Quelle doctrine sociale pour les évangéliques ?

Extrait Le monde actuel
Une doctrine sociale est un enseignement théologique sur les réalités sociales sur la base de la révélation divine, dans le but d’orienter le comportement de ses destinataires. Si l’Église catholique a accompli un travail considérable dans ce domaine, il ne semble pas exister d’équivalent du côté évangélique. L’article cherchera à déterminer dans quelle mesure des caractéristiques propres à l’identité évangélique peuvent représenter des difficultés dans l’élaboration d’une doctrine sociale. Puis il plaidera qu’en prolongeant certains traits d’un cadre évangélique, une doctrine sociale devient possible. Enfin, l’article s’attachera à dégager de grands principes pour une doctrine sociale évangélique en se basant sur le socle de la création, la nécessaire adaptation à un monde déchu, les reflets de la grâce à faire briller dans le domaine social et en considérant le caractère mondial des questions sociales dans le contexte actuel.

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SEL commerce équitable L’intérêt pour les questions sociales est très présent chez les évangéliques et s’est plutôt renforcé ces dernières décennies. Il s’est manifesté en premier lieu par une riche diversité d’actions incluant notamment des diaconies locales, des projets ou associations de solidarité internationale ou de plaidoyer, sans oublier le volet social du travail des structures missionnaires et une multitude d’initiatives individuelles. Des déclarations importantes ont été publiées qui touchent aux sujets sociaux(1) contiennent toutes des sections significatives sur l’engagement sociopolitique. En France, la commission d’éthique protestante évangélique a publié un important document intitulé « Les lignes directrices d’une éthique sociale chrétienne », disponible sur http://commission-ethique.com/wp-content/uploads/2017/03/Ethique-sociale-chretienne.pdf, page consultée le 05/11/2020. Signalons encore le texte de la NAE (Alliance Évangélique aux États-Unis) sur la responsabilité civique : https://www.forthehealth.net/, page consultée le 05/11/2020. La 3e Déclaration de Chicago est largement consacrée à des sujets de doctrine / éthique sociale (publiée en français aux Éditions Kerygma et disponible notamment sur http://flte.fr/wp-content/uploads/2015/08/FR9-Declaration_Chicago_application_enseignement_biblique.pdf, page consultée le 05/11/2020).)), et des penseurs évangéliques ont produit des travaux de réflexion substantiels(2).

Pourtant, on ne trouve pas du côté évangélique de pendant à ce qui a été développé dans l’Église catholique depuis la fin du 19e siècle sous le nom de « doctrine sociale(3) ». Est-ce lié à la nature de la pensée évangélique ou plutôt une lacune qu’il faudrait essayer de combler ? Serait-il temps pour les évangéliques en France d’essayer de traiter davantage les questions sociales pour elles-mêmes d’une façon qui se rattache à leurs grandes convictions doctrinales tout en se laissant instruire par tout ce qui peut être valable dans ce que d’autres ont proposé avant eux ? Je voudrais présenter dans cet article quelques propositions pour inciter à la discussion et à des approfondissements à ce propos

I. Doctrine évangélique et doctrine sociale : quelques difficultés

Commençons par quelques précisions de vocabulaire que j’utiliserai dans cet article. J’entendrai par « doctrine sociale » un enseignement théologique sur les réalités sociales sur la base de la révélation divine dans le but d’orienter le comportement de ses destinataires(4). Je ne ferai pas une distinction très nette entre « éthique sociale » et « doctrine sociale » : la « doctrine » dont je parle vise les comportements, les actes, la pratique. Nous sommes donc bien dans le champ de l’éthique et nous parlerons de questions éthiques. Cependant le choix du mot « doctrine » a ceci de significatif qu’il met l’accent sur le fondement théologique de cette éthique, sur la vision de Dieu, de l’être humain, du monde et de l’histoire que celle-ci présuppose.

Que faut-il entendre par « doctrine évangélique » ? La question est complexe parce que coexistent au sein du monde évangélique plusieurs familles théologiques parfois assez diverses dont on peut se demander si elles seraient capables de parler d’une voix unie sur les questions sociales. Nous nous heurtons certainement là à l’une des premières et des plus importantes limites de l’exercice consistant à chercher une doctrine sociale pour les évangéliques. Peut-être est-elle insurmontable lorsque l’on cherche à atteindre un certain degré de cohérence, de précision, de technicité et de détail. La doctrine sociale de l’Église catholique, qui est solidaire de la doctrine catholique générale, relève d’un magistère dont aucune Église évangélique n’a, ni ne veut avoir d’équivalent. Ne préjugeons toutefois pas trop vite du degré d’accord à espérer ou de désaccord à craindre entre évangéliques sur le sujet de la doctrine sociale.

1. Accent sur la conversion, division de l’humanité et doctrine sociale

L’une des caractéristiques du mouvement évangélique, d’après le « quadrilatère de Bebbington », réside dans son accent sur la conversion. Celui-ci est solidaire de la doctrine biblique d’après laquelle tout être humain est pécheur et perdu et a besoin de naître de nouveau pour voir le Royaume de Dieu.

Cette perspective favorise une focalisation sur l’évangélisation du monde, comprise comme proclamation du message de l’Évangile jointe à l’appel à le recevoir personnellement, car c’est par la prédication de la croix que Dieu sauve les croyants : le « crucicentrisme » est une autre caractéristique du mouvement évangélique.

Il arrive que la volonté de souligner l’urgence et la priorité de l’évangélisation conduise certains évangéliques à minimiser et même, dans les cas les plus extrêmes, à nier l’importance de l’implication sociale et surtout sociopolitique des chrétiens. Cette tendance ne correspond cependant pas à ce que l’on pourrait considérer comme une position médiane. Celle-ci se retrouverait plutôt dans les textes du Mouvement de Lausanne qui incluent la responsabilité sociale des chrétiens dans la mission de l’Église. Mais je me demande si, paradoxalement, le fait de penser le social au sein de la missiologie et à l’aide de concepts comme la « mission intégrale » ou la Missio Dei ne nuit pas à la constitution d’une doctrine sociale comme discipline à part entière. En effet, le registre de la « mission » qui nous place dans la perspective de la rédemption, de la venue du Royaume et du rôle de l’Église, me semble rendre plus difficile de penser la réalité de la « mission » commune que nous partageons avec nos frères et sœurs en humanité dans le cadre de l’ordre de la création, de la providence et de la grâce commune. Il ne s’agit pas de séparer le social de la mission, car les liens sont effectivement forts et nombreux, mais il s’agit de refuser de l’y réduire.

Plus profondément cependant, il faut relever que l’accent sur la conversion va avec une conception de l’humanité comme fondamentalement divisée : il y a ceux qui sont convertis et ceux qui ne le sont pas, les chrétiens et les non-chrétiens, les sauvés et les perdus. Même si cette perspective n’est pas absente du catholicisme, surtout dans ses formes les plus classiques, on peut dire que l’« universalité » est (presque par définition) un domaine dans lequel la doctrine catholique se meut aisément – et peut-être plus que jamais aujourd’hui si l’on considère les documents les plus récents signés par le Pape François(5). Ce n’est pas sans conséquence pour la démarche d’une doctrine sociale qui conduit plutôt à souligner ce qui unifie l’humanité, non seulement pour marquer que tous sont pécheurs, mais aussi pour penser une humanité et une société dans laquelle chrétiens et non-chrétiens vivent ensemble et collaborent à un bien commun.

Ajoutons qu’à la suite du Nouveau Testament, les évangéliques manifestent un intérêt particulier pour les chrétiens dans le besoin et cherchent à faire le bien « surtout envers les frères en la foi » (Ga 6.10). Comment articuler ce souci avec l’impératif de le pratiquer aussi « envers tous » ? Il y a là une difficulté à la fois théorique et pratique.

La question de la division de l’humanité me semble l’un des défis majeurs dans l’élaboration d’une doctrine sociale évangélique. Nous allons la voir ressurgir en abordant successivement la question de la place de l’Écriture et de la justification gratuite qui sont centrales dans l’héritage protestant qu’assument les évangéliques et qui correspondent à ce que l’on a appelé respectivement le principe formel et le principe matériel de la Réforme.

2. La place de la Bible

La Déclaration de foi de l’Alliance Évangélique affirme que nous croyons que l’Écriture Sainte est la Parole infaillible de Dieu, autorité souveraine en matière de foi et de vie. Une doctrine sociale pour les évangéliques se marquera forcément par un recours intense à l’Écriture. Celui-ci est loin d’être absent de la doctrine sociale de l’Église catholique qui s’y réfère abondamment. Mais le lecteur évangélique aura parfois l’impression que si cette dernière prend toujours son point de départ dans la Bible et offre des perspectives profondes sur son contenu, elle ne serre pas d’aussi près les textes que ce qu’il pourrait souhaiter. On est parfois bien loin de la preuve biblique.

Or la première question à poser est la suivante : ...

Auteurs
Daniel HILLION

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1.
Même si, comme on le verra, ils n’ont pas été rédigés dans une perspective de doctrine sociale, on peut penser tout d’abord aux textes du Mouvement de Lausanne dont les grandes déclarations (Déclaration de Lausanne (1974), Manifeste de Manille (1989) et Engagement du Cap (2020
2.
J’ai été particulièrement impressionné par l’ouvrage du théologien mennonite Ron SIDER, The Scandal of Evangelical Politics: Why are Christians Missing the Chance to Really Change the World? Grand Rapids, BakerBooks, 2008. Que l’on adopte ou pas l’ensemble des perspectives qu’il propose, l’ouvrage est si solidement argumenté et soigneusement documenté que l’on y trouve un apport de première importance.
3.
Pour une présentation de la doctrine sociale de l’Église catholique, on se référera à Compendium de la doctrine sociale de l’Église, établi par le Conseil Pontifical Justice et Paix, Paris, Cerf, Bayard, Fleurus-Mame, 2005. Ce document (plus de 300 pages de texte) est disponible dans son intégralité sur le site du Vatican : http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/justpeace/documents/rc_pc_justpeace_doc_20060526_compendio-dott-soc_fr.html, page consultée le 28/10/2020. Depuis la parution du Compendium, plusieurs textes importants de doctrine sociale ont été publiés, en particulier les encycliques Caritas in veritate de Benoît XVI sur le développement humain intégral en 2009 et Laudato Si du Pape François sur la sauvegarde de la « maison commune » en 2015.
4.
Je me suis inspiré pour cette définition d’éléments trouvés dans le Compendium de la doctrine sociale de l’Église, op. cit., p.39-41, n°72-75.
5.
La dernière encyclique Fratelli Tutti (2020) sur la fraternité et l’amitié sociale va très fortement dans ce sens http://www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20201003_enciclica-fratelli-tutti.html, page consultée le 05/11/2020. Il vaut aussi la peine de consulter le Document sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune, 2019, signé en commun par le Pape François et le Grand Imam d’Al-Azhar Ahmad Al-Tayyeb : http://www.vatican.va/content/francesco/fr/travels/2019/outside/documents/papa-francesco_20190204_documento-fratellanza-umana.html, page consultée le 05/11/2020.

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