La Bible source, de violence ou éducation à la paix

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Il est fréquent de voir les religions attaquées comme sources de violence. Et le lecteur de la Bible lui-même ne peut qu’être dérangé par certains passages sur la violence de Dieu. C’est à ces questions que cette conférence de Louis Schweitzer, prononcée à l’occasion d’une exposition biblique, tente de répondre.

La Bible source, de violence ou éducation à la paix

Le thème qui nous est proposé est certainement d’actualité aujourd’hui plus que jamais. Les religions et leurs textes fondateurs sont en effet fréquemment soupçonnés d’être des sources de violence. Reconnaissons pour commencer qu’il y a certaines raisons à cela quand on jette un coup d’œil sur l’histoire du monde comme sur celle des Églises. La référence biblique a justifié les croisades, l’inquisition, les guerres de religions, comme, à l’inverse, bien des entreprises de paix et de réconciliation. Beaucoup d’artisans de paix que nous connaissons se sont nourris de l’Écriture et, pour ne parler que de nos contemporains, nous pourrions citer Martin Luther King et même Gandhi qui, sans être chrétien n’a jamais caché que le Sermon sur la montagne avait inspiré sa démarche non-violente.

Lire la Bible

La complexité du sujet vient sans doute de celle du livre dont nous parlons. La Bible est plutôt une bibliothèque composée d’ouvrages très divers que la tradition chrétienne divise traditionnellement en un « ancien (ou premier) testament » (la Bible des juifs) et un nouveau testament plus spécifiquement chrétien. Cette division n’est pas sans importance pour notre sujet et nous y reviendrons.

Mais la grande question sera certainement notre manière de lire la Bible. Car il est vrai qu’elle nous parle de notre humanité, faite de conflits et de luttes, de guerres et d’horreurs, de sacrifices pour les autres et de réconciliation, d’amour de l’ennemi et de mort sur la croix. Si la Bible nous montrait la réalité en rose, nous lui reprocherions de ne pas prendre en compte le réel. Mais comme elle en est aussi le fidèle miroir, nous pouvons lui reprocher de susciter le mal qu’elle décrit. Tout cela montre bien que la question n’est pas simple et que l’on ne peut pas honnêtement s’en débarrasser par quelques slogans réducteurs. Je voudrais que nous nous penchions dans un premier temps sur la violence dans la Bible, celle des hommes et peut-être aussi celle de Dieu. Ce n’est qu’ensuite que nous pourrons envisager de quelle manière elle veut être fondamentalement une éducation à la paix.

LA VIOLENCE DANS LA BIBLE

Celui qui s’attend à une belle histoire édifiante trouvera avant tout dans ce livre des récits qui le plongent dans le monde réel et qui font écho à ce que les actualités télévisées lui rapportent.

La violence des hommes

Les hommes et les femmes que le lecteur rencontrera dans ces récits nous ressemblent. Dès le début de la Genèse, la toute première famille se déchire. Adam et Ève ont deux fils, Caïn et Abel. Ceux-ci entrent en conflit et c’est le premier meurtre dès les premières pages de la Bible. Cette violence en entraînera d’autres ; le monde sera dominé par la méchanceté grandissante des hommes jusqu’au déluge. Il serait fastidieux – et très long - de parcourir ensemble ainsi toute la Bible. Disons qu’elle nous parlera de luttes et de trahisons, d’oppression (Israël esclave en Égypte, plus tard déporté) et de libérations, de conquêtes et de guerres. Un point certainement très intéressant est le caractère non caricatural de la Bible. Il n’y a pas, comme dans bien des romans et des films, simplement les bons et les méchants. Israël, dont la Bible est aussi la mémoire collective et le récit fondateur, ne cesse de se tromper, d’oublier Dieu. L’oppression, on la trouve au sein du peuple, l’infidélité et la violence aussi. Les plus grands personnages ont leurs failles, leurs fautes. Moïse, le libérateur et celui qui transmet la Loi, commence par être meurtrier. Abraham qui incarne la foi a ses lâchetés. David, le roi exemplaire, sera adultère et meurtrier et on pourrait continuer la liste. Et cela se retrouve jusque dans le Nouveau Testament. Pierre avec ses enthousiasmes et ses naïvetés va renier Jésus, Paul qui commence par être persécuteur des chrétiens avant sa conversion n’est pas sans défauts. Nous rencontrons tout au long de la Bible des hommes et des femmes réels, avec leur densité et leurs imperfections. Il y a donc, dans la Bible, beaucoup de sang. Celui de la grande histoire et des guerres, mais aussi celui du meurtre et du fait divers sordide. Car on trouve aussi, dans la Bible, le vol et le viol, la volonté de pouvoir et l’extermination de peuples.

Le monde dans lequel Dieu intervient est donc bien notre monde, celui auquel nous sommes habitués. Si votre seul souci est de n’entendre que de belles histoires paisibles, inutile d’ouvrir ce livre, vous serez déçus.

La violence de Dieu

Mais ce qui peut nous troubler plus fortement, c’est que, dans certains livres, Dieu lui-même semble participer à cette violence. Dès le début de la Genèse, le monde semble évoluer vers le pire que nous puissions imaginer. La violence grandit, la méchanceté des hommes se développe. Et la réponse de Dieu sera le déluge. On connaît la belle histoire de l’arche de Noé, mais le déluge est une punition de Dieu qui semble regretter, devant la perversion des hommes, d’avoir créé le monde.

Un peu plus loin, dans le grand récit qui concerne Abraham, se trouve l’épisode de Sodome et Gomorrhe, deux villes dans lesquelles le péché s’est développé de manière toute particulière. Le chapitre 19 nous présente l’image d’une ville où le viol et le meurtre semblent naturels. Dieu détruira ces deux villes.

Israël est opprimé en Égypte. La fuite se fera de manière violente. Le refus du pharaon d’écouter Moïse déclenchera les célèbres plaies qui toucheront le peuple égyptien. Le passage de la mer, lors de la fuite du peuple, verra la destruction de l’armée égyptienne lancée à sa poursuite. Cela on le comprend encore facilement. Mais, après les quarante années de désert, la conquête de Canaan ne se fera pas en douceur. Des villes entières seront exterminées. On connaît l’histoire des trompettes de Jéricho, mais la prise de la ville déclenchera l’extermination de tous ses habitants. Et ce ne sera pas la seule ville. Et Dieu nous est présenté comme encourageant cette forme de conquête.

On pourrait continuer la liste de ces passages qui nous présentent un Dieu qui punit violemment le péché et soutient les armées du peuple qu’il a choisi.

Le lecteur ne peut qu’éprouver une certaine gêne devant cette violence de Dieu. Le lecteur chrétien a du mal à faire correspondre ces textes avec l’idée de Dieu que lui présente Jésus et le lecteur moderne a l’impression que cela lui rappelle les pires des choses que nous présente le journal de 20 heures.

La justice de Dieu

Quelle explication l’Ancien Testament nous donne-t-il de cette sorte de violence divine ? Dieu veut que les hommes vivent dans une relation de justice. Il attribue au respect de la vie humaine une importance très grande. Mais le Dieu qui nous est présenté est lui-même un Dieu juste qui ne veut pas laisser le mal impuni. Sa bonté, sa bienveillance, sa miséricorde fréquemment mentionnées ne sont pas des raisons d’impuissance. Dieu donne sa Loi – l’expression de sa volonté, avant même que la Loi écrite soit donnée à Israël - et celle-ci fonde la responsabilité humaine. Dieu veut l’amour du prochain, la bienveillance envers l’étranger, le respect du plus faible. Et chacune des interventions de Dieu que nous avons mentionnées est la conséquence d’une transgression longue et répétée de cette loi.

Le déluge est la réponse de Dieu à la dégradation permanente et continue de la situation. Il apparaît comme la sanction de la méchanceté humaine. « Le Seigneur vit que le mal des humains était grand sur la terre, et que leur cœur ne concevait jamais que des pensées mauvaises. Le Seigneur regretta d’avoir fait les humains sur la terre et son cœur fut affligé » (Gn 6.5-6).

Le récit de la destruction de Sodome et Gomorrhe est précédé d’une étonnante discussion entre Dieu et Abraham. Dieu lui apparaît sous la forme étrange de trois hommes. « Le Seigneur dit : Les cris contre Sodome et Gomorrhe sont si forts, leur péché si grave, que je vais descendre pour voir s’ils ont agi tout à fait selon les cris qui sont venus jusqu’à moi ; que cela soit ou non, je le saurai » (Gn 18.20-21). Et on va assister à un étrange dialogue dans lequel Abraham se fait l’avocat de ces villes. « Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le méchant ? Peut-être y a-t-il cinquante justes au milieu de la ville. Jamais tu ne ferais une chose pareille, mettre à mort le juste avec le méchant, de sorte qu’il en serait du juste comme du méchant, jamais ! Le juge de toute la terre n’agirait-il pas selon l’équité ? » (23-25). Et le Seigneur cède et accorde qu’il ne punira pas Sodome s’il s’y trouve cinquante justes. Mais Abraham continue cette sorte de marchandage. Et finalement Dieu affirme qu’il ne détruira pas la ville s’il y trouve ne serait-ce que dix justes. Mais il n’y trouvera manifestement pas dix justes et la ville sera détruite après que les envoyés de Dieu aient fait sortir Loth, sa femme et leurs deux filles.

Quant à la conquête de Canaan, elle aussi correspond au péché de ses habitants. Bien avant le séjour des israélites en Égypte, dans le livre de la Genèse, Dieu avait promis cette terre à Abraham. Mais ce n’était encore pas pour tout de suite « car la faute des Amorites (terme qui désigne ici l’ensemble des habitants de Canaan) n’est pas encore à son comble » (Gn 15.16).

Il semble d’après ces quelques exemples que ce qui nous apparaît comme la violence de Dieu nous est présenté, dans l’ancien testament, comme étant de l’ordre de la justice rétributive. Le commandement que Dieu adresse aux hommes dans leur liberté, cette parole qui appelle leur responsabilité n’est pas sans effets. L’injustice sera punie et le mal a des conséquences historiques. Dieu veut la justice, la miséricorde et la paix. Sa patience est grande et il attend et espère le changement de comportement des hommes. Mais si ceux-ci persévèrent, ils auront à en porter les conséquences jusque dans notre histoire. C’est donc bien une sorte d’éducation à la paix qui nous est présentée ici par le rappel régulier que nos actes ont des conséquences, qu’eux-mêmes seront jugés, que nous-mêmes serons jugés selon la justice et qu’on ne se moque pas de Dieu. Le lecteur de ces textes reçoit en même temps les exhortations de la Loi qui lui demandent de prendre soin d’autrui, fût-il un étranger, de se comporter avec justice et de chercher la paix, et la certitude que cela concerne Dieu suffisamment pour qu’il intervienne lui-même, dans ce monde-ci pour faire justice.

Nous devons reconnaître que cette manière de penser nous est assez étrangère. D’une part, l’idée de l’intervention de Dieu dans l’histoire ne nous est pas vraiment naturelle. D’autre part, nous avons du mal à articuler l’amour et la justice. Comment Dieu pourrait-il être un Dieu d’amour en punissant celui qui fait le mal ? C’est un peu la réaction de la philosophe Simone Weil devant les textes de l’Ancien Testament. Emmanuel Lévinas, dans un très beau texte (1), lui répond et cette réponse peut nous aider à mieux comprendre la question qui nous occupe. Il commence par citer une phrase de Simone Weil :

« Dire que Dieu peut ordonner aux hommes des actes d’injustice et de cruauté, c’est la plus grande erreur qu’on puisse commettre à son égard. » Dès lors (commente Lévinas), le mal lui-même ne devrait inspirer que l’amour. L’extermination des peuples cananéens lors de la conquête de la Terre Promise serait le passage le plus indigeste de tous les passages indigestes de la Bible. Les textes ont beau insister sur le mal consommé chez les peuples cananéens. Ils ont beau en dégager l’idée même de civilisations perverties et irréparables, contaminant ceux qui leur pardonnent, devant disparaître pour qu’une humanité nouvelle commence – Simone Weil est révoltée par tant de cruauté. L’extraordinaire, c’est que nous le sommes avec elle. L’extraordinaire, c’est que la conscience juive formée précisément au contact de cette dure morale avec obligations et sanctions y a appris l’horreur absolue du sang – alors que la doctrine de la non-violence n’a pas arrêté tout un monde, depuis deux mille ans, dans sa course naturelle à la violence. La dure loi de l’Ancien Testament n’est peut-être pas une doctrine de douceur – qu’importe, si c’est une école de douceur. Il ne s’agit pas de la justifier par son succès. Mais il est probable dans la nature de l’esprit qu’un Dieu sévère et un homme libre préparent un ordre humain meilleur qu’une Bonté infinie pour un homme mauvais. Seul un Dieu qui maintient le principe de la Loi peut pratiquement en adoucir la rigueur et dépasser dans une loi orale l’inévitable dureté de l’Écriture.

Lévinas oppose sans doute plus qu’il ne le faudrait, à nos yeux en tout cas, la vision juive et la vision chrétienne de Dieu. Mais ce texte n’en demeure pas moins une très belle présentation de cette école de douceur et de paix, avec obligations et sanctions, que représente l’ancien testament, surtout lu et interprété par toute la tradition juive.

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1. Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, le livre de poche, Biblio essais, 2006, pp. 212-213.

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