Renouer le lien intergénérationnel dans l’Église

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Comment vivre l’Église comme une famille faisant (réellement) place à chacun ? Construire une communauté centrée sur l’être et les relations, plutôt que sur la performance ou sur (l’entre) soi ? Comment permettre que l’aîné soit partie prenante de la vie et de la dynamique communautaire, sans avoir le sentiment d’être « sur la touche » ? Continuer à bénéficier de ses apports, de son support, de sa vie de prière. Et dans le même temps offrir aux jeunes un cadre de confiance et de bienveillance pour oser l’initiative, la prise de responsabilité ? Comment l’Église peut-elle faire, et être, tout cela ?

C’est à toutes ces questions que Micaël Razzano, pasteur de la Fédération baptiste et secrétaire général des GBU, et à ce titre particulièrement sensible à la question de l’accompagnement de toutes les générations, s’est attaqué dans cet article(1). Quel que soit votre âge, ou votre « place » dans l’Église, vous le lirez avec profit.

Renouer le lien intergénérationnel dans l’Église

Aujourd’hui, on parle beaucoup, et à juste titre, d’accueil et d’intégration. Accueillir son prochain dans sa différence reste souvent un défi et représente un enjeu majeur pour notre société d’individus si fragmentée. Mais la différence est multiple et il convient de ne pas la réduire. La différence culturelle est sans doute celle qui nous vient le plus vite à l’esprit quand on pense à l’Église, parce que nos communautés rassemblent des personnes venues de tous les continents. En revanche, la différence des générations retient souvent moins vite l’attention alors même que des initiatives intéressantes sont menées dans la société à ce sujet(2). Pourtant le vécu intergénérationnel ne va pas de soi, même dans une communauté chrétienne. Déjà dans l’Église primitive, l’apôtre Paul exhorte Timothée en ces termes : « que personne ne méprise ta jeunesse » (1 Tm 4.12).

La différence est souvent perçue d’abord comme une menace. Pour qu’elle devienne une source d’enrichissement, il faut donc apprendre à la connaître, chercher à l’apprivoiser. « Il faut un village pour éduquer un enfant », selon un proverbe africain. Dans une société individualiste comme la nôtre, l’Église peut devenir ce village, ce lieu d’apprentissage où l’on tisse et renoue le lien intergénérationnel, cette communauté où l’on apprivoise la différence pour qu’elle devienne une force.

L’Église est une communauté dont le témoignage au monde se manifeste d’abord par les relations qu’elle cultive en son sein : « À ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » (Jn 13.35). Or, de bonnes relations entre générations participent pour beaucoup à ce témoignage, surtout dans une société où les relations intergénérationnelles sont souvent compliquées. Mais là comme ailleurs, les bonnes relations ne se décrètent pas. Elles se travaillent et demandent un soin constant.

En rassemblant des personnes de tous âges, la communauté chrétienne est donc invitée à relever le défi intergénérationnel. Quelle place pour la personne âgée dans l’Église ? Comment mieux intégrer les jeunes à la vie de l’Église ? Comment encourager une dynamique intergénérationnelle au sein de l’Église ? Voici les questions qui conduiront ma réflexion. Les limites de l’article contraignent à des choix. Je ne développerai donc pas la question des enfants, ni la place des actifs, mais je proposerai des pistes de réflexion qui les intègreront en dernière partie.

1. Valoriser le maillon faible

La société dans laquelle nous sommes valorise le rendement, la productivité, la performance, le jeunisme, le « tout, tout de suite », la réussite, le succès, etc. L’Église n’échappe pas à cette pression, car elle est composée d’humains qui vivent dans la société et sont influencés par sa mentalité. Or, dans cette course à la réussite, le maillon faible est souvent éliminé. La personne âgée peut ainsi se sentir hors-jeu alors que la stratégie biblique est tout autre ! Elle ne cherche pas à éliminer le maillon faible comme dans l’émission télévisée qui portait ce nom, mais plutôt à l’intégrer. Tout au long de la Bible, le Seigneur nous invite, en effet, à considérer le plus petit, le plus faible, car c’est souvent à travers lui que Dieu manifeste sa force (1 Co 1.26 ; 2 Co 4.7).

Le ministère de l’Église

Pour mieux comprendre la place de la personne âgée dans la dynamique d’une Église locale, il est utile de définir d’abord ce qu’on entend par « ministère de l’Église » à partir de cette stratégie biblique qui valorise le maillon faible. Ne confondons-nous pas, en effet, ministère et activités dans l’Église ? Ainsi, remplir un ministère revient souvent à occuper une fonction, renforcer une équipe, conduire une activité qui paraît indispensable à la vie de l’Église. Dans leur livre L’essentiel dans l’Église, Colin Marshall et Tony Payne trouvent que les communautés consacrent trop de temps à débattre de l’organigramme et pas suffisamment à édifier les personnes(3). Une manière de gérer l’Église est de procéder à partir des programmes d’actions en cherchant les personnes qui correspondent à ces activités. Une autre est de procéder à partir des personnes en se demandant comment développer leurs dons et leur capacité de ministère. Dès lors, il est plus facile d’intégrer le « maillon faible » du point de vue des standards de la société, car ce qui est mis en avant ce n’est plus l’activité ou la performance, mais la personne, le disciple. Ce fonctionnement recentre sur les bonnes priorités : celles de l’être, de la relation et non pas celles du faire et de l’action. N’est-ce pas ce que le Seigneur Jésus nous enseigne tout au long de son ministère terrestre ? Les évangiles nous disent qu’il passait du temps dans la prière (parfois des nuits entières !), dans les entretiens (surtout chez Jean), les échanges, chez les gens, partageant un repas, etc. Le ministère de Jésus s’exerce pour l’essentiel dans la relation. Quand l’Église remet au centre de son ministère les personnes au lieu des actions et des programmes, elle fait place à l’accompagnement, la prière, l’écoute de la Parole, la présence qui construit l’être.

Des préjugés à combattre

Ce ministère allant à contre-courant de l’activisme ambiant, il oblige à combattre un certain nombre de préjugés. Lesquels ? À la suite de Monique de Hadjetlaché(4), j’en mentionnerai quatre, relatifs à l’accueil et à l’intégration de la personne âgée :

  1. Accueillir la personne âgée, la valoriser en l’intégrant dans le ministère de l’Église, c’est accepter que la vieillesse et la mort font bien partie de la vie. Or, aujourd’hui, on a plutôt tendance à occulter la mort et à gommer tout signe extérieur de vieillissement en cherchant à maintenir à tout prix une apparence d’éternelle jeunesse.

  2. Accueillir et intégrer la personne âgée dans le ministère de l’Église locale, c’est être convaincu qu’on peut évoluer et changer à n’importe quel âge et qu’on peut aussi recevoir de tout âge. Dans un journal télévisé, une femme quinquagénaire, ancienne secrétaire de direction qui avait été licenciée, témoignait de ses difficultés à retrouver du travail, essentiellement en raison de son âge. Lors d’un entretien, on lui a fait comprendre qu’après 50 ans, les neurones ne fonctionnent plus de la même manière ! Qu’adviendrait-il d’une personne encore plus âgée ?

  3. Autre préjugé à combattre : aujourd’hui, bien vieillir c’est rester jeune alors que du point de vue biblique bien vieillir, c’est plutôt bien vivre chaque moment de sa vie, car il y a un temps pour tout comme nous l’enseigne l’Ecclésiaste (Ec 3.1-8). Là encore, la perspective biblique met l’accent sur l’être plus que sur le faire. Entourer les personnes âgées, leur laisser une place dans la communauté, c’est aussi une manière de préparer les nouvelles générations à bien vieillir.

  4. Enfin, à l’ère du tout jetable, « quand c’est vieux, on jette ». Intégrer la personne âgée dans le ministère de l’Église, c’est remettre en question cet a priori, particulièrement chez le jeune ; c’est l’aider à construire son identité en intégrant aussi le passé et en évitant de confondre ce qui est nouveau avec ce qui est forcément bon, vrai, meilleur. La nouveauté, l’originalité ne sont pas toujours un gage d’authenticité. D’ailleurs, les personnes âgées peuvent être aussi originales que les jeunes dans la mesure justement où elles vont apporter quelque chose qui ne correspond pas forcément aux critères du moment.

La personne au centre

Dans son livre « Apprendre à vieillir », Paul Tournier attire notre attention sur un mal de notre société :

Cette maladie me paraît être principalement la dépersonnalisation de notre monde moderne. Tous nos problèmes ne sont envisagés qu’en tant que problèmes techniques. Or la technique est principalement impersonnelle(5)

On sait que Jacques Ellul a aussi posé un regard très critique sur la technique, ne cessant de nous alerter sur ses dérives(6). La technique a envahi notre quotidien qui est devenu de plus en plus dépersonnalisé même, et peut-être surtout, dans le domaine de la communication. Que ferait-on aujourd’hui sans son iPhone, sans Internet ? Est-on pour autant plus proche, plus personnel ? Force est de constater qu’on passe beaucoup de temps derrière ses écrans à communiquer avec des personnes au loin et de moins en moins avec celles que nous côtoyons tous les jours, ce qui accroît l’isolement.

Les personnes âgées ont un rôle essentiel à jouer dans l’Église car, par leur présence, elles rappellent que son ministère est d’abord affaire de communion, de présence, de relation. La personne âgée, en raison de son expérience, pourra parfois mieux faire la part des choses entre l’urgent et l’important. Dans la Bible, les Proverbes associent le grand âge à l’expérience (Pr 16.31). Comme le fait remarquer Jacques Vermeylen :

Le portrait de l’homme avisé dans les Proverbes met en évidence ce que nous pourrions appeler les "valeurs de passivité". La sagesse est faite d’écoute, d’obéissance, d’humilité, de maîtrise de soi, de prudence et non de créativité, de développement, de liberté(7).


Ce portrait correspond plus à ...

1. Cet article reprend une série de trois interventions données à l’occasion d’une retraite de pasteurs et responsables d’Églises de l’AEEI (Association des Églises évangéliques interdépendantes) sur l’intergénérationnalité dans l’Église en juin 2016.

2. Exemples : des lieux de vie réunissant crèche et résidence pour des retraités autonomes, des centres de rencontre entre générations, des jardins intergénérationnels, etc.

3. Colin MARSHALL & Tony PAYNE. L’essentiel dans l’Église, Apprendre de la vigne et de son treillis. Lyon. Éditions Clé. 2014.

4. Monique de HADJETLACHÉ. Psychiatre et psychanalyste, auteure du livre : Bien vieillir, un chemin qui se prépare. Pontault-Combault. Farel. 2008.

5. Paul TOURNIER. Apprendre à vieillir. Paris. Delachaux et Niestlé. p. 49.

6. Jacques ELLUL. Le Bluff technologique. Vanves. Hachette. 1990.

7. Jacques VERMEYLEN. « La sagesse de la Bible, à la recherche d’un art de vivre ». Revue théologique de Louvain. 35. 2004. p. 444.

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