Le cœur double ; anatomie théologique du mensonge

Complet Guerre

Abonnement au magazine Croire et lire

Je m'abonne

Pour approfondir notre discernement, il est essentiel de revenir à la définition même du mensonge. Le théologien Alain Nisus, dans l’ouvrage collectif « Vivre en chrétien aujourd’hui : Repères éthiques pour tous(1) », s’appuie sur la pensée d’Augustin d’Hippone (Saint Augustin 354 - 430), qui a consacré deux traités majeurs à cette question : De Mendacio (Sur le mensonge) et Contra Mendacium (Contre le mensonge).

SmileySelon Augustin, mentir consiste à avoir une pensée dans l’esprit et à en énoncer une autre par la parole ou tout autre moyen d’expression. Le menteur se caractérise par un « cœur double* » (De Mendacio, 3,3) : il y a une rupture délibérée entre sa conviction intérieure et son affirmation extérieure.

Il est crucial ici de distinguer le mensonge de l’erreur. L’erreur, c’est dire une chose fausse en la croyant vraie. On se trompe sincèrement, mais on ne ment pas. L’affirmation est objectivement fausse, mais le locuteur est de bonne foi.

Le mensonge, c’est parler contre sa propre pensée. On peut paradoxalement mentir en disant une chose vraie si l’on est persuadé qu’elle est fausse au moment où on l’énonce.

Comme le résume Alain Nisus : on peut se tromper sincèrement, mais on ne peut pas mentir sincèrement. C’est donc la congruence (l’alignement entre la pensée et la parole) qui définit l’intégrité du témoin. 

Cette distinction augustinienne entre l’erreur et le mensonge permet de jeter une lumière crue sur le chaos informationnel que nous traversons. Dans le registre des fausses nouvelles, nous rencontrons deux profils radicalement différents, bien que leurs actes (partager du faux) se ressemblent.

D’un côté, il y a ceux qui sont sincèrement dans l’erreur. Ce sont des personnes qui, par un biais de perception ou une méfiance radicale envers les institutions, finissent par être persuadées que la terre est plate, que Brigitte Macron est un homme, ou encore qu’il n’existe pas de changement climatique d’origine anthropique (c’est-à-dire causé par les activités humaines). Pour eux, il n’y a pas de « cœur double » : ils disent ce qu’ils pensent être vrai. Ils sont les victimes d’une déformation du réel.

De l’autre côté, nous trouvons les artisans du mensonge. Ce sont ceux qui savent pertinemment que l’information est du « bullshit » (foutaise), mais qui choisissent de l’amplifier à des fins idéologiques, par orgueil, pour paraître intéressants, ou pour déstabiliser un pays. Le mensonge n’est plus ici une erreur de jugement, c’est une arme de destruction massive de la confiance.

L’exemple le plus frappant reste l’usage délibéré du mensonge comme outil de pression diplomatique, tel qu’on a pu le voir avec le retour de Donald Trump au pouvoir en 2025. Lorsqu’il martèle l’existence de droits de douane massifs exercés par d’autres pays - faits que les spécialistes démentent immédiatement, chiffres à l’appui - la vérité objective lui importe peu. Ce qui compte, c’est le rapport de force. Comme dans la fable de La Fontaine Le Loup et l’Agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure » ; ici, la vérité n’est plus un critère, elle est un obstacle. Quand bien même ce serait faux, qu’est-ce que ça change ? « Si ce n’est toi, c’est donc ton frère ! » Seule la force pure est importante. À l’instar du loup de la fable, le puissant peut être tenté d’imposer son récit, ses désirs et SA vérité au détriment des faits et de LA vérité. 

C’est la stratégie du martèlement : à force de répéter une contre-vérité avec l’autorité du pouvoir, on finit par créer une « réalité alternative ». C’est le syndrome du « miroir, mon beau miroir » : on interroge le réel non pas pour savoir qui est « la plus belle », mais pour forcer le miroir à répondre, sous la contrainte : « C’est toi. » Le mensonge devient alors une volonté de puissance qui cherche à faire plier le monde à ses propres intérêts.

Pour le chrétien, démasquer ces intentions n’est pas seulement un exercice journalistique, c’est un impératif spirituel : refuser que le « miroir » de la création soit déformé par l’orgueil de l’homme.

Il existe une forme de désinformation* plus grave encore, car elle touche à l’éternité : les fake news théologiques. Qu’il s’agisse du légalisme, qui annule la grâce, ou le relativisme, qui fait perdre à la croix et au salut leur substance ; ou qu’il s’agisse de distorsions historiques, comme la controverse de Valladolid, qui a reconnu l’humanité des Amérindiens pour mieux nier celle des Africains ; le mensonge doctrinal a des conséquences sociales tragiques. L’antisémitisme chrétien, terreau des horreurs du 20e siècle, est né de ces « vérités alternatives » martelées sur des siècles. Le fruit de mensonges colportés sur un peuple maudit, déicide, empoisonneur de puits… La vérité doit toujours être défendue. 

Flash du veilleur : La loyauté des sources (Devoir n° 4)

LA BOUSSOLE DU VEILLEUR : la Charte de Munich dit de « ne pas user de méthodes déloyales pour obtenir des informations, des photographies et des documents ».

L’APPLICATION DU VEILLEUR : Appliqué au citoyen numérique*, ce principe nous interroge : partageons-nous un contenu simplement parce qu’il « fait le buzz » ou qu’il confirme nos préjugés, même si sa source est douteuse ou son origine floue ? Pour le chrétien, la fin ne justifie jamais les moyens. Le témoin de Christ ne cherche pas à gagner un argument par la ruse, mais par la clarté.

Auteurs
David MÉTREAU

Recevez ce numéro
au format papier

8 €

J'achète ce numéro

Téléchargez ce numéro
au format ePub et PDF

5 €

J'achète ce numéro

Abonnement au magazine Croire et lire

Je m'abonne

1.
Alain NISUS, sous la dir., Vivre en chrétien aujourd’hui : Repères éthiques pour tous, Paris, La Maison de la Bible, 2015.

Vous aimerez aussi

Ajouter un commentaire

Votre adresse e-mail nous permet :

  • de vous reconnaitre et ainsi valider automatiquement vos commentaires après 3 validations manuelles consécutives par nos modérateurs,
  • d'utiliser le service gratuit gravatar qui associe une image de profil de votre choix à votre adresse e-mail sur de nombreux sites Internet.

Créez un compte gratuitement et trouvez plus d'information sur fr.gravatar.com

Chargement en cours ...