Jalons pour une pastorale de l’Église multiculturelle

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Jalons pour une pastorale de l’Église multiculturelle

Comment tenir compte de la multiculturalité dans les Églises, en tant que pasteur ? Telle est la question posée dans ce chapitre. Avant de proposer quelques jalons, nous devons d’abord reconnaître le terrain de la pastorale.

Les tâches du pasteur(1) sont si variées, si nombreuses, si complexes, elles dépendent tant du contexte, des personnalités, des convictions théologiques, du type d’Église, que cet essai se révèle déjà très aventureux. Alors comment simplement cerner cette réalité, repérer les points essentiels ?

Nous nous proposons de faire une synthèse de ce que l’Écriture entend par tâche pastorale. Il est bien entendu que le contexte biblique est fort différent du nôtre, les acteurs aussi, leurs problèmes et leurs solutions éventuelles. Le témoignage de l’Écriture s’étend lui-même sur plus d’un millénaire, dans des situations très différentes, avec de multiples acteurs, et pourtant, nous sommes frappés par l’unité de message dans l’Écriture.

Si nous passons en revue quelques textes-clés(2) nous pouvons tenter une synthèse en trois grands domaines de responsabilités, que nous retrouvons d’ailleurs dans le fameux texte de Jean 10 qui présente le Christ comme le « bon berger » :

Rassembler et conduire (v. 1-5)
Nourrir et soigner (v. 10)
Défendre et corriger (v. 11-16)

Forts de cet exemple suprême, largement confirmé par les autres textes de l’Écriture, pourquoi ne pas passer en revue la tâche pastorale à l’aide de ces trois têtes de chapitre et nous demander ce que cela donne dans un contexte d’Église multiculturelle ? Tentons l’aventure.

1. Rassembler et conduire

Il s’agit avant tout du ministère d’unité, de ce qui devrait être la première préoccupation de ceux qui ont le souci de paître un troupeau : le rassembler ! Car le pire de tout, c’est la dispersion des brebis et nous ne pouvons rien faire tant qu’elles ne sont pas rassemblées. Les mauvais pasteurs d’Ez 34 sont violemment condamnés parce que les brebis « ont été disséminées par manque de berger, elles sont devenues la proie de tous les animaux de la campagne, elles errent sur toutes les collines élevées, à la surface de tout le pays, nul n’en prend soin, nul ne les cherche » (Ez 34.5-6). Jésus, voyant les foules, « en eut compassion, car elles étaient lassées et abattues comme des brebis qui n’ont pas de berger » (Mt 9.36). Cette compassion est le moteur indispensable à l’accomplissement de cette tâche qui est peut-être la plus difficile de toutes.

En ce qui concerne le contexte multiculturel, trois points me semblent devoir être tout particulièrement considérés.

Être déterminés à rester ensemble

C’est tout un état d’esprit qu’il faut créer, entretenir, forger en conviction, ne plus mettre en doute. Il faut donc d’emblée repousser tout accueil conditionnel, de la part de celui qui est accueilli (Vous m’acceptez comme je suis et convenablement, autrement je m’en vais...) comme de celui qui accueille (Tu t’assimiles ou tu t’en vas...).

Il y a à la clé, me semble-t-il, plusieurs convictions fortes :
D’abord, la diversité culturelle n’est pas un obstacle à l’unité. Or, cela ne va pas de soi. Comment me sentir en pleine communion avec quelqu’un qui ne mange pas comme moi, ne s’habille pas comme moi, parle une autre langue, n’a pas tout à fait les mêmes valeurs, les mêmes façons de raisonner ? L’histoire de l’Europe s’est bâtie, à feu et à sang, autour de cette problématique. Et l’on a fait, heureusement, beaucoup de progrès sur ce sujet au cours des siècles. Les « nouveaux mondes » comme les États-Unis ou le Canada, se sont construits sur cette conviction, que l’on jugeait totalement déraisonnable en Europe. Le problème dans l’Église, c’est que nous n’avons pas le choix. Le peuple de Dieu dans le N.T. est un peuple de « toutes langues, tribus, cultures et nations », qui chante (ou devrait chanter) d’une seule voix les louanges de celui qui l’a sauvé (Ro 15.1-7 ; Ap 7.9).

Ensuite, la diversité culturelle n’est pas un problème dangereux dont il faut se préserver le plus possible. Là aussi, ce n’est pas « évident » car l’étranger fait peur, la différence est angoissante. Les problèmes sont déjà si nombreux dans une unité culturelle, pourquoi les multiplier ? On sait pourtant que la peur est mauvaise conseillère, qu’elle explique bien des comportements tout à fait déraisonnables, illogiques, parfois violents. L’étranger n’est pas systématiquement un ennemi ! Repousser la peur et chercher à voir au delà du faciès, du comportement différent, c’est sans doute le premier pas vers une attitude constructive et sage.

Enfin, la diversité culturelle est dans la volonté de Dieu. C’est toute l’ambiguïté de l’histoire de la tour de Babel : la division en langues a-t-elle été une malédiction ou une bénédiction ? Elle apparaît comme une punition de Dieu à la folie des hommes qui utilisent leur unité pour construire une œuvre qui atteint le ciel, pour devenir eux-mêmes dieux. Mais elle est aussi ce qui empêche cette folie, les en préserve en les poussant à utiliser leurs forces à résoudre ce problème : cohabiter sur la planète, se comprendre, travailler ensemble. De toute façon, c’est Dieu qui en est à l’origine, et cette diversité ne cessera pas dans l’Au-delà, apparemment. On apportera dans la Jérusalem céleste les richesses des nations, l’Arbre de vie servira à leur guérison, nous louerons Dieu dans toutes nos langues tribales (Ap 21.4, 22.2, 7.9). Si L’Église a quelque chose à voir avec la Nouvelle Jérusalem, si nos Églises locales en sont le (pâle) reflet, pourquoi ne pas commencer dès maintenant ? Nous ne devons pas oublier non plus la dimension sotériologique de la diversité culturelle. Tout le N.T. est traversé par cette problématique. La grande nouveauté de l’Évangile est sa dimension multiculturelle, pierre de touche de la réalité de l’Église qui en est le fruit (Ro 15.1-13 ; I Co 12.13 ; Ep 2.19-22 ; 3.1-13). L’apôtre Paul s’est tant battu pour cela !

Il faut en quelque sorte, comme les brebis, avoir « l’instinct grégaire », le « sens de la communauté ». Mais c’est ici qu’un autre problème se pose, car les conceptions communautaires varient considérablement d’une culture à l’autre et l’on en est souvent inconscient.

Dans les cultures traditionnelles par exemple, c’est le groupe qui compte, les individualités s’y dissolvent. L’individu n’existe que par son appartenance à la communauté, et celle-ci exerce des pressions énormes et une surveillance constante contre toute déviance ou originalité.

Dans nos cultures occidentales, la communauté est plutôt une collectivité, une juxtaposition d’individualités qui ne se mettent ensemble que si cela va dans le sens de leur intérêt propre. Tout le contraire de la conception précédente !

Dans les cultures asiatiques, la communauté est une structure familiale pyramidale forte. On ne peut envisager qu’il en soit autrement si on veut être ensemble.

Il ne suffit donc pas d’avoir le « sens de la communauté », mais être bien conscient de...

1. En examinant de près tous les textes qui évoquent la tâche pastorale, qui utilisent notamment les termes qui sont en rapport avec cette tâche (paître, pasteur, responsable, ancien, brebis, troupeaux, etc.) on se rend compte que ce sont les responsables de la communauté qui l’assurent. Mais le titre de « pasteur » est d’abord réservé à Dieu dans l’A.T., puis au Christ dans le N.T. Ce sont eux les chefs suprêmes du troupeau. Ce titre est accordé aussi quelquefois à ceux qu’ils délèguent pour prendre cette responsabilité en mains : rois, chefs de toutes sortes, responsables de l’Église (mais une seule fois dans le N.T. : Ep 4.11). Par contre, le verbe « paître » est abondamment employé à propos de cette tâche.

2. Par exemple Ps 23, Ez 34, Jr 23, Nb 27.15-17, Za 11.7ss, Mt 9 et 10, Ac 20, 1 Pi 5.

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