L’ère de la contrefaçon
Si la vérité est libre et fragile, comme nous venons de l’évoquer, le monde numérique, lui, semble avoir pris une direction radicalement opposée. Nous sommes entrés dans une ère où l’imitation n’est plus un simple jeu, mais une industrie de précision. Pour comprendre l’ampleur du défi qui attend le « Veilleur », il faut d’abord mesurer à quel point nos sens peuvent être trompés.
Prenez une situation banale. Vous divaguez sur YouTube pour vous changer les idées et, par la « magie » des recommandations des algorithmes*, vous tombez sur une chanson de l’artiste belge Stromae que vous n’avez encore jamais entendue. Un titre inédit intitulé Si tu es Dieu. La mélodie est habitée, portée par cette voix traînante si reconnaissable… Les paroles crient une soif de divin et une fatigue face à l’hypocrisie religieuse. Le morceau touche, largement partagé sur les réseaux sociaux, il circule ; il émeut. « Je savais que Stromae était ouvert à une dimension spirituelle », se réjouissent certains internautes en commentaires sous la vidéo, ou ses multiples et virales republications. D’autres encouragent à « prier pour lui ». La vidéo est vue des centaines de milliers de fois.
Le problème est que cette chanson, Si tu es Dieu, n’existe pas. Ou du moins Stromae ne l’a jamais écrite ni interprétée. C’est un faux ! Un pur produit de l’intelligence artificielle (IA), un pastiche(Un pastiche est une imitation ou évocation du style, de la manière d’un écrivain, d’un artiste, d’une école ; œuvre qui résulte de cette imitation. (Le Robert).)) généré pour attirer les clics et capter l’attention.
Pourtant, tout sonne vrai. Tout a l’air vrai, et de nombreux internautes ont été dupés et le seront encore. Mais son contenu est faux. Seule une petite mention en description de la vidéo évoque à mi-mot qu’il s’agit d’un contenu généré par intelligence artificielle.
Plus frappant encore, en novembre 2025, un certain Solomon Ray, voix soul du Mississippi, s’empare de la tête des classements iTunes Christian/Gospel. Des milliers d’auditeurs affirment être apaisés, ou touchés au cœur, par ses cantiques. Cela apaise leur deuil ou stimule leur foi. « Que Dieu vous bénisse lui qui vous a donné un tel don ! » s’exclame un internaute. « Vous êtes mon artiste préféré ! » s’émeut une autre fan. Pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, Solomon Ray n’est pas un homme. C’est une créature de silicium, un artiste virtuel piloté via l’IA par l’artiste Christopher Townsend (qui lui est une personne réelle en chair et en os). Pour un néophyte de la musique comme moi, c’est vraiment bluffant ! Impossible de le deviner par une simple écoute.
Ces exemples ne sont pas seulement des prouesses techniques. Ils illustrent une bascule majeure : l’entrée dans l’ère de la contrefaçon généralisée. Si une machine peut simuler une quête spirituelle ou fabriquer une voix humaine crédible, elle peut, avec la même aisance, fabriquer une information. C’est le principe même de la fausse nouvelle. Elle ne se présente jamais comme un mensonge grossier. Elle imite les codes du sérieux, emprunte le ton d’un journal reconnu ou l’autorité d’un expert. Comme la voix de Solomon Ray, elle sonne vrai pour mieux manipuler nos sentiments les plus profonds.
Cette mécanique de l’imitation ne se limite plus aux pixels ou aux fréquences sonores ; elle s’attaque désormais au cœur de l’identité chrétienne : le témoignage. C’est ce que j’ai pu observer concrètement lors d’une mini-enquête sur un récit en passe de devenir viral.
Étude de cas 1 : Le mystérieux frère Antoine Lee et les onze chrétiens de Chine
Alors que j’étais en train de finaliser ce livre, une personne m’a contacté sur la messagerie privée du compte Instagram de Christianisme Aujourd’hui, le mensuel pour lequel je travaille. Le message était le suivant et je lui propose de me suivre dans une mini-enquête pour vérifier :
« Bonjour, le témoignage de frère Antoine Lee “le miracle de onze chrétiens persécutés en Chine” est diffusé sur certains sites chrétiens. Peut-on trouver une source officielle (médias de Chine, etc.) qui vienne appuyer ce témoignage ? Je crois bien sûr à la toute-puissance du Seigneur, mais il y a tellement de fausses informations qui servent à additionner les likes*… Qu’en pensez-vous ? Les autres miraculés ont-ils témoigné ? Je ne trouve aucune photo des baptêmes de la part des soldats… Je me rappelle avoir distribué le livre L’Oeil du tigre à plusieurs jeunes, donc j’hésite à partager ce témoignage. »
Cette internaute faisait référence au livre L’Oeil du tigre de Tony Anthony et Angela Little(Tony ANTHONY et Angela LITTLE, L’Oeil du tigre : La dramatique autobiographie d’un champion de kung-fu, Romanel-sur-Lausanne, éd. Ourania, 2009.)). Il avait été largement distribué dans les milieux chrétiens, présenté comme un témoignage authentique. Or, outre que Tony Anthony n’avait jamais été en mesure de justifier ses titres de champion du monde de kung-fu, de très nombreuses incohérences, plagiats, absurdités et autres mensonges avaient été mis en lumière. Le livre a donc été retiré de la vente en 2013. Mais revenons à ce message reçu et ce témoignage miraculeux des onze chrétiens persécutés en Chine.
Mon premier réflexe a été de vérifier sur un moteur de recherche pour voir si je trouvais quelque chose en lien. Je n’ai trouvé ni article de presse ni témoignage écrit sur un site mentionnant un frère « Antoine Lee » ou un témoignage « de onze chrétiens persécutés en Chine ». Rien de probant avant de tomber sur une vidéo mise en ligne récemment - trois semaines avant ma recherche - sur la chaîne YouTube Vie Entre Deux Mondes (86.000 abonnés) et intitulée « En Chine, 11 chrétiens au bord de la mort… mais Dieu a tout changé ».
Dans cette vidéo d’environ trente minutes, une personne évoque ce témoignage miraculeux. Au tout début, un avertissement semble désengager la chaîne :
« Les témoignages présentés sur cette chaîne sont partagés tels que nous les avons reçus […] Nous ne vérifions ni n’authentifions les événements décrits. Nous invitons les spectateurs à accueillir ces récits avec empathie […] Les images utilisées ont un but artistique et ne représentent pas fidèlement les événements… »
C’est dommage, me dis-je, cela pourrait servir de vérification ! On se retrouve avec trente minutes de témoignage dont l’audio est généré automatiquement par intelligence artificielle, accompagné d’images d’illustration.
En poursuivant mes recherches, je suis tombé sur deux autres vidéos similaires, publiées dans un intervalle de deux mois. Sur la chaîne Foi Sans Limite - Témoignages (20.000 abonnés) : « Corée du Nord : 11 chrétiens face à la mort… Dieu a arrêté un train ! » La vidéo dure exactement une heure. L’image est grossière, le personnage ressemble à un dessin animé généré par IA et la voix est très robotique.
Sur la chaîne Témoins du Sauveur (4.500 abonnés), on retrouve ces onze malheureux chrétiens : « Corée du Nord : on a injecté du poison à 11 chrétiens », titre une vidéo. Ici, on affirme noir sur blanc dans la description que ce n’est pas une histoire inventée pour divertir, mais une « histoire vécue ». Pourtant, on voit que le texte a été généré automatiquement par un outil comme ChatGPT* : il reste des traces du « prompt* » et des notes comme « hashtag* » (c’est-à-dire mot clé précédé de #) ou des listes de tags* que la personne a oublié de supprimer dans la précipitation de publier.
Ces chaînes proposent des récits aux titres sensationnalistes : « Ex-taliban, il entend Jésus », « Dieu a arrêté les missiles », « Imam obligé d’exécuter son frère », ou encore « Ils ont cloué sa tête, mais le nom de Jésus a fait trembler la terre », « J’ai reçu 200 balles. Dieu m’a sauvé », « Princesse saoudienne esclavagée. Dieu l’a sauvée ». Les vignettes racoleuses et souvent très sanguinolentes sont, elles aussi, générées par IA.
Pourtant, des milliers de personnes s’abonnent et pensent qu’il s’agit d’authentiques témoignages, commentent, se partagent ces informations pour s’encourager dans la foi. Il ne m’a fallu que cinq minutes pour prouver et documenter la fraude. Bien sûr, il existe des témoignages puissants et véridiques, comme les témoignages relayés par l’ONG Portes Ouvertes. Ils sont certainement moins spectaculaires, mais vraiment encourageants, puisque authentiques et fiables.
Derrière l’apparence de zèle missionnaire et l’usage généreux de versets bibliques se cache une réalité bien plus prosaïque. Ces chaînes ne cherchent pas tant à édifier qu’à monétiser la piété. Dans l’économie de l’attention, chaque « like* » et chaque minute visionnée se transforment en revenus publicitaires. En utilisant l’IA pour générer des contenus à bas coût, ces acteurs maximisent leur rentabilité : peu d’investissements pour un potentiel de viralité immense. Et sans originalité : le même chiffre 11, les mêmes personnages (des chrétiens persécutés), seuls diffèrent les lieux (Chine, Corée du Nord) ou éléments du récit (train, empoisonnement…).
Nous assistons ici à une forme moderne et numérique des « marchands du temple », ces négociants qui, du temps de Jésus, avaient transformé le temple de Dieu à Jérusalem en halle commerciale. Là où les premiers vendaient des animaux pour le sacrifice, ces nouveaux entrepreneurs du clic vendent des émotions spirituelles frelatées pour nourrir les algorithmes*. Le mensonge devient un carburant financier. Le cynisme est ici à son comble : on instrumentalise la souffrance des chrétiens persécutés pour générer du profit. Pour ces « fermes à contenus », la vérité historique importe peu, tant que l’histoire « performe ».
Revenons à mon histoire d’Antoine Lee. Je tiens à saluer le réflexe de cette internaute qui a préféré demander conseil plutôt que de propager de fausses nouvelles. En effet, depuis que cette dame a eu vent du « scandale Tony Anthony » et a été échaudée, elle est devenue plus prudente pour recommander des témoignages sensationnels.
Si les fruits ne sont pas immédiats, ils se récoltent des mois, des années plus tard et parfois de manière inattendue. Il est donc nécessaire de faire ce travail de vérification. De plus, le démenti après une fake news est indispensable. Nous le verrons plus en détail.
On voit bien ici que plus c’est gros, plus ça passe ! Et s’il y a un doute, c’est important de le prendre en compte, de ralentir et de vérifier.
Mécanismes et enjeux de la vérité
Parlons définitions
Avant de s’aventurer plus loin, il nous faut nommer les choses et je présente mes excuses par avance pour les nombreux anglicismes qui seront utilisés tout au long de cet ouvrage. N’hésitez pas à consulter le glossaire.
Derrière le terme générique de fake news ou, en bon français, « fausses nouvelles » se cachent des réalités bien différentes qu’il convient de distinguer selon l’intention de celui qui diffuse l’information.
On parle d’abord de mésinformation* pour désigner l’erreur de bonne foi. C’est le partage d’une information que l’on croit vraie...