Les particularités du pasteur réformé aux XVIe et XXIe siècles

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Comment penser pour aujourd’hui le pastorat ? Au milieu d’un cahier des charges XXL et multidirectionnel, à quoi fondamentalement et spécifiquement le pasteur est-il appelé ? À côté du ministère des « laïcs », de celui des anciens ou des diacres, quelle singularité la charge pastorale revêt-elle ?

À l’occasion des 500 ans de la Réforme, Charles Nicolas se tourne avec profit vers notre héritage pour nous rappeler aux fondamentaux du pastorat, tel que les Réformateurs le concevaient : priorité non négociable à la piété, l’enseignement (la doctrine) et l’implication pastorale. Par cet effort de concentration sur l’essentiel, le pasteur du XXIe siècle pourrait éviter bien des écueils : l’éparpillement, la superficialité et l’usure.

Les particularités du pasteur réformé aux XVIe et XXIe siècles

Ce n’est pas ici l’étude d’un expert, mais celle d’un pasteur qui trouve dans l’expérience et l’enseignement de la Réforme protestante du XVIe siècle un soutien précieux pour son propre ministère, un équipement pour tenter d’éviter maintes dérives toujours actuelles, à droite et à gauche. Mon objectif n’est donc pas de parler de la figure sociale du pasteur mais de son ministère, de sa pratique.

L’intitulé de cet article juxtapose deux périodes fort éloignées l’une de l’autre. 500 ans ! Même si le XVIe siècle inaugure, en Histoire, ce qu’on appelle la période moderne – notamment à cause de l’impact produit par la Réforme – il s’est passé beaucoup de choses en cinq siècles. Ceux qui accordent une grande importance à la contextualisation diront : « Qu’est-ce que l’homme du XXIe siècle a de commun avec l’homme du XVIe siècle ? » Ma réponse est : tout ou presque.

J’illustre cela avec cette citation tirée des Propos de table de Martin Luther(1)  :

« Hélas ! Nous voyons des choses étranges. Il nous faut voir le vice, le péché et la malice, déjà profondément enracinés, prendre une telle ampleur, qu’aucun prédicateur n’a plus le droit d’y faire allusion, encore moins de le réprimander sans exposer sa vie et ses biens, ou sans courir le danger d’être chassé. Quand les prédicateurs loyaux et pieux se mettent à blâmer le péché, on les injurie, on dit qu’ils sont querelleurs, hargneux, qu’ils parjurent les lois divines et humaines, qu’ils s’attaquent à l’honneur des gens, enseignent le mépris de l’autorité, provoquent la révolte et la sédition… »

En somme, plus une pensée est profonde, plus un enseignement est fondé, plus ils gardent leur pertinence par-delà les époques et les modes. Au fond, les réalités principales demeurent inchangées, les bonnes comme les mauvaises. Ce n’est donc pas par conservatisme que nous nous penchons ici sur le remarquable travail effectué par les Réformateurs du XVIe siècle : à cette école, nous avons encore beaucoup de bénéfices à tirer aujourd’hui.

1.    Le sacerdoce commun des croyants et les ministères

Il est difficile de dire quel est l’apport majeur de la Réforme : la justification par la foi, la primauté de l’Écriture, ou la primauté de Christ, avec pour corollaire le sacerdoce commun des croyants, si important, et qui, pourtant, n’abolit pas les ministères... C’est ce dernier point que je veux souligner pour commencer.

C’est avec Ignace d’Antioche, au début du IIe siècle, que s’est instaurée la pyramide hiérarchique des ministères. Calvin écrit que « ce fut une profanation de prendre le titre d’évêque pour l’un qui avait prééminence par-dessus les autres, et que ceux qui fussent inférieurs fussent prêtres ».

a.    Selon la doctrine évangélique luthérienne(2)

le mot ministère est employé dans l’Écriture et dans l’Église dans un sens large et dans un sens plus précis.

Ainsi, Martin Luther a distingué sans les opposer le sacerdoce spirituel de tous les croyants et le ministère public. Il écrit :

« Dès que nous sommes devenus chrétiens et que nous avons été greffés en Christ, nous avons le droit et l’autorité de prêcher et de confesser la Parole que nous tenons de Lui, chacun selon ses dons et selon sa vocation. En effet, bien que nous ne soyons pas tous appelés au ministère public, chacun doit pourtant enseigner, instruire, consoler et exhorter son prochain avec la Parole de Dieu, partout où et chaque fois que c’est nécessaire. C’est ainsi que les parents doivent agir à l’égard de leurs enfants et de leurs serviteurs, et un frère, un voisin, un citoyen, un paysan, à l’égard de son semblable. Chaque chrétien peut instruire et exhorter son frère moins avancé dans la connaissance des Dix commandements, du Credo, du Notre Père, etc. »

Cela semble banal, mais cela ne l’est pas, et aujourd’hui encore il ne serait pas inutile de le rappeler en maints endroits.

Mais Luther écrit par ailleurs :

« Bien que nous soyons tous prêtres, nous ne pouvons ni ne devons tous, pour autant, prêcher, enseigner et diriger. Mais dans la foule des croyants, nous devons choisir ceux d’entre eux auxquels nous confierons cet office. Et celui qui en assume la charge n’est pas fait prêtre par cet office (car tous le sont !), mais il est le serviteur de tous les autres. Ainsi, vous devez distinguer entre le ministère – ou office – du serviteur et le sacerdoce commun à tous les chrétiens baptisés. »

N’y a-t-il pas un risque d’opposition cependant ? La doctrine évangélique luthérienne dit :

« Il est évident que le ministère public ne s’oppose pas au ministère général de tous les croyants qui, en tant que prêtres spirituels, ont tous le devoir de proclamer l’Évangile dans le monde entier (1 Pi 2.9). Au contraire, l’office du ministère public présuppose le sacerdoce spirituel de tous les croyants. D’une part, en effet, les ministres appelés doivent être eux-mêmes des prêtres spirituels, c’est-à-dire de vrais croyants (1 Tm 3.2-7 ; Ti 1.5-9) ; d’autre part, ils administrent publiquement, c’est-à-dire au nom des croyants qui les ont appelés, les devoirs et les privilèges qui sont ceux de tous les croyants. »

Pourquoi l’expression ministère public ?

Le ministère chrétien est appelé public non à cause du lieu où il exerce ses fonctions, mais parce qu’il est accompli au nom et par l’autorité de la congrégation, de telle sorte que même les fonctions accomplies en privé font partie du ministère public.

Les ministères reconnus par l’Église agissent bien pour elle, avec elle, mais aussi en son nom et plus particulièrement au nom des congrégations locales. Dans ce sens par exemple, le ministère pastoral présuppose l’existence d’Églises locales, puisqu’il ne peut être établi que là où elles existent. On voit cela dans le Nouveau Testament (Ti 1.5,7 ; 1 Tm 3.5 ; Ac 20.28 ; 1 Pi 5.3).

Ce ministère public est-il absolument nécessaire ? Bien qu’il soit d’institution divine, il n’est pas nécessaire d’une façon absolue. En effet, tous les croyants sont tenus d’annoncer l’Évangile, de s’instruire et de s’exhorter les uns les autres. Luther disait ainsi que :

« Le monde peut devenir si épicurien que l’on ne trouvera plus aucun ministère public chrétien sur la terre, de sorte que l’Évangile ne sera préservé que dans les foyers chrétiens, par les parents chrétiens. »

La nécessité absolue ne s’applique qu’à l’usage de la Parole de Dieu et en particulier à celui de l’Évangile de Christ sans lequel aucun homme ne peut être sauvé. Il n’empêche que, même s’il n’est pas absolument nécessaire, le ministère public ne doit pas être méprisé. Le mépris du ministère public trouve toujours son origine dans le mépris du Christ et de son Évangile.

En quoi consiste principalement l’autorité du ministère ? Cette question est d’une importance toute particulière car un flou considérable l’environne, à cause de nombreuses faiblesses et difficultés. La doctrine luthérienne répond ainsi à cette question :

  1. l’autorité de prêcher l’Évangile et d’administrer les sacrements,
  2. l’autorité de remettre et de retenir les péchés, ce que Luther appelle l’office des clés. En réalité, cela consiste à administrer la participation à la Cène et relève donc de l’exercice de la discipline, dans sa dimension pastorale. Nous y reviendrons plus loin.

Est-ce accorder aux ministres ordonnés trop de pouvoir ? Voilà ce que dit la doctrine luthérienne :

« Les ministres n’ont aucun pouvoir en dehors de celui qui provient de leur vocation et qui s’attache à leur office. Les pasteurs ne doivent jamais exercer le pouvoir d’excommunication sans la congrégation (Mt 18.17-18 ; 1 Co 5.13) : ils agissent pour elle et avec elle. La fonction du pasteur, dans ce domaine précis, consiste à guider correctement la congrégation dans l’appréciation de chaque cas. »

En même temps, Luther enseigne que le ministère pastoral étant celui de la Parole de Dieu, les croyants sont tenus d’obéir à leurs pasteurs aussi longtemps que les pasteurs sont de vrais ministres de la Parole (Hé 13.17 ; Lc 10.16). Mais dès qu’ils s’écartent de cette Parole et qu’ils enseignent des commandements d’homme, ils n’ont plus aucune autorité, et leurs auditeurs doivent refuser de leur obéir, pour motif de conscience (Mt 23.8 ; Ro 16.17). Quant aux adiaphoras, c’est-à-dire les choses qui ne sont ni ordonnées ni interdites par la Parole de Dieu, elles ne doivent pas être laissées à la discrétion des pasteurs, mais décidées par la congrégation tout entière.

b.    La position de Calvin est bien proche,

me semble-t-il, de ce que nous venons de lire. Nous trouvons chez lui également, loin de l’éparpillement que l’on constate si souvent aujourd’hui, la double priorité de la prédication et de l’administration des sacrements, à laquelle s’ajoute l’exercice collégial de la discipline. Calvin lui aussi dit que l’autorité des pasteurs est liée à celle de Christ, tout en précisant que « chaque membre est tenu d’apporter ce qu’il pense juste, à condition que cela se fasse décemment et par ordre, sans troubler la paix ni la discipline ».

Je cite deux textes de Calvin qui s’équilibrent magnifiquement, l’un sur l’autorité et la dignité du ministère pastoral, l’autre sur son humilité et sa dimension de service :

« Que les ministres de la Parole osent donc toutes choses hardiment par cette Parole dont ils ont été établis les dispensateurs. Par cette Parole, qu’ils commandent à tous, des plus grands aux plus petits, qu’ils édifient la maison de Christ, qu’ils démolissent le règne de Satan, qu’ils paissent les brebis, qu’ils tuent les loups, instruisent et exhortent les dociles, accusent, reprennent et convainquent les rebelles et les obstinés ; mais tout par la Parole de Dieu. »

« En général, tous les offices d’Églises sont nommés diaconies, c’est-à-dire ministères ou services : car les pasteurs ne sont points ordonnés et choisis pour dominer. Pour quoi donc ? Pour le service des fidèles, comme il est dit : « Qu’on nous regarde et qu’on nous considère pour serviteurs de Jésus-Christ, et pour serviteurs aussi de son peuple et de son troupeau(3). »

c.    Quelques remarques personnelles

La place et le ministère du pasteur sont malheureusement problématiques trop souvent. Ils ont trop de pouvoir et sont en même temps considérés comme des valets. Ce n’est pas bon. Peu de vocations, somme toute, et un taux d’abandon, après quelques années, relativement important(4). Dans bien des cas, on se demande si le pasteur est plutôt un atout ou un obstacle à l’avancement de l’Église. Quand je dis avancement, je veux dire maturité, ce qui est autre chose que d’avoir des réunions et des activités.

Il y a à cela une foule de raisons qui ne peuvent se développer ici. Je mentionne le modèle clérical hérité du catholicisme(5). Il y a aussi l’influence du Siècle des Lumières et le Concordat (en France) qui ont fait du pasteur un notable, un intellectuel sur le modèle universitaire, et de l’assemblée des auditeurs passifs. Il y a le modèle associatif qui fait du pasteur le permanent salarié de l’Église, avec un cahier des charges multidirectionnel qui le contraint à avoir un ministère touche-à-tout et superficiel. Il y a enfin le modèle inspiré de la psychanalyse qui fait de l’accompagnement le maître mot du ministère. Accompagner est très important et cela peut manquer dans beaucoup de cas. Mais un berger ne fait-il qu’accompagner son troupeau ? Certes pas ! Avec ces diverses dérives, on est loin du modèle biblique christocentrique et d’une Église où Dieu se sert de chaque chrétien comme un ouvrier se sert de son instrument (Calvin).

2.    La piété, la doctrine, l’implication pastorale

Pourquoi retenir et associer ces trois mots maintenant ? Pour deux raisons : chez Luther comme chez Calvin, ils sont toujours présents et indissociables ; chez nous aujourd’hui, ils ne sont pas toujours présents et sont souvent dissociés.

Or, que vaut la doctrine sans la piété ? Et la piété sans la doctrine ? Et l’un ou l’autre – et même les deux – sans les implications pastorales ? Quelque page que vous lisiez des Réformateurs, vous y trouvez ces trois éléments mêlés l’un à l’autre, comme trois dimensions d’une même réalité, d’un même engagement : ...

1. Martin LUTHER, Propos de table, Paris, Aubier, 1992.

2. J.T. MULLER, La doctrine chrétienne, Strasbourg, Ed. Le Luthérien, 1956 (réédité en 1987).

3. Sermon sur 1 Timothée 3.6-7, en 1563.

4. Étienne LHERMENAULT, Un ministère durable, Cahier de l’École pastorale n°16, 2010. Voir aussi Lucie BARDIAU-HUYS, « Quitter ou non le ministère pastoral. Une analyse des motifs et du processus décisionnel », Thèse de doctorat à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, 2012.

5. Henri BLOCHER parle de certains pasteurs comme de « prêtres désacerdotalisés ».

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