Internet, miroir du "monde occidental moderne" ?

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L'article qui suit reprend le texte d'un exposé de Laurent Clémenceau, pasteur de l’Église protestante évangélique de Villefontaine (38), donné dans le cadre d'un temps de réflexion consacré à Internet qui réunissait trois intervenants. Un premier exposé introduisait les participants à Internet. Le deuxième proposait des conseils pratiques pour gérer Internet. L'exposé qui suit se proposait d'élargir un peu la réflexion. Le style oral de l'exposé a été conservé.

Internet, miroir du "monde occidental moderne" ?

Après une présentation « en direct » d'Internet, puis une réflexion sur l'usage pratique d'Internet, voici une réflexion plus générale, portant sur des questions de fond, mais des questions qui ne sont pas trop lointaines de chacun de nous. Je l'intitule « Internet, miroir du monde occidental moderne ? ».

« Internet » reflète à mes yeux une partie de ce que nous sommes, de ce que nous sommes devenus, de ce que notre société est devenue. S'y appliquent alors des appréciations et des questionnements qui peuvent s'appliquer de manière plus générale.

Un monde placé sous le signe de la technologie

Internet témoigne déjà de la place que prend la technologie dans notre vie, et la façon dont elle prend facilement de la place dans notre vie, dont elle s'intègre à notre quotidien. La croissance exponentielle du nombre d'utilisateurs l'atteste déjà.

Il y a dix ans, vous ne saviez même pas que ça existait. Les souris n'étaient pour vous que des quadrupèdes indésirables. Aujourd'hui, vous avez un ordinateur dans votre salon ; chaque soir, vous relevez vos mails ; le dimanche après-midi, il vous arrive de surfer sur Internet pour y faire des achats, pour connaître le chemin le plus court depuis votre domicile jusqu'au 19 rue des Marguerites, pour contrôler votre compte en banque ou pour chercher des informations sur la migration des lemmings.

L'essor d'Internet a suscité trois types de commentaires dans le grand public :
  - ceux des militants du « tout Internet » : Internet est présenté par eux comme un instrument faisant advenir un nouveau monde, le monde virtuel, un monde de communion entre les hommes ;
  - les personnes hostiles à la technique, qui tirent la sonnette d'alarme vis-à-vis de la place qu'elle prend ;
  - les personnes se situant dans une logique intermédiaire, les « partisans d'un usage raisonné »(1).

On retrouve des réactions parallèles chez les penseurs chrétiens. Pour certains, la technologie est perçue comme un outil au service du commandement de la Genèse de se multiplier et d'assujettir la terre(2). Dans la catégorie intermédiaire, un théologien comme Karl Barth reprendrait des éléments du premier discours, tout en dénonçant la façon dont la technologie peut être mise au service des passions humaines les plus négatives. À l'inverse, le penseur protestant Jacques Ellul plaide que la technologie se développe de manière incontrôlée, et que nous en devenons les esclaves, au moment même où nous pensons en être les maîtres. C'est le scénario du film Matrix : au bout du compte, ce sont les ordinateurs qui nous gouvernent, et non l'inverse... et ça n'a pas lieu quelque part dans le futur, mais aujourd'hui et maintenant(3).

Pensons par exemple à la question du temps. Internet se présente comme quelque chose où le temps ne compte pas. 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, depuis votre domicile, Internet est accessible. Et Internet est un outil suffisamment captivant pour se faire désirer et pour nous retenir. Il prend du temps, et un temps qui n'en finit plus de se déployer, tant cela semble être intéressant, riche de liens à explorer.

La Bible nous invite de son côté au sabbat... Par là, elle nous rappelle que le monde et notre existence ne dépendent pas de notre activité humaine ou de notre loisir. Concrètement, cela pourra se traduire par exemple en disant que nous n'avons a priori pas de raison de relever nos mails tous les jours. Ni de surfer sur Internet dès qu'on a un moment de libre. Le rythme de l'humain n'est pas le rythme des machines, et nous ne nous mettrons pas sans dommage à ce rythme-là. L'Internet est peut-être fait pour l'homme, mais l'homme est-il fait pour Internet ?

On pourrait s'interroger dans la même lignée sur la facilité avec laquelle nous nous proposons en tant que chrétiens d'exploiter l'outil Internet. On pourra y voir à juste titre un « lieu » où l'évangile peut et doit être annoncé. Ceci étant dit, il me semble que nous fonctionnons souvent plus par opportunisme qu'à la suite d'une réflexion mesurée. Il peut ici valoir la peine d'entendre la critique adressée notamment par des auteurs féministes qui interrogent ce qu'elles considèrent comme une volonté tout à fait masculine de dominer « à tout prix » (ou presque) notre environnement(4). L'humain et le technologique s'allient-ils sans risques ?

Un « village global »

Internet correspond aussi à un développement entamé depuis des siècles et qui aboutit peut-être à ce qu'on a appelé un village global. Au monde comme lieu où les distances sont abolies. En quelques clics, on a accès à des informations, ou bien on rencontre des utilisateurs qui se trouvent à l'autre bout du monde. C'est formidable. On peut comprendre qu'Internet ait été imaginé comme le vecteur d'une utopie(5). Utopie de la vraie communication entre les peuples. Internet outil d'unité et artisan de paix. Le monde virtuel qui commence à naître permettrait d'abolir les distances et les barrières d'incompréhension entre les hommes. Il ouvrirait la route à une communication universelle, à un savoir universel, à une société mondiale d'information et il permettrait de multiplier les profits individuels. Un discours qui a poussé par exemple le sociologue Philippe Breton à lui adresser une mise en garde sérieuse, dans un ouvrage au titre éloquent Le culte de l'Internet.

Entre l'utopie proclamée par certains et la réalité, il y a un fossé. On constate déjà que la communication n'est pas forcément facilitée. Quiconque a une petite expérience du courrier électronique sait qu'il n'est pas sans poser difficulté (comme tous les types de communication). Exemple. On écrit un mail rapidement, ou on répond trop vite, et il est très aisé de se faire mal comprendre. Un simple « pourquoi » peut être compris comme une manifestation de colère. Le ton de la voix est absent. Quelqu'un a forgé à ce propos le joli mot de « mailodrame ». Quand de telles choses arrivent au niveau individuel, de proximité, imaginez ce qui peut se passer quand on communique avec quelqu'un d'une autre culture, à l'autre bout du monde.

On peut évoquer aussi les problèmes globaux posés par un tel réseau, les questions de régulation. Dans ce village virtuel, qui définit les règles ? Où passent les frontières ? Si les autorités d'un pays souhaitent interdire l'accès à tel ou tel type d'information, que faire quand ces informations sont tout à fait accessibles sur Internet ? De façon générale, quel contrôle exercer ? Comment faire pour protéger certaines personnes de certaines données, tout en permettant à d'autres d'y avoir accès ? Et à qui remettre l'arbitrage ? Au nom de quels critères ?

Ceci étant dit, Internet nous fait prendre conscience que nous sommes très différents les uns les autres, même si des réseaux nous relient. Il y a vraiment des « communautés virtuelles » qui reflètent des personnes réelles et qui nous sembleront extrêmement étrangères. Internet permet aussi de prendre un peu conscience du fossé des cultures, même s'il ne nous aidera peut-être pas beaucoup à le franchir. On pourra probablement en tirer là une invitation à la prière et à la mission(6).

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1. Je reprends la formule de Philippe Breton, Le culte de l'Internet. Une menace pour le lien social ?, La Découverte, Paris, 2000,  p. 18, et c'est à lui que je dois ce découpage.
2. Je reprends ici les indications de David Clough,Unweaving the Web, Grove Booklets, Ethics 127, Grove, Cambridge, pp. 6ss, dont le découpage correspond à celui de Breton (p. 6).
3. Voir par exemple l'article de Paul R. Dekar, « Asking Questions about Technology, with Specific Reference to Computers », Evangelical Review of Theology 26/3 (2002), pp. 208-222.
4. Clough, p. 5.
5. Voir le chapitre 3 de l'ouvrage de Philippe Breton. Voir également les pp. 48s de l'ouvrage de Jérôme Cottin et Jean-Nicolas Bazin, Vers un christianisme virtuel ? Enjeux et défis d'Internet, Labor et Fides, Genève, 2003.
6. Voir l'article d'Andrew Lord, « Virtual Communities and Mission », Evangelical Review of Theology, 26/3 (2002), pp. 196-222.

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