Pasteur, une vocation en tension

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Pasteur, une vocation en tension

Pasteur, une profession qui ne fait plus recette ? Si l’on écoute le témoignage des anciens, le « métier » semble s’être durci, complexifié. Son exercice et sa réception ne semblent plus aussi évidents qu’autrefois. Les données statistiques liées à la crise des vocations (qui n’épargne aucune Église, à l’exception des Assemblées de Dieu) alertent, et les abandons et autres interruptions de ministère ne constituent plus aujourd'hui l’exception. À la mentalité d’autrefois : « Pasteur un jour, pasteur toujours » se substitue désormais un phénomène contemporain bien identifié : le désir de ne plus exercer la même activité toute sa carrière. Celui de vivre plusieurs vies en une seule. La mode est au zapping, et en cela le pastorat ne fait pas exception. Dans ce sens Lucie Bardiau-Huys relève :

« Certaines enquêtes montrent qu’un pasteur n’exerce ce métier en moyenne pas plus de quinze ans ; un tiers des pasteurs a déjà envisagé de quitter le ministère ; la moitié au moins des débutants change de carrière après cinq, six, sept ans d’exercice ; un pasteur seulement sur vingt est encore en poste en paroisse à l’âge de la retraite, et un sur dix se sera dirigé vers un ministère spécialisé(1). »

À l’appui de cette tendance, Étienne Lhermenault, dans une enquête portant sur le corps pastoral de la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France a identifié pas moins de 49 interruptions de ministère sur la période allant de 1994 à 2008 (sur une population de 140 pasteurs)(2). Le tribut est lourd, et les questions que suscite ce constat, nombreuses. Comment prendre soin des ministères que Dieu donne à son Église ? Comment veiller au renouvellement des besoins actuels et à venir (avec la vague croissante du départ à la retraite des baby-boomers) ? Sans oublier l’ensemble des besoins pastoraux liés à l’implantation d’Églises nouvelles ! Et au milieu de tout cela, comprendre, d’abord, ce qui rend l’exercice pastoral aujourd'hui peut-être plus difficile qu’autrefois, identifier les tensions qui le traversent, et réfléchir, dans le contexte actuel, à rendre ce ministère plus attrayant et tenable dans la durée.

Un contexte particulier : la modernité tardive

Dans un article paru dans Les Cahiers de l’École pastorale en 2004, Étienne Lhermenault questionnait : « Bergers, où fuyez-vous ? ». Il faisait de la fuite une marque singulière de notre époque. Un signe de l’air du temps travaillant autant à la difficulté du vécu ecclésial qu’à la tentation, pour les bergers, malmenés, de jeter l’éponge. Voici ce qu’il en disait :

« Depuis Adam et son péché, l’histoire de l’humanité peut se lire comme une fuite loin du regard de Dieu. Et cette attitude semble particulièrement marquer notre société. À peu près toutes ses prétentions peuvent s’entendre aussi comme de profondes craintes :

      • son culte de la jeunesse et du corps comme la peur du vieillissement et de la mort ;
      • son obsession de la performance et du bien-être comme la crainte de la maladie et du dépouillement ;
      • sa protestation d’amour et de liberté comme un refus d’engagement et de fidélité.

Notre civilisation se construit – peut-être devrais-je dire se déconstruit – sur la fuite : les cerveaux s’expatrient, les capitaux s’évadent, les pères démissionnent, les citoyens s’abstiennent, les conjoints se séparent… Faut-il beaucoup allonger la liste pour vous convaincre que l’adage « Courage, fuyons ! » n’a jamais eu autant de succès ? Et nos Églises échappent moins que nous ne voulons l’admettre à l’influence du monde en la matière. Il n’est pas rare que l’indignation me saisisse quand je vois et j’entends comment les conflits sont abordés dans les Églises sous ma responsabilité : l’arme suprême souvent agitée, parfois utilisée, c’est la démission(3). »

Au-delà de ce marqueur spécifique de la fuite, d’autres tendances lourdes caractérisent l’époque, et influent de manière significative sur la condition et l’exercice pastoral. Elles travaillent inlassablement à l’érosion des structures d’appartenance, de loyauté et d’autorité, et rendent la gestion de toute vie communautaire plus ardue qu’elle ne l’était autrefois.

À grands traits, nous pourrions parler avec Lipovetsky, pour qualifier l’air du temps, de l’ère du vide(4). Correspondant à ce que l’auteur appelle la deuxième révolution individualiste, la modernité tardive (ou post-modernité) amène à son acmé la volonté d’autonomie de l’individu. La Raison (moderne), les grands systèmes, les valeurs transcendantes, communes, sont déconstruits, l’idée même d’une loi universelle et de règles fixes, valant pour tous, disqualifiée. Exit les notions de volonté générale, de conventions sociales, de normes et de « rôles », le temps est à l’agencement d’une société flexible qui s’organise avec le moins de contraintes et le plus de choix privés possible. Avec le moins de coercition, et le plus de compréhension possible. Ce qui fait loi : l’exaltation de soi, le culte de l’accomplissement personnel, et le respect des singularités subjectives, en un mot, le droit inaliénable d’être soi-même, à l’assaut des régulations collectives (oppressantes) et des structures d’autorité et de coercition afférentes. Au sein de ce processus de personnalisation qui travaille la société, toutes les options, toutes les vérités se valent et peuvent cohabiter sans contradiction, ou tentative d’homogénéisation. La priorité est à la réalisation de soi dans la sphère privée, là où l’idée même d’un espace public, commun, recule. Le social se dissémine et la vie (véritable) culmine dans l’intime.

Les institutions, les communautés et les entreprises sont de fait contraintes de moduler leur fonctionnement et leur offre sur les aspirations des individus. Gadgétisation, diversification, personnalisation, narcissisation de la société, partout c’est la recherche de ...

1. Lucie BARDIAU-HUYS, Quitter ou non le ministère pastoral ? Une analyse des motifs et du processus décisionnel, Thèse de doctorat soutenue à la FLTE, 2012, p. 7.

2. Étienne LHERMENAULT, « Un ministère durable », Les Cahiers de l’École pastorale 76, 2010, p. 15-16.

3. Étienne LHERMENAULT, « Bergers, où fuyez-vous ? », Les Cahiers de l’École Pastorale 53, 2004, p. 4-5.

4. Gilles LIPOVESTKY, L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris, Gallimard, 1983.

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