Les quatre étapes de l'implantation baptiste en France (1810-1950)

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Les quatre étapes de l'implantation baptiste en France (1810-1950)

Comment peut-on être baptiste? A l’image des Persans décrits par Montesquieu, le baptisme et ses représentants appellent, en France, l’interrogation, et au travers de cette interrogation, c’est une manière aussi d’ausculter notre pays. Il y a un mystère baptiste en France.

Les historiens et personnes averties savent, certes, que le baptisme représente une branche considérable du protestantisme mondial un christianisme fondé sur une théologie plutôt calviniste, une ecclésiologie de type congrégationaliste et professante (indépendance de chaque Église locale, composée de membres ayant professé publiquement leur foi) et la pratique du baptême par immersion du converti. Mais pour l’immense majorité des Français, la manière “baptiste” d’être chrétien et de vivre en société ne renvoie à rien de précis. Aux Etats-Unis, où environ 25% de la population peut être rattachée plus ou moins au baptisme, il en est autrement. Dans un pays qui a compté plusieurs présidents baptistes depuis la Seconde Guerre Mondiale, on sait, en général, ce qu’est un baptiste. Rien de tel en France. Le citoyen français n’a pas connaissance (sauf exception) de la présence, dans son pays, de ce type particulier de protestants. La figure de l’anabaptiste-mennonite, à la limite, lui est un peu plus familière, grâce au moins à Candide de Voltaire où un personnage nommé Jacques, “charitable anabaptiste” assure un second rôle valeureux, mais les baptistes? Aucun grand roman, pièce de théâtre, film ou tableau majeur n’a immortalisé en France ces obscurs pionniers. Ce n’est guère qu’en lisant quelques romans américains traduits, en parcourant du regard les affiches annonçant Billy Graham au Vel d’Hiv ou à Bercy ou en découvrant Soljenitsyne, qui dépeint avec une évidente sympathie le vertueux baptiste Aliocha, “heureux en prison” à la fin d’Une journée d’Ivan Denissovitch(1), qu’un public français d’une certaine ampleur a pu découvrir les baptistes... en tant que protestants étrangers. Mais en France? Exceptée peut-être la figure remarquable de Madeleine Blocher-Saillens, qui constitue sans doute la première “pasteur-femme” de France à part entière (dès 1929), les baptistes n’évoquent rien. Dans un pays largement sécularisé et de culture religieuse à dominante catholique, où même le protestantisme dans son ensemble, fortement minoritaire, peine à se faire connaître, que pèsent quelques milliers de baptistes? Leur poids dans la société n’est pas important, du moins suivant des critères quantitatifs. Pourtant, ces baptistes méritent l’intérêt à plus d’un titre. Ils représentent d’abord un type de protestantisme bien adapté à l’époque contemporaine, qui se montre capable de progresser en terme d’effectifs alors même que les grandes Églises déclinent nettement. D’autre part, ils offrent une belle possibilité de comparaison avec l’autre côté de l’Atlantique, où les baptistes sont très nombreux, et où ceux-ci ont aidé au développement de leurs coreligionnaires français.

Enfin, les baptistes proposent en France un modèle d’Église très particulier, fondé sur le choix individuel. Ce modèle, au XIXe siècle, pouvait passer pour une vraie folie. Aux lendemains du Premier Empire, dans la France de la Restauration, à l’heure où apparaissent les premiers baptistes, toute la population française était baptisée très peu de temps après la naissance. L’intégration dans l’Église était quasi “automatique”, et on privilégiait l’obéissance à l’institution plutôt que le choix individuel. Le baptisme marqua une rupture très forte par rapport à ce modèle. En effet, pour les baptistes, on ne naît pas dans l’Église, on y entre par choix personnel, après ce qu’ils appellent, avec beaucoup d’autres chrétiens, la ”conversion”, c’est à dire le fait de réorienter sa vie pour suivre, par la foi, Jésus-Christ, reçu comme Fils de Dieu mort et ressuscité pour les pécheurs. C’est seulement après la conversion qu’intervient, pour les baptistes, le baptême, qu’ils administrent par immersion selon le modèle qu’ils estiment trouver dans le Nouveau Testament. Précédé d’un témoignage public du croyant, ce baptême n’a aucune valeur par lui-même, à leurs yeux, sinon celui d’être un acte d’obéissance à Dieu et un témoignage gestuel en se laissant immerger, on évoque la mort de l’ancienne nature asservie au péché, en sortant de l’eau, on s’associe à la résurrection de Jésus-Christ, montrant symboliquement le passage de la mort à la vie. Par le rite, c’est la “prédication” de la Croix qui se trouve assurée, selon le mot de Philémon Vincent(2). C’est seulement après ce baptême que le converti est officiellement intégré dans une assemblée baptiste l’Église, pour les baptistes, est en effet composée de convertis, de personnes qui ont choisi de suivre de Dieu et professé leur foi. Cette conception du baptême comme choix et comme symbole heurta de plein fouet, au début du XIXe siècle, les idées dominantes en la matière. Pour l’immense majorité de la population, encadrée automatiquement par l’Église catholique, le baptême n’était pas choisi par l’adolescent ou l’adulte consentant, mais subi par le nourrisson, à la naissance, comme un rite nécessaire et obligatoire. Par ailleurs, ce rite n’avait pas d’abord une dimension symbolique, mais il était supposé procurer par lui-même une grâce, par ce que l’on appelle l’efficacité du sacrement. Cela reste canoniquement vrai aujourd’hui dans le catholicisme. On le voit, au travers de cette opposition radicale sur le sens du baptême et sur le sens de l’Église, l’implantation baptiste représenta un choc culturel à longue portée, qui peut permettre de porter un regard d’ensemble sur la société française toute entière et sur son rapport aux minorités religieuses. Pour cette raison seule (mais on a vu qu’il y en a d’autres), l’étude de l’implantation baptiste méritait d’être faite.

Ce survol appelle d’abord une approche chronologique. L’implantation baptiste n’a pas suivi le “fil du temps” comme on suit le “fil de l’eau”. Ses rythmes ont été irréguliers, tumultueux parfois, animés toujours. Les remous de l’implantation baptiste paraissent avoir été franchis en quatre grands bonds. Le premier fut capital. C’est celui du saut dans l’inconnu.


I.1. Le baptisme originel (1810-1832)

Dans les années qui marquent la fin du Premier Empire, le baptisme n’existe pas encore en France. Une vingtaine d’années plus tard, autour de 1832, il s’exprime au travers de plusieurs assemblées, toutes situées dans le Nord de la France. Cette période, que l’on peut situer entre les années 1810 et 1832, délimite ce que l’on peut qualifier le “baptisme originel”. Sans les bases posées par ce “baptisme originel” (1810-1832), l’implantation baptiste n’aurait eu aucune chance, ultérieurement, de réussir.

Trois causes majeures permettent d’expliquer l’émergence de ce premier baptisme dans le premier tiers du XIXe siècle. D’une part, la présence de cercles bibliques populaires. En marge de l’Église catholique, sortie affaiblie de la Révolution et de l’Empire, et en marge de la petite Église réformée, reconnue seulement depuis peu (avec le système concordataire de 1801-1802), quelques groupes se réunissent, notamment dans le Nord et en Picardie, pour s’autogérer en matière religieuse. A ce facteur s’ajoute le contexte de la fin des guerres napoléoniennes. La France est un pays vaincu et occupé dans les années 1815-20, un pays confronté à une présence étrangère nouvelle sur son sol ses frontières s’ouvrent sans doute plus aisément aux influences culturelles et religieuses extérieures. Enfin, la France constitue un pays-clef en Europe c’est le pays de la Révolution, un pays de très haute culture dont la langue est parlée dans toutes les cours européennes, un pays qui représente donc un symbole et un objectif privilégié pour les nations protestantes qui souhaitent propager leur idée de l’Église et de l’Évangile. Or on se situe à une période charnière de l’histoire du protestantisme, avec ce que l’on appelle le “réveil” de Genève, où une poignée de pasteurs, dont la foi est “réveillée” par les frères Haldane(3), se met à annoncer l’Evangile de plus belle dans toute l’Europe, à commencer par la Suisse, la France, l’Angleterre. Pour ces pasteurs et évangélistes “réveillés” (on les appelle aussi “revivalistes”), la France constituait un objectif prestigieux et privilégié.

Ces trois facteurs (cercles bibliques populaires, ouverture vers des influences extérieures, dimension stratégique de l’hexagone pour les revivalistes) ont très nettement joué dans le Nord. C’est là, près d’Orchies, autour du village de Nomain, qu’ils donnent naissance pour la première fois, en France, à un groupe spécifiquement baptiste. On y retrouve, dès la fin du XVIIIe siècle, un cercle biblique, qui se reconstitue après quelques années d’interruption autour de 1810. Un lieu de culte spécifique est même construit en 1811. Sur cet élan, l’arrivée d’un pasteur du Nord, Jean Devisme, puis celle d’Henri Pyt (1796-1835), évangéliste suisse au service de la Société Continentale, précipita les choses. Le groupe, désormais, s’affirme comme “néo-protestant” à la fin des années 1810. Une partie de ses membres devient ensuite plus spécifiquement baptiste autour de 1820, après la lecture d’une brochure (intitulée le Magasin Evangélique) qui présente l’œuvre du grand missionnaire baptiste en Inde, William Carey (1761-1834). L’assemblée de Nomain se scinde à cette occasion, les néo-protestants de spécificité baptiste décidant de construire leur propre temple dans un hameau voisin, à Aix, en 1821. A partir de ce premier noyau baptiste, une évangélisation très dynamique se développa. Une équipe de colporteurs-évangélistes se constitua, à l’instigation de Pyt et de Jean-Baptiste Ladam (1789-1846), ce qui ne s’était pas vu depuis le XVI-XVIIe siècle. En dix ans, grâce à un intense effort d’évangélisation, le tout petit noyau de Nomain réussit à essaimer, avec la création d’une assemblée baptiste à Bertry, à Reumont (Nord), tandis que la ville de Paris est touchée une première fois par la prédication baptiste dès l’été 1821, mais sans suite immédiates(4).

D’autres groupes de type plus ou moins baptiste émergent à Viesly, Saulzoir et Lannoy, dans le Nord. C’est dans cette dernière localité que se convertit Joseph Thieffry (1797-1879), ancien alcoolique qui devint un peu plus tard le premier pasteur baptiste français à être consacré. Dans l’Aisne, la prédication baptiste rencontre aussi un certain succès autour d’Hargicourt, où s’affirme une jeune femme qui allait faire parler d’elle dans la période suivante, Esther Carpentier. Elle est baptisée par immersion autour de 1825, par Théophile Poulain, pasteur de l’assemblée baptiste de Reumont. On voit que les premières communautés baptistes n’ont pas perdu leur temps à partir du noyau de Nomain, le baptisme s’est rapidement développé, quoiqu’à une échelle très réduite, pour constituer, autour de 1832, cinq ou six communautés assez dynamiques. Elles sont cependant menacées d’un certain isolement, dans un contexte général rétif au pluralisme religieux. Par ailleurs, leur baptisme est alors un baptisme “large” on partage volontiers la chaire avec des prédicateurs réformés, on ne baptise pas systématiquement par immersion les nouveaux convertis, et on admet assez aisément à la Cène des personnes qui n’ont pas reçu le baptême par immersion. Cette largesse de pratique et de doctrine permettait beaucoup de souplesse locale, mais menaçait aussi de dilution l’identité baptiste toute neuve qui essayait de s’exprimer. Plusieurs néo-baptistes étaient tentés de rejoindre les protestants réformés. Le prestige de ces derniers, lié à leur statut de protestants reconnus et rétribués par l’Etat, exerçait une attraction parfois irrésistible sur les “dissidents” baptistes. Ces éléments (isolement, risque de dilution) furent contrecarrés, à partir de 1832, par une intervention extérieure anglo-saxonne, qui fait basculer le baptisme français dans une nouvelle étape, celle du “baptisme pionnier”.


I.2. Le baptisme pionnier (1832-1870)

En Angleterre comme aux États-Unis, les baptistes apprirent l’existence des premières assemblées baptistes françaises. Outre-Manche et outre-Atlantique, les baptistes étaient déjà, alors, très fortement implantés, dotés de moyens d’intervention importants. Ils avaient par ailleurs connu, depuis la fin du XVIIIe siècle, un éveil missionnaire important qui n’attendait qu’une occasion pour se manifester en France. Cette occasion fut fournie par la Révolution de 1830, qui met fin à la Monarchie de Charles X au profit de celui qu’on appela le “Roi bourgeois”, Louis Philippe. Un vent de liberté souffla alors sur la France, et les Anglais comme les Américains crurent que l’heure était venue d’annoncer massivement l’Évangile dans le Royaume de France. En réalité, ils se trompaient. Le grand élan émancipateur qu’ils crurent découvrir en France se révéla bien vite n’être qu’un léger souffle, peu propice à une évangélisation massive. Cependant, l’essentiel est bien qu’ils décidèrent d’intervenir, et de soutenir les noyaux baptistes déjà présents à ce moment là en France. En Angleterre, c’est une nouvelle société d’évangélisation, intitulée la Baptist Continental Society, qui se constitue et envoie ou finance des évangélistes en France à partir de 1831-32. Aux Etats-Unis, c’est la puissante Convention Triennale (Triennal Convention) qui décide, en 1832, d’apporter un soutien massif aux coreligionnaires français. Cette volonté d’intervention en France fut vigoureusement soutenue par un prestigieux missionnaire baptiste en Birmanie, Adoniram Judson (1788-1850), qui proposa même qu’on lui coupe les vivres pour que la mission puisse commencer en France. Un tel dynamisme se traduisit par l’envoi de plusieurs missionnaires en France, dont un Français qui s’était établi aux États-Unis, Jean-Casimir Rostan (1774-1833). Cet homme étonnant, dont la famille fait partie des cercles politiques de Louis-Philippe, avait été ambassadeur de France à La Havane avant son engagement proprement baptiste. Établi ensuite aux États-Unis, il constituait un trait d’union idéal pour faire valoir le baptisme aux élites parisiennes. Cependant, l’épidémie de choléra qui frappa Paris en 1833 l’emporta en décembre avant qu’il puisse réaliser son projet.

D’autres prirent sa suite, en particulier le missionnaire américain Erastus Willard (1800-1871), qui parvint, à force d’obstination, à mettre en place une école pastorale qui fonctionna à partir de 1836 à Douai, et qui servit de vivier à toute une génération de pionniers de l’évangélisation baptiste Jean-Baptiste Crétin (1813-1893), Jean-Baptiste Pruvot (1803-1878), Irénée Foulon (1824-1885), Louis Foulboeuf (1814-1845), Victor Lepoids (1817-1890), Hector Boileau (1829-1883), Alexandre Dez (1830-1913), François Vincent (1833-1906), François Lemaire (1829-1896) et quelques autres. Willard quitta seulement la France en 1856, pour le Kansas. Dans l’intervalle, il parvint à consolider l’identité baptiste française sur une ligne cohérente, plus “stricte” que la précédente pour lui permettre de s’affirmer de manière claire sur l’échiquier chrétien et protestant français. Cette affirmation se fit au prix d’une crise sévère, entre 1832 et 1842, au terme de laquelle la ligne baptiste “stricte” triompha durablement, sur la base d’une doctrine baptiste ferme, établie d’après une confession de foi rédigée par un éminent professeur baptiste Irah Chase (1793-1864), fondateur de l’université baptiste américaine de Newton. Un jeune pasteur et évangéliste originaire d’Orchies (Nord), Jean-Baptiste Crétin, se signala particulièrement dans l’affirmation claire d’une identité baptiste résolue, hostile aux moyens termes(5). Par son œuvre d’évangéliste et de pasteur (à l’origine directe ou indirecte d’environ un tiers des Églises baptistes dressées au XIXe siècle) et par ses nombreux écrits, il peut être considéré comme le principal artisan, lors de la période pionnière, de la fixation durable d’une ferme identité baptiste.

Au milieu du XIXe siècle, les Églises baptistes françaises étaient beaucoup mieux structurées que vingt ans auparavant. Dotées d’une confession de foi, d’une discipline, d’un centre de formation, elles pouvaient regarder l’avenir avec une certaine confiance, même si, entre temps, le soutien anglais de la Baptist Continental Society a cessé (1836). A ce stade, le baptisme français connaît une extension non négligeable, puisqu’il apparaît en Bretagne, à partir du début des années 1830, sous l’influence des baptistes gallois, et en Alsace, sous l’impulsion de Jean-Gérard Oncken (1800-1884), évangéliste et implanteur d’Église exceptionnel, et de Samuel Frölich (1803-1857), fondateur du mouvement nazaréen. Cette extension, manifestée aussi par des débuts prometteurs dans la région de Lyon (œuvre originelle du missionnaire Devan), fut soumise ensuite, pendant vingt ans, à une période délicate, celle du Second Empire. Avec Napoléon III, la pression s’accrût fortement sur les protestants, et en particulier sur ceux d’entre eux qui, comme les baptistes, ne relevaient pas du système dit “concordataire” (qui salarie les officiers du culte, curés et pasteurs). Les difficultés furent assez nombreuses (en particulier à Chauny-La Fère). Elles entraînèrent, dans bien des cas, des mouvements d’émigration vers les Etats-Unis, voire d’autres pays (comme l’Argentine) quand la pression était vraiment trop forte. Cependant, les pionniers du baptisme français poursuivirent globalement leurs efforts avec une certaine réussite. Les baptêmes se succédèrent d’une année sur l’autre. Il faut garder à l’esprit que beaucoup d’Églises baptistes n’ont pu se construire rapidement un temple. Pour diverses raisons, dont la principale fut financière, il parut longtemps préférable de louer un local, magasin, entrepôt, habitation particulière. Du coup, durant la période pionnière, mais parfois plus tard aussi, on n’hésita pas à baptiser ailleurs que dans le lieu de culte  les bords de la Méditerranée ou de l’Atlantique, les fleuves (Paul Besson fut ainsi baptisé... dans le Rhône par Jean-Baptiste Crétin), les rivières et les étangs(6), quand il ne faisait pas trop froid, avec des berges dotées de préférence, comme la rivière de l’Ailette près de Manicamp (Aisne) de “bosquets pour les soins de toilette”(7). On pouvait aussi utiliser des baptistères d’emprunt, fournis par des Églises baptistes amies, voire les piscines ou bassins, qui offraient la quantité d’eau requise. Le cas le plus spectaculaire fut sans doute le baptême, en plein hiver, du premier converti de la future Église baptiste de Denain (probablement baptisé par Joseph Thieffry ou Jean-Baptiste Crétin) selon les dires de François Vincent, qui rappelle l’épisode l’année de la mort de l’intéressé “Il fut baptisé dans un fossé dans une prairie; il fallu briser la glace pour pouvoir l’immerger”(8). On peut admirer la motivation du baptisé! Il arriva aussi que des baptêmes aient lieu en rivière et de nuit à la lumière d’une lampe à pétrole (pour ne pas éveiller l’attention des gendarmes), comme l’évoque Jean-Baptiste Pruvot pour les dernières années de la Monarchie de Juillet.

Grâce à la poursuite de l’évangélisation et des baptêmes, les baptistes totalisent, autour de 1870, environ 2000 fidèles, dont 700 membres baptisés par immersion, et une dizaine d’assemblées (Chauny, La Fère, Saint Sauveur, Denain, Paris, Lyon, Saint Etienne, Morlaix, Trémel, Mulhouse). En dépit d’un contexte globalement plutôt hostile à l’évangélisation protestante en direction des catholiques, la croissance s’est donc poursuivie sur un rythme soutenu, en dépit de la propension que les baptistes ont eue, plus tard, à “noircir” à l’excès cette période. A l’échelle de la France, leur développement reste infime, mais par rapport à l’effectif baptiste initial de zéro membre autour de 1820, l’essor a été considérable. Il s’est poursuivi globalement durant la période suivante, celle du baptisme institutionnalisé.


I.3. Le baptisme institutionnalisé (1870-1921)

La croissance significative des effectifs et des assemblées baptistes durant les cinquante premières années de l’implantation a posé des problèmes de structure, d’autant que l’essor numérique se poursuit entre 1870 et 1921. Comme la grenouille de la fable, que La Fontaine fait éclater parce qu’elle a voulu se faire plus grosse que le bœuf, les baptistes semblent avoir, durant cette période, distendu à l’excès leurs structures et leurs réseaux, dans l’espoir, grâce à leur dynamisme, de renverser en leur faveur le rapport de force inter-protestant. Si bien qu’à l’image de la grenouille de la fable, mais de manière moins dramatique, les structures qui permettaient à l’esprit de corps des baptistes de se développer ont eu tendance à souffrir, nécessitant une grande réorganisation.

De la fin du Second Empire aux lendemains de la Première Guerre Mondiale, les baptistes essayèrent de résoudre leurs problèmes d’organisation, tout en poursuivant leur développement, à un rythme décroissant après 1900. Comment fédérer les Églises? Comment coordonner l’évangélisation? Toutes les bonnes volontés furent requises, chez les baptistes français, pour permettre au groupe de se doter des institutions dont il avait besoin. La perspective majoritaire était alors de constituer une grande Union baptiste qui pourrait rassembler dans une même structure souple tous les baptistes de France. Parmi ceux qui se proposèrent d’y contribuer émergèrent deux individualités marquantes, Philémon Vincent (1860-1929) et Ruben Saillens (1855-1942), deux jeunes pasteurs baptistes qui débordent de qualités.

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1. Alexandre Soljenitsyne, Une journée d’Ivan Denissovitch, Paris, Julliard, 10/18, 1996, p.186.

2. Philémon Vincent, Manuel de religion chrétienne, Librairie générale et protestante, s.d., 60e leçon, “Le Baptême”, pp.240-241.

3. Robert Haldane (1764-1842) peut être considéré, avec son frère James Alexander (1773-1851) comme l’un des principaux initiateurs indirects du baptisme en France. Cet Écossais, presbytérien acquis à des convictions baptistes en 1808, est à l’origine de la fondation de la Société Continentale d’Évangélisation (en 1818). Arrivé à Genève e 1817, il y organise, dans sa chambre d’hôtel, un cercle d’étudiants en théologie et de pasteurs, où la lecture de la Bible, la prière et l’édification se recentrent sur le cœur de l’Évangile, le sacrifice expiatoire de Jésus-Christ et la nécessité de l’accepter par la foi pour marcher dans une vie “sanctifiée”.

4. E.Guers, dans sa Vie de Henri Pyt, ministre de la parole de Dieu, Paris-Toulouse-Londres, Société des Livres Religieux, 1850, évoque un “ancien capitaine français, baptiste fervent”, qui évangélise Paris. (pp.129-130). Vérifications faites, il s’agit probablement du capitaine Cotton, agent d’évangélisation mandaté par “les branches édimbourgeoises des Sociétés Bibliques et continentales, autrement dit par Haldane”. Cf Alice Wémyss, Histoire du Réveil, 1790-1849, Paris, Les Bergers et les Mages, 1977, p.161.

5. “Le mal que les baptistes larges ont fait au baptisme est incalculable”, estimait-il en pensant aux difficultés de l’implantation au cours des années 1830-40, dans ses Notes sur les débuts du baptisme en France, p.1, doc. dactylographié par J.E. Blocher (Fonds Blocher-Saillens).

6. C’est le cas de Jean-Baptiste Pruvot, vers 1830, qui évoque dans son Journal d’un pasteur protestant au XIXe siècle (avant-propos et commentaires de Madeleine Thomas), Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1996, p.74 “L’église de Bertry s’organisa sur le pied d’une église baptiste. Je fus baptisé par mon oncle Valentin (Poulain) dans un des étangs de la Caserne de Bertry”...

7. Aimé Cadot, Notes et récits sur les origines des Églises baptistes du Nord de la France et de la Belgique et sur quelques uns des ouvriers de cette oeuvre, Mont-sur-Marchienne, Imprimerie Evangélique, 1907, p.89.

8. Cf. Eighty-second Annual Report de l’A.B.M.U., Boston, july 1896, p.205.

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