Vivre les transitions dans le ministère

Extrait Ministère pastoral

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Vivre les transitions dans le ministère

Les réflexions qui suivent ne prétendent pas au statut d’une théorie du développement du ministère pastoral. Je me propose seulement de partager une interprétation a posteriori du parcours qui fut le mien, reconnaissant de vous en laisser accepter l’inévitable subjectivité. Je soumets cette relecture à la bienveillance des lecteurs, dans l’espérance qu’ils y trouveront quelques cailloux blancs aidant l’un, l’une ou l’autre, à discerner son propre chemin, et, en tous cas, à être encouragé en la confiance en celui qui les envoie. Empruntant l’image à Jung, je sais que nul ne peut se tenir à la fenêtre du premier étage en train de se regarder marcher sur le trottoir. La relecture d’un parcours de vie demande l’écoulement du temps. Certes la mémoire sélectionne et transforme la perception des faits, mais elle filtre aussi les émotions superficielles et nous donne le temps de quitter nos armures protectrices. Je découvre toujours qu’en tout, même dans le compte-rendu de mes propres expériences : « il faut qu’il croisse et que je diminue ». C’est là, sagesse ! Celle qui consiste à se distancer de soi-même, à prendre du recul et de la hauteur quant à soi-même. La sagesse, n’est-elle pas, en effet, d’apprendre de nos errements, voire de nos aveuglements ? Sur plusieurs situations, mes yeux se sont ouverts longtemps après. Je serai reconnaissant au lecteur de lire ce récit comme un témoignage rendu à cette grâce sans laquelle rien n’est vivable.

Servant pendant trente-neuf ans dans le cadre de la Fédération des Églises évangéliques baptistes de France, ayant été le pasteur de quatre assemblées, culturellement, socialement, historiquement assez différentes les unes des autres, je rends grâce à Dieu qu’au terme de chaque service, nous nous soyons quittés en paix et en amitié. Si j’ai vécu ma part de tensions, découvrant ensuite que ma responsabilité était plus engagée que j’étais d’abord capable de l’admettre, néanmoins mes relations avec les conseils et les assemblées sont toujours demeurées courtoises et respectueuses. J’ai connu des assemblées générales ennuyeuses, d’autres encourageantes et courageuses. Je n’en ai jamais vécu de violentes. Toutes sont restées fraternelles. Il m’est rassurant d’imaginer – délire d’un retraité – que si je devais revivre trente-neuf années de ministère, il ne me déplairait pas de les revivre dans les mêmes lieux. Que soient remerciés non seulement ceux, nombreux, dont le souvenir m’est doux, mais, sincèrement aussi ceux dont je garde souvenir d’une incompréhension réciproque ! Quatre départs paisibles donc, qui néanmoins furent suivis deux fois, peu après, d’une forte crise abîmant l’assemblée. Nous y reviendrons.

Je crois utile d’évoquer d’abord ma perception du ministère pastoral.

  • Les pasteurs sont des humains toujours pécheurs que l’Esprit appelle et que l’Église consacre au service. Ce ne sont ni des surhommes, ni des surfemmes, ni des surchrétiens.
  • Le ministère est une grâce jamais méritée. Cette affirmation de la grâce, au cœur de notre prédication, il importe aussi de la recevoir pour soi-même, sinon demeure tapi à notre porte, prêt à nous assaillir, soit le découragement de soi, soit une dangereuse suffisance. Je garde en moi depuis les premiers jours, la parole de De Saussure :

« Dieu peut se servir souverainement de nos maladresses même pour convertir une âme, mais nous ne devons pas nous en permettre sous ce prétexte : et, s’il peut certainement tirer parti même de nos incapacités, il ne saurait bénir nos infidélités. » (J. De Saussure, Préface aux œuvres de Calvin, vol. III.).

  • Le ministère invite à une exigence envers soi et, inséparablement, à l’acceptation de la tendresse de Dieu à notre égard. Le pasteur le plus compétent, le plus expérimenté n’en reste pas moins un homme ou une femme dont les jugements et les décisions portent les traces de sa propre humanité… heureusement. Si notre théologie récuse toute différence entre des laïcs et des prêtres consacrés, néanmoins l’acceptation d’un service pastoral induit l’acceptation d’une consécration dans le don de soi. Dieu bénit ceux et celles qu’il appelle, depuis l’inexpérience de leur jeunesse jusqu’aux fêlures de l’âge.

Témoin d’un métier en évolution

Depuis la fin des années 70, la conception du pastorat a été marquée par le développement d’une culture de la professionnalisation. La vocation appelle une indispensable qualification, voilà longtemps que cette affirmation est admise. La professionnalisation se manifeste par une plus grande exigence dans la qualité de la formation initiale requise, condition nécessaire pour demeurer pertinent au regard du développement culturel et intellectuel de la société ; par l’encouragement et l’organisation de la formation continue ; parfois par l’élaboration de cahier des charges ; par l’apport de sciences humaines. Ombre au tableau, je crois percevoir l’amorce de deux risques résultant de l’influence du modèle de la performance des entreprises. D’une part, le poids pouvant devenir difficile à porter, d’une appréciation de soi au regard d’une idée exigeante de ce qu’est la réussite d’un ministère, même si le mot « réussite » se cache derrière celui plus présentable de « bénédiction ». D’autre part, une modification de la nature de la relation entre le pasteur et l’Église. Certaines communautés donnent l’impression de considérer le pasteur comme l’employé de l’Église, un exécutant. Or le pasteur est un don que Dieu fait à son Église, réciproquement la communauté est reçue par qui la sert, comme don de Dieu pour laquelle il rend grâce. Avec conviction, j’ai toujours considéré être un « serviteur libre ». Serviteur dans l’esprit même de la présence, de l’attention et de la disponibilité aux hommes et aux femmes qui forment l’assemblée. D’être là pour eux, mais pas comme employé. Libre parce que la source de ce service, sa raison d’être et sa finalité sont liées à l’Évangile et non aux stratégies particulières d’une assemblée. Serviteur libre, donc responsable, apprenant au fil du temps à vivre son service comme un sacrifice vivant (Rm 12), quoique prêt à en rendre compte. La culture du business, de l’efficacité vérifiée, du rendement, du court terme qui obnubile la société peut produire dans l’Église un souci de qualité, mais aussi induire du mal-être. J’ai appris qu’il n’est pas facile pour un conseiller d’Église investi de responsabilités dans sa vie professionnelle, d’opérer un changement de culture entre sa profession et son rôle de conseiller.

La « liberté du serviteur » est une conséquence et une condition de son rôle particulier au regard des Écritures. Sa vocation fondamentale est, et demeure, de ...

Auteurs
Richard GELIN

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