspective ? J’attends avec impatience une conversation inspirante.

Auteurs
Bernhardt OTT

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1.
Ce texte a été, posté sur le site (https://www.lecnef.org/articles/75758-enjeux-de-la-formation-theologique) est reproduit ici avec l’autorisation du CNEF.

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