Le démoniaque

Extrait
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Le texte que nous publions est extrait du livre de Philippe Augendre, « De la peur à la paix et la joie, Essai sur la possession démoniaque et la vie chrétienne ». Les deux parties de ce texte sont les chapitres 24 et 25 de ce livre. Merci à l’auteur et aux Éditions Vie et Santé de nous avoir permis d’en extraire ces bonnes pages.

Le démoniaque

Dès que l’on constate l’existence de comportements interprétables comme des possessions, se pose la question : troubles pathologiques ou vraie expérience surnaturelle ? Les réponses peuvent varier dans d’extrêmes proportions, ce qui ne met nullement en cause leur sincérité, car elles dépendent beaucoup de la position philosophique ou religieuse de chacun.

La part des choses

Les libres-penseurs qui ne croient pas à l’existence de Dieu, les chrétiens qui ne croient pas à celle du diable, ou qui considèrent les récits bibliques comme des textes mythologiques, répondront vraisemblablement que la possession, au sens immédiat du terme, n’existe pas du tout. Le taux de « vraies » possessions, c’est-à-dire dues à la présence d’un démon, esprit malin ayant une existence réelle, est pour eux de 0 %.

À l’autre bout de la chaîne interprétative, de nombreuses personnes pensent se trouver souvent en présence de phénomènes démoniaques. Selon les personnes et les groupes religieux ou ethniques, le pourcentage de possession sera évalué à 60, 80, voire 90 % ou plus. Cette vision des choses se retrouve dans des contextes variés, chez des non-chrétiens, chez des personnes adeptes des différentes formes de satanisme ou d’occultisme et chez d’autres qui, loin d’être adeptes de l’occultisme, partent au contraire en guerre contre lui. Telles sont, par exemple, les mentalités que l’on retrouve dans beaucoup de mouvements religieux variés à tendance fondamentaliste, où l’on traduit souvent tout obstacle, toute difficulté ou toute opposition en termes d’affrontement démoniaque immédiat . Cette interprétation peut se généraliser dans les rencontres publiques de type revivaliste ou de « délivrance », par le simple fait que les « évangélistes » animant ces rencontres y croient, la souhaitent et la créent. Une telle lecture ne met évidemment pas en cause la sincérité de ces personnes. Je m’explique : ces orateurs souhaitent l’affrontement démonique parce que, inconsciemment ou non, ce sera la preuve de leur autorité et la justification du bien-fondé de leur ministère, en même temps qu’un argument publicitaire non négligeable. Ils le créent, sans s’en rendre compte, par leur conviction et leur ton, par le style du discours, par le cadre visuel et auditif, par l’emphase croissante, par l’orchestration du climat émotionnel, par le choix suggestif du vocabulaire, des images et des thèmes, allant de pair avec la pauvreté de leur traitement intellectuel. On trouve toujours un peu ce que l’on cherche : c’est un processus auto-validant et un artefact  bien connu de la psychologie des foules. C’est ce que reconnaissent deux chrétiens évangéliques aux vues équilibrées : « De nos jours, tout ce qui est relatif aux démons semble électriser une réunion d’église ou un groupe d’étude biblique. En tombant dans les excès, on tombe également dans toutes sortes de pièges et on devient la proie du diable. […] Les démons ne méritent certes pas toute l’attention qu’on leur accorde  ».

Entre le 0 % d’un côté et les presque 100 % de l’autre, où se trouve la juste appréciation des choses ? La réponse est difficile. Un chemin pourtant se présente à nous, étroit certes, qui a cependant le mérite d’exister et de fournir, selon moi, des garanties de sérieux. C’est la réflexion, l’expérience et le savoir accumulés par des personnes compétentes qui se sont efforcées de se pencher de manière aussi objective que possible sur le phénomène. Deux exemples, de source directe. Pascal Ide, auteur de nombreux ouvrages traitant de philosophie de l’homme, est non seulement prêtre et théologien, mais aussi docteur en philosophie et docteur en médecine. Je l’ai rencontré, ayant participé avec lui, il y a quelques années, à une formation de plusieurs jours à Compiègne ; j’ai pu apprécier, autrement que par ouï-dire, sa compétence et son sérieux. Que déclare-t-il à ce sujet ? « En théorie, le diagnostic ne va pas de soi, mais dans la pratique, quand ils le posent, les exorcistes sont sûrs de leur fait. Moi-même, je puis vous assurer que j’ai rencontré de vrais possédés, indéniablement  ». Ce témoignage d’un homme averti ne peut pas ne pas être pris au sérieux. Il montre qu’entre les réponses idéologiques extrêmes, il existe une voie moyenne et réaliste. Le deuxième exemple va permettre une évaluation chiffrée. Lors du XIVème Colloque de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse sur « États mystiques et possessions  », j’ai eu l’occasion de rencontrer Maurice Bellot, un prêtre retraité à la carrière bien remplie : sept ans comme moine bénédictin, quatorze ans de prêtrise, psychologue-praticien, longue expérience dans la gestion d’entreprise. Il était alors exorciste, responsable d’une équipe de douze personnes couvrant les huit diocèses d’Île-de-France. Dans une conversation, il me dit en substance ceci : les personnes consultant pour des phénomènes d’influence démoniaque étaient accueillies pour un premier entretien de base. Elles pouvaient ensuite, si nécessaire, bénéficier d’un ou deux entretiens d’écoute thérapeutique. Dans une statistique portant sur 1.500 personnes, les deux tiers s’arrêtaient à ce stade. Les 500 autres restantes étaient confiées à des prêtres exorcistes. Ceux-ci, après une sérieuse évaluation pluridisciplinaire, procédèrent effectivement à 15 exorcismes, soit 1 % de la population initiale.

Je retiendrai ce chiffre plus comme un ordre de grandeur que comme une information rigoureuse, à prétention scientifique . Admettons même une large marge d’erreur qui diviserait ou multiplierait ce chiffre par deux ou par trois, suivant que le diagnostic de possession ait été sur- ou sous-évalué. Cette évaluation fournit néanmoins, pour une population analogue à celle étudiée en région parisienne, un ordre de grandeur de nature à orienter une attitude pratique. Cela veut dire que, lorsqu’une personne se croit possédée, il existe une très haute probabilité, de l’ordre de 97 à 99 %, pour qu’elle ne le soit pas vraiment, malgré les apparences trompeuses. Cela donne à réfléchir et impose d’une part une grande prudence, maître mot de cet essai, et d’autre part une vraie approche pastorale, sérieuse, informée, méthodique.

Quand la prudence fait défaut…

« Quand la prudence fait défaut, le peuple tombe ; et le salut est dans le grand nombre des conseillers  ». Tirons quelques leçons des faits que je viens de rapporter.

Lorsqu’une personne, avec une grande piété et beaucoup de foi, je n’en doute pas, mais sans une formation spéciale, prend pour argent comptant en matière de démonologie les dires d’un patient ou de son entourage, ou ses impressions personnelles, il y a 95 % de risques qu’elle se trompe complètement, et avec de graves conséquences. Cela est particulièrement vrai quand, dans des rencontres publiques, il est suggéré ou proposé, dans l’émotion du moment et sans le recul indispensable, des interventions de type exorcisme. Le zèle, en ce domaine aussi, doit s’accompagner d’intelligence (Rm 10.2). Cela demeure vrai dans un contexte plus serein et dans des échanges que l’on veut réfléchis. Il m’est arrivé de discuter de ces faits avec des collègues pasteurs, des hommes de valeur, spirituellement et intellectuellement qualifiés, convaincus d’apporter des témoignages fiables sur telle ou telle manifestation diabolique. Dans l’immense majorité des cas, ils étaient emportés par leur conviction, et je les ai surpris en inconscients mais flagrants « délits » d’imprécision, d’incohérence voire d’enjolivement. Si cela avait été une enquête policière, le premier investigateur un peu professionnel aurait déclaré nul leur rapport. Souvent, ce sont des témoignages de seconde ou de troisième main, dont on clame au début la fiabilité. Mais les tentatives de faire préciser les choses échouent : il est impossible d’obtenir le lieu, ou la date ou les circonstances exactes, l’identification de la personne, le trajet par lequel l’information est parvenue à la connaissance de l’interlocuteur , l’existence et l’identification de témoins. En un mot, la traçabilité du phénomène est quasi nulle. Rappelons-nous L’exorciste  et comment cette immense affaire, tenue pour véritable par des millions de personnes, s’est révélée ne reposer sur presque rien. Aucun témoin ni témoignage, et un jeune prêtre, exorciste forcé, reconnaissant honnêtement a posteriori n’avoir pas toujours noté exactement les faits et les avoir rapportés plus tard en comblant les lacunes par des broderies allant dans le sens attendu. Même des spécialistes dans leur domaine ont du mal à faire la part de biais comme celui de la « désirabilité sociale » d’un milieu ; et ce n’est pas, tant s’en faut, la seule source d’inexactitudes. Donc prudence !

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