Le silence de l’Agneau

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Le silence de l’Agneau(1), une éthique de la lumière

La vérification des faits ne devrait jamais être une occasion de s’élever au-dessus d’autrui. Pourtant, on observe trop souvent chez les professionnels du « debunking* » un ton hautain, voire méprisant. L’objectif semble parfois moins de rétablir la vérité que d’humilier celui qui s’est trompé, en le faisant passer pour un ignorant ou un crédule. Sur les réseaux sociaux, le fact-checking* devient alors un instrument de pouvoir, un moyen de gagner un « duel » numérique pour flatter son propre ego.

Pour le chrétien, cette posture est une impasse. Le discernement doit être indissociable de l’amour. Si la Vérité est une personne - le Christ - alors on ne peut pas prétendre servir la vérité en écrasant son prochain. Vérifier une information qui circule dans sa ville, son Église ou sa famille demande une immense douceur.

Il ne s’agit pas de gagner un débat sur X*, mais de ramener un frère ou une sœur à la lumière. Cela signifie choisir ses mots : préférer l’explication pédagogique à la moquerie, le dialogue privé au clouage au pilori public. Comme le rappelle l’apôtre Paul, nous devons « dire la vérité avec amour (2) ». Un fait exact asséné avec arrogance risque de braquer l’interlocuteur et le pousser à s’enfermer dans son erreur par réflexe de défense. Le véritable Veilleur est un serviteur de la clarté, pas un procureur du numérique. Son but n’est pas d’avoir raison, mais que la lumière se fasse pour le bien de tous.

De la liberté d’expression à la responsabilité de diffusion

Dans le débat public, on invoque souvent la liberté d’expression comme un bouclier absolu. « J’ai le droit de dire ce que je pense », entend-on, ou « J’ai le droit de partager cette vidéo ». S’il est vrai que la liberté d’expression est un pilier de nos démocraties, elle est de plus en plus confondue avec une réalité technique radicalement différente : la liberté de diffusion massive.

Historiquement, la liberté d’expression concernait la parole individuelle. La diffusion, elle, était l’apanage des professionnels - éditeurs, directeurs de journaux, responsables de radios - soumis à des cadres juridiques et déontologiques stricts. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, cette barrière s’est effondrée.

Chaque partage est un acte éditorial. Il nous faut prendre conscience d’un changement de paradigme : dans le monde numérique, nous ne sommes plus de simples lecteurs. Dès l’instant où nous cliquons sur le bouton « partager » ou « transférer », nous changeons de statut. Nous devenons, techniquement et moralement, l’éditeur d’une information.

Lorsque vous relayez un message WhatsApp sur une persécution falsifiée ou un tweet* incendiaire, vous n’utilisez pas seulement votre liberté d’opinion. Vous utilisez une infrastructure de diffusion mondiale pour diffuser une narration à votre réseau. Si cette information est fausse, vous n’êtes plus seulement la victime d’une fake news, vous en devenez aussi le propulseur. En journalisme - en théorie - on ne publie pas une information « sous réserve » ; on la publie parce qu’on l’a vérifiée. Le citoyen numérique*, et a fortiori le chrétien, doit redécouvrir cette responsabilité.

La discipline spirituelle du silence

Cette nouvelle puissance exige ce que l’on pourrait appeler une « ascèse du clic ». Dans une culture de l’immédiateté nous sommant de réagir à tout, tout de suite, savoir se taire quand on n’est pas sûr devient un acte de résistance spirituelle.Silence

C’est ici que la déontologie rencontre la vie intérieure. Jacques, dans son épître, avertissait déjà : « Que tout homme soit prompt à écouter, lent à parler (3). » Appliqué au 21e siècle, ce conseil pourrait devenir : « Soyez prompts à lire, mais lents à transférer. » Savoir suspendre son jugement, accepter de ne pas avoir d’avis immédiat sur une polémique brûlante, c’est refuser de se laisser dicter son agenda et sa colère par les algorithmes*.

Cette ascèse n’est pas une passivité. C’est une discipline. Car, si le mensonge se propage à la vitesse de la lumière, la vérité, elle, demande du temps, de la patience et du silence. Se taire parce que l’on doute de la source, c’est honorer le Christ qui est la Vérité. C’est refuser de porter, même par inadvertance, un faux témoignage contre son prochain ou contre la réalité du monde.

Face aux fausses nouvelles, un autre silence, poli, est souvent la règle - souvent par peur de la dispute ou de briser l’unité. Pourtant, le chrétien ne peut se dérober : la vérité n’a pas à s’excuser d’exister. Garder le silence face à une fausse nouvelle dans un groupe d’Églises n’est pas un acte de paix, c’est une démission. Laisser une infox* prospérer, c’est accepter que les membres des Églises soient nourris d’aliments frelatés. « Vous êtes la lumière du monde », disait Jésus (4). Cette lumière dont parle Jésus n’agresse pas ; elle dissipe les ténèbres par sa simple présence. Rectifier une erreur est un acte de service envers la communauté pour lui éviter de s’égarer dans la peur.

Face à cette stratégie du rapport de force et au « feu » des fausses nouvelles, quelle doit être la posture du chrétien ? Si le monde privilégie le bruit et la réaction immédiate, l’Écriture nous appelle à une discipline radicale de la parole.

En raison des ravages que peut causer une parole non maîtrisée, le silence est souvent considéré dans la Bible comme une vertu de premier plan. Daniel Arnold, dans son ouvrage Vivre l’éthique de Dieu : L’amour et la justice au quotidien(5), rappelle que la sagesse biblique nous met en garde : « Avec beaucoup de paroles, on ne manque pas de pécher, mais celui qui retient ses lèvres est un homme de bon sens (6). » Un autre passage renforce cette idée : « Qui veille sur ses paroles préserve sa vie, mais celui qui ouvre grand la bouche court à sa ruine (7). » 

Cette mise en garde prend tout son sens lorsque l’apôtre Jacques, dans la Bible, compare la langue à un petit feu capable d’embraser une forêt entière (8). Dans le contexte des réseaux sociaux, l’image est saisissante : un simple tweet*, une vidéo tronquée ou un mensonge « martelé » peuvent provoquer un incendie social ou communautaire incontrôlable. Jacques va jusqu’à qualifier la langue de « monde de l’injustice », capable de bénir le Seigneur tout en maudissant les hommes faits à son image. Cette ambivalence est au cœur de notre crise actuelle : nous utilisons les mêmes outils pour partager l’Évangile et pour diffuser, parfois par inadvertance, ce que Jacques appelle un « venin mortel » qui détruit la réputation d’autrui.

Dans nos sociétés démocratiques, le « droit à la parole » est souvent érigé en absolu. Chacun se sent investi de la mission d’exprimer son opinion sur tout, tout de suite. Pourtant, comme le souligne Daniel Arnold, l’Écriture place l’accent ailleurs : elle souligne le devoir de dire la vérité.

La parole n’est bonne que dans la mesure où elle dit le vrai. Si elle ne le dit pas, elle doit être bannie. Faire de la liberté d’expression un absolu déconnecté de la vérité, c’est nier la distinction fondamentale entre un vrai et un faux témoin. Pour le chrétien, la liberté n’est pas le droit de dire n’importe quoi, mais la capacité de servir le vrai. Lorsque nous parlons, nous devons dire la vérité ; si nous ne pouvons la dire - par manque de preuves ou par doute - alors le silence devient notre seul sanctuaire.

Daniel Arnold souligne un point crucial du droit : éthiquement parlant, personne ne peut contraindre un accusé à parler contre son gré, et le silence ne peut jamais être retenu contre quelqu’un. C’est le cas dans la législation française (droit au silence) comme dans de nombreuses démocraties. Il s’agit là d’une protection de la dignité humaine.

Jésus lui-même a montré la puissance de cette posture. Lors de son procès, face à l’injustice flagrante et aux faux témoignages, il a refusé de se défendre par un flot de paroles. Ce « silence de l’Agneau » n’était pas un aveu de faiblesse, mais une protestation majestueuse contre le mensonge. Face au martèlement de la mauvaise foi, le silence du chrétien peut parfois être le démenti le plus éloquent. Il rappelle que la vérité n’a pas nécessairement besoin de hurler pour exister.

Flash du Veilleur : Le secret professionnel (Devoir n° 7)...

Auteurs
David MÉTREAU

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1.
Ici, le titre fait écho à « l’Agneau de Dieu », un des qualificatifs pour désigner Jésus qui, lors de son procès, face aux calomnies et aux mensonges, a préféré le silence.
2.
Éphésiens 4.15
3.
Jacques 1.19
4.
Matthieu 5.14
5.
Daniel ARNOLD, Vivre l’éthique de Dieu : L’amour et la justice au quotidien, Paris, La Maison de la Bible, 2020.
6.
Proverbes 10.19
7.
Proverbes 13.3
8.
Jacques 3.2-12

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