La Proclamation de Séoul et la responsabilité sociale du chrétien

Complet Action sociale

Quel est l’apport de la Proclamation de Séoul dans le domaine de la responsabilité sociale du chrétien ? À partir de cette question, l’article met en perspective ce document issu du 4e congrès de Lausanne avec les trois précédents (Déclaration de Lausanne, Manifeste de Manille et Engagement du Cap). Selon l’auteur, si les questions sociales sont disséminées dans l’ensemble du document sans faire l’objet d’une section dédiée comme auparavant, c’est pour qu’elles soient mieux intégrées dans la vie du disciple. Cette évolution traduit une meilleure prise en compte par les évangéliques des questions sociales dans leur vision du monde. Après l’approche prophétique insufflée par le mouvement de Lausanne sur le social, l’auteur voit dans la Proclamation de Séoul l’amorce d’une approche sapientiale qu’il convient cependant d’approfondir. L’article débat aussi de la manière dont les auteurs du document envisagent le concept de « mission intégrale » en lien avec le discipulat.

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Séoul statement  Au 4e congrès de Lausanne qui s’est déroulé à Incheon, près de Séoul, en septembre 2024, deux documents ont été associés, publiés l’un quelques semaines en amont (un rapport sur l’état d’avancement du mandat missionnaire), l’autre au tout début du congrès (le document intitulé en français la Proclamation de Séoul(1)).

La Proclamation de Séoul n’est pas mise par le Mouvement de Lausanne sur le même plan que les textes des trois premiers congrès, à savoir la Déclaration de Lausanne, le Manifeste de Manille et l’Engagement du Cap. Il veut construire sur les fondements que ceux-ci ont posés tout en comblant certaines lacunes liées en particulier aux contextes contemporains.

Il est encore très tôt pour réagir à la Proclamation de Séoul ! Le recul manque et on peut même se demander si le texte actuellement disponible constitue la version définitive du document. Les commentaires « à chaud » risquent toujours de tomber à côté soit que l’on s’enthousiasme trop vite, soit que l’on s’irrite ou se désole de telle ou telle affirmation, ou de telle ou telle omission. Mais la « réception » de la Proclamation de Séoul dépendra aussi des réactions et des débats qu’elle suscitera ! Essayons d’en dire quelque chose en se concentrant sur le sujet de la responsabilité sociale du chrétien.

En effet, l’une des caractéristiques par lesquelles le Mouvement de Lausanne s’est fait connaître a été son souci social. La Déclaration de Lausanne de 1974 a fait date à cet égard, mais les documents suivants n’ont pas été en reste. Qu’en est-il de la Proclamation de Séoul ? On peut dire, en première approche, d’une part que le texte contient des mentions significatives des questions sociales et que, d’autre part, celles-ci ne sont pas regroupées dans une section générale qui leur accorderait un « focus » particulier et même que l’expression « mission intégrale » est employée d’une façon qui a semblé critique à beaucoup de lecteurs.

Il faut dépasser la première approche et commencer à creuser et discuter un peu. C’est ce que je propose de faire en tentant quelques réflexions nécessairement sommaires, peut-être parfois un peu provocantes, mais en tout cas toujours révisables, dans le but de mettre en relief quelques sujets à creuser.

Le rapport de la Proclamation de Séoul aux trois documents fondateurs

La présentation officielle de la Proclamation de Séoul précise explicitement que cette dernière n’est pas censée être lue toute seule, mais qu’elle complète et ne remplace pas les documents fondateurs : « […] elle ne cherche pas à être exhaustive ou à répéter des thèmes déjà mis en évidence dans ces documents(2) ». Il faut donc être prudent avant de donner une signification particulière à un silence sur un sujet déjà traité par le passé ou à des différences d’accentuations ou de perspectives. Par exemple, le fait que la Proclamation ne mentionne pas explicitement le changement climatique ou la situation des enfants en danger dont parlait l’Engagement du Cap ne permet pas de diagnostiquer une évolution du Mouvement de Lausanne sur ces thématiques. Allons plus loin : en théorie, la Proclamation de Séoul aurait très bien pu ne rien dire des questions sociales ou de la pauvreté sans que l’on soit en droit d’en tirer quelque conclusion que ce soit sur la position de Lausanne à leur égard.

En pratique cependant, les choses sont plus complexes. En effet, la Proclamation parle des sujets sociaux et il me semble qu’elle n’en parle pas de la même manière que les trois autres documents. L’approche est peut-être complémentaire, mais cela demande quand même à être vérifié. Nous ne pouvons pas purement et simplement prendre pour argent comptant les affirmations d’homogénéité du Mouvement de Lausanne d’abord parce que la « largeur encadrée(3) » de celui-ci rend peu vraisemblable que des textes écrits par des auteurs divers et à plusieurs années ou décennies de distance soient parfaitement « raccords », mais aussi parce que le corpus impressionnant des textes qu’il a produits ces cinquante dernières années comporte un peu plus que de simples différences de perspectives. L’homogénéité n’est déjà pas totale entre les documents fondateurs eux-mêmes.

Il faut surtout faire une différence entre les sujets abordés dans les différents textes et le modèle global pour les traiter. Evert Van de Poll relève qu’il est « frappant que [la Proclamation de Séoul] ignore des modèles bien connus comme la mission holistique, la mission intégrale, la missio Dei ou les cinq marques de la mission […](4) ». « Ignorer » est sans doute un verbe trop fort, mais le contraste est évident entre la Proclamation de Séoul et l’Engagement du Cap à cet égard : ce dernier document est façonné par l’approche de la Missio Dei. Que celle-ci n’apparaisse plus que très rarement(5) peut difficilement être expliqué par un raisonnement du type : nous avons déjà traité la Missio Dei antérieurement, il n’était pas nécessaire d’y revenir. En effet la Missio Dei est un concept englobant qui tend à prendre toute la place et à imprimer sa marque à tous les sujets et à le faire de plus en plus avec le temps.

Dans le cas du Mouvement de Lausanne, on peut observer l’évolution suivante : alors que le congrès de 1974 avait commencé l’intégration de l’action sociale dans la mission, celui du Cap a proposé une description de « la mission dans toutes ses dimensions » qui en élargit considérablement les contours. Le texte peut assez naturellement se lire comme incluant dans la mission tout ce que Dieu attend de nous(6).

Plus encore, pour l’Engagement du Cap, Dieu lui-même est un Dieu missionnaire : l’Esprit saint est « l’Esprit missionnaire envoyé par le Père missionnaire et le Fils missionnaire, insufflant vie et puissance dans l’Église missionnaire de Dieu(7) ».

Dans la Proclamation de Séoul, il faut constater que la perspective de la Missio Dei ne structure plus la pensée : on pourrait supprimer ou reformuler toutes les mentions qui y sont faites sans rien changer au sens du document. Il se pourrait même que nous assistions à l’amorce d’un changement significatif dans la vision des rapports entre ecclésiologie et missiologie, la première étant maintenant nettement moins subordonnée à la seconde que dans la théologie de la Missio Dei.

Je trouve très frappantes des affirmations comme celles-ci : « L’Église, unique corps du Christ et unique temple de l’Esprit, manifeste principalement son identité corporative par son culte. » (n° 37) Ou encore : « L’Église se distingue comme Église par le culte qu’elle rend au Dieu trinitaire par la parole et les sacrements. » Ou enfin : « Le culte n’est donc pas une pratique ecclésiale parmi d’autres, mais la pratique fondatrice de l’Église. » (n° 38) Le culte, la Parole, les sacrements… et non pas l’évangélisation et l’action sociale, la « mission » – intégrale ou pas – ou la « participation à la mission de Dieu ».

J’espère pouvoir montrer que ces perspectives ne nuisent en rien à une solide éthique sociale et pourraient même permettre de les asseoir plus solidement, mais il est indéniable qu’elles marquent un réel changement.

Alors, certes, on pourrait me répondre que le culte lui-même doit être « missionnel » et la Proclamation de Séoul ne répudierait sans doute pas cette manière de voir les choses… mais je note quand même qu’elle regarde plutôt les choses dans l’autre sens, avec une affirmation qui semble inspirée de la pensée de John Piper : « L’adoration est la fin ultime vers laquelle tendent tous nos efforts missionnaires. L’œuvre de la mission prendra fin lorsque Jésus reviendra, mais l’adoration se poursuivra à jamais. » (n° 38) La logique de ces affirmations tendrait à desserrer le lien entre la mission et la « nature » de l’Église.

Les théologiens catholiques parlent parfois du travail de « réception » de certains documents officiels, lequel aboutit à leur assimilation par leur Église d’une manière parfois un peu différente de ce que les rédacteurs auraient pu imaginer. Comment la Proclamation de Séoul va-t-elle être « reçue » en milieu évangélique et dans le Mouvement de Lausanne lui-même ? Va-t-elle être saluée comme un progrès ou au contraire dénoncée comme un retour en arrière ? Va-t-elle être assez largement ignorée ? Va-t-elle être opposée aux documents fondateurs (pour qu’on le déplore ou pour qu’on s’en réjouisse) ? Va-t-elle trouver une place dans un ensemble divers au sein duquel elle représentera une tendance parmi d’autres ? Va-t-elle nourrir sans heurts le fameux « esprit de Lausanne » ? À l’heure actuelle, il est sans doute trop tôt pour le dire.

Disons seulement que ce que le texte va devenir dans les mains de ses lecteurs ne dépend pas uniquement de ce que l’on pourrait « objectivement » en dire. Il faut aussi tenir compte de ce qui en sera retenu, de ce qui sera laissé de côté, de ce qui sera réinterprété en jouant sur l’élasticité du langage… et de la relecture a posteriori des documents fondateurs, qui sera ou non faite, suite à l’assimilation de la Proclamation de Séoul. L’Engagement du Cap avait d’ailleurs ouvert la voie de ce type de « réception » sur le thème de la responsabilité sociale du chrétien en citant largement la Déclaration de Lausanne tout en s’abstenant soigneusement de se référer aux passages sur les distinctions nettes entre évangélisation et action sociale et sur la priorité de l’évangélisation qui « collaient » moins bien avec ce qu’elle voulait dire. L’exercice n’est donc pas impossible…

La dispersion des mentions des questions sociales au sein du texte

La Proclamation de Séoul aborde à plusieurs reprises les questions sociales.

Ce qui peut d’abord frapper le lecteur, c’est que les mentions en question sont dispersées dans le document. Pas de section entièrement consacrée de façon globale à « la responsabilité sociale du chrétien » comme dans la Déclaration de Lausanne, à « Évangile et responsabilité sociale » comme dans le Manifeste de Manille, au « monde de Dieu » que « nous aimons » comme dans l’Engagement du Cap.

Pour comprendre cette différence, on peut faire jouer le principe selon lequel il n’était pas nécessaire de répéter ce qui avait déjà été dit dans les documents fondateurs. Ce serait d’autant plus plausible qu’il y a bien une section « sociale », mais consacrée à un sujet précis : les peuples en conflit et la recherche de la paix (section VI). Il s’agirait alors de « compléter » les textes précédents en mettant l’accent sur un sujet que le contexte actuel nous impose de considérer de façon plus attentive.

Il me semble néanmoins que cette explication ne dit pas tout.

La Proclamation de Séoul propose en effet une présentation en deux volets du mandat missionnaire avec deux priorités également importantes. Or, celles-ci ne sont pas l’évangélisation et l’action sociale, mais la tâche d’évangélisation et la tâche pastorale (préambule). Cette dernière comprend le fait d’équiper les disciples pour qu’ils servent le Christ dans tous les domaines de leur vie, y compris donc le domaine social. Le champ social n’est ainsi en aucun cas minimisé, mais il ne ressort plus de la même manière. Il n’apparaît plus comme constituant, avec l’évangélisation, les deux ailes d’un oiseau ou d’un avion pour reprendre une illustration qui circule beaucoup dans certains milieux.

À première vue, il s’agit là d’un rétrécissement significatif de la place du social dans la vision de Lausanne. L’évangélisation se trouve affirmée dans toute sa force de priorité, mais le social est dissout dans la vie chrétienne nourrie par le soin pastoral.

Je suis convaincu pour ma part qu’une telle vue est mal prise. Oui, nous assistons bien à un changement significatif et à une forme de dispersion, de dissolution si l’on veut, des considérations sociales dans la Proclamation de Séoul, mais cela n’équivaut à aucun rétrécissement. Au contraire ! Comme le sel ne fait son effet que s’il est dispersé et répandu un peu partout – quitte à en devenir plus ou moins invisible, mais en gardant sa saveur ! – la prise en compte du social par l’Église et par les chrétiens n’obtiendra la place qui est la sienne que si elle « infuse » dans l’ensemble de leur vie.

Or, si on lit de près le texte de la Proclamation de Séoul, on se rend compte que des considérations sociales, ou pouvant être raccrochées aux préoccupations sociales, s’y retrouvent dans toutes les sections. Il s’agit parfois d’affirmations très englobantes sur l’obéissance (accent fort insistant) et la pratique(8) de l’enseignement biblique dans tous les domaines de la vie (avoir la dualité « proclamer » / « rendre visible »(9) et la triade : présence / pratique / proclamation(10)), ou d’une conscience très vive des dimensions sociales, collectives, communautaires de la vie telle que Dieu l’a voulue dans l’humanité et dans l’Église(11) ou encore de l’importance que les chrétiens développent une vision biblique du monde (on peut passer trop vite sur ce point, mais ses implications sociales potentielles sont énormes)(12). Il s’agit aussi d’indications plus précises sur la gestion de la création(13), sur le travail pour la justice dans nos sociétés(14), sur les œuvres qui promeuvent le bien commun, donnent la priorité au soin des pauvres et des plus vulnérables et font avancer la cause de la justice(15), sur la nécessité pour être des disciples d’un engagement profond avec un monde brisé par les injustices(16), sur le dessein de Dieu que des peuples divers s’épanouissent en partageant leurs dons et les ressources de la terre de manières justes et généreuses(17), etc.

Dans la Proclamation de Séoul, la responsabilité sociale du chrétien ne se dresse plus comme un bloc massif bien en évidence, mais toujours en danger de représenter pour un grand nombre de chrétiens un élément étranger à ce qui fait la trame de leur « vraie vie ». Mais c’est parce que le social est maintenant à sa place partout ! Aucun sujet n’est sans ramification sociale, aucun ne peut être abordé très longtemps sans que n’apparaissent à un moment ou à un autre les questions de pauvreté, d’injustice, de solidarité, de souci de la création. Et la Proclamation de Séoul montre comment des chrétiens évangéliques ont appris à faire cette intégration sociale dans leur vision du monde. Quels que soient les amendements que l’on pourrait proposer à la Proclamation de Séoul en matières sociales, les points que l’on pourrait avoir envie de rajouter ou de préciser, elle me semble représenter un progrès notable dans sa façon de présenter les choses.

Comprenons-nous bien : la Déclaration de Lausanne a eu raison d’affirmer fortement que « l’évangélisation et l’engagement sociopolitique font tous deux partie de notre devoir chrétien » et de soutenir que « [t]ous les deux sont l’expression nécessaire de notre doctrine de Dieu et de l’homme, de l’amour du prochain et de l’obéissance à Jésus-Christ ». Quand se manifestent des signes de « négligence » ou l’idée que l’évangélisation et l’action sociale « s’excluent l’une l’autre », il convient d’interpeller prophétiquement l’Église. Il y a des moments où les réalités sociales doivent être présentées avec force au peuple de Dieu. Mais la correction d’un déséquilibre ou l’interpellation face à une erreur ou à un mal dont il faut se détourner ne favorisent pas toujours la formulation d’un modèle théologique équilibré.

Vers un texte plus théologique ?

La 4e section de la Proclamation de Séoul porte sur l’anthropologie et s’est fait remarquer par ses longs développements sur la sexualité humaine. Quant à la 7e section, elle traite des innovations technologiques qui amènent également à se questionner sur le propre de l’humanité. Il n’entre pas dans le périmètre de cet article d’examiner le détail de ce que le document affirme sur ces sujets : ce qui m’intéresse ici, c’est que la nécessité de les aborder a comme contraint le Mouvement de Lausanne à reconsidérer des vérités créationnelles et à se rapprocher énormément du langage du « mandat créationnel » (en particulier au n° 88), ce qu’aucun des documents fondateurs n’avait encore fait, sauf erreur de ma part. Face aux nouveaux défis de notre temps, une perspective uniquement « missionnelle » montre ses limites. Il faut revenir à la consistance propre de la création qui précède toute considération sur la mission. Une telle perspective est grosse de développements potentiels dans le domaine social. Il suffirait que l’on passe de la considération du « soyez féconds » dont il est question dans les passages sur la sexualité à celle du « remplissez la terre et soumettez-la » pour arriver aux questions sociales et écologiques.

Le modèle de la mission intégrale pour penser le témoignage chrétien me semble solidement ancré dans le texte de la Proclamation de Séoul par la triade présence / pratique / proclamation qui est une variante du « être, dire et faire » de la Déclaration du Réseau Michée sur la mission intégrale. Mais le fait de se concentrer de nouveau sur le mandat missionnaire de Matthieu 28 en distinguant les deux tâches évangélisatrice et pastorale permet de penser plus précisément la place de l’engagement social dans l’agir chrétien. Si l’on suit la logique du texte (mais je ne sais pas si les auteurs iraient jusque-là), l’action sociale est un débouché du travail pastoral lorsqu’il atteint son objectif dans une vie de disciple qui garde tout ce que le Seigneur a prescrit (cf. les expressions des n° 71-72). Elle relève de l’accomplissement des deux grands commandements de l’amour de Dieu et du prochain (cf. n° 71) et n’a pas à être « comparée » ou « mise en équilibre » avec la tâche d’évangéliser. Les deux n’appartiennent tout simplement pas au même type de catégorie (c’est pourquoi l’image des deux ailes de l’oiseau ou de l’avion est si gauche).

Les textes fondateurs du Mouvement de Lausanne ont adopté une attitude prophétique sur les questions sociales. J’ai envie de dire qu’avec la Proclamation de Séoul s’amorce un déplacement vers un registre plus sapiential. Celui-ci favorise les perspectives universelles qui, moins focalisées sur le contexte du peuple de Dieu (Israël ou l’Église), prennent du recul et considèrent les attaches créationnelles.

S’il en va bien ainsi, j’insisterais pourtant sur le fait que le changement est seulement « amorcé ». La Proclamation de Séoul continue à utiliser des expressions qui tendent à réduire tout l’enseignement biblique à une histoire (qui est l’élément du prophète) : elle n’arrive pas encore à articuler clairement cette pensée, qui me paraît pourtant classique et très peu originale, qu’il n’y a pas d’histoire sans une métaphysique (qui est l’élément du sage) sous-jacente. Or, une éthique sociale parvenue à maturité exigerait une infrastructure doctrinale plus robuste sur l’unité organique de l’humanité, par exemple, ou sur la structuration hiérarchiquement ordonnée du caractère holistique de l’être humain. Sur ce dernier point, la Proclamation de Séoul s’exprime de manière un peu sommaire (voir n° 49) et assez différente de la tradition chrétienne qu’elle prétend honorer par ailleurs.

D’autre part, on relève dans la Proclamation une insistance massive sur l’Église locale dont je ne suis pas sûr qu’elle permette de faire droit autant qu’il le faudrait à la place sui generis des œuvres chrétiennes (para-ecclésiastiques si l’on veut). Or, en matière d’action sociale chrétienne structurée, je plaide que des organisations sans lien de subordination « hiérarchique » avec les Églises représentent un modèle légitime et peut-être même privilégié.

Quelques questions à discuter

La Proclamation de Séoul et le concept de « mission intégrale »

La 5e section de la Proclamation de Séoul commence par un passage qui a été lu par beaucoup de lecteurs comme une critique assez sévère de la notion de « mission intégrale ». Voici ce qu’il dit :

« Au cours des cinquante dernières années, dans sa miséricorde, Dieu a œuvré par l’intermédiaire du Mouvement de Lausanne pour catalyser l’évangélisation des peuples et des communautés non atteints dans le monde entier et pour susciter une meilleure prise en compte des enjeux sociaux liés à l’injustice, à l’oppression et à la discrimination. Ces deux facettes de la mission ont souvent été regroupées sous le concept de « mission intégrale », mais la mission intégrale n’a pas toujours pleinement intégré le commandement de notre Seigneur de vivre en disciples et sa mission de faire des disciples. En conséquence, bien que nous nous présentions comme disciples de notre Seigneur crucifié, nous avons souvent échoué à vivre en accord avec le saint modèle de vie qu’il nous a donné et à enseigner aux autres à faire de même. Il en résulte un flot constant de nouvelles de mauvaise gestion financière, d’inconduite et d’abus sexuels, d’abus de pouvoir de la part de responsables ; de tentatives de dissimuler ces manquements tout en passant sous silence la douleur de ceux qui en ont souffert ; et d’anémie et d’immaturité spirituelles dans les Églises évangéliques du monde entier. Nous sommes attristés de ces échecs ; nous nous lamentons de notre péché ; nous nous repentons et confessons humblement notre profond besoin de la grâce permanente de l’Évangile pour produire en nous la sainteté sans laquelle personne ne verra le Seigneur (Hé 12.14). »

« … la mission intégrale n’a pas toujours pleinement intégré le commandement de notre Seigneur de vivre en disciples et sa mission de faire des disciples ». Que signifie cette affirmation ? En la lisant, on a l’impression qu’elle critique un défaut du concept de « mission intégrale » ou des promoteurs de la mission intégrale, comme si ceux-ci ou celui-là négligeaient la vie de disciple et la sainteté et que l’on pouvait leur imputer superficialité spirituelle et scandales sexuels, financiers et dans l’exercice du pouvoir.

Je crois d’abord qu’il faut reconnaître une maladresse assez peu excusable dans la rédaction du texte. D’abord parce que le sujet de la phrase « la mission intégrale » n’est pas clair : on ne sait pas s’il s’agit du « concept » dont il a été question immédiatement avant ou de certaines personnes, notamment les défenseurs du concept de « mission intégrale ».

S’il s’agissait du concept, la critique semblerait pour le moins curieuse : s’il y a bien une chose que le concept de mission intégrale intègre, c’est la vie de disciples ! On pourrait même lui faire grief de son insistance à cet égard, d’une part en demandant que l’on distingue plus nettement la mission d’enseigner à vivre une vie de disciples et cette vie de disciple elle-même, et d’autre part en rapprochant l’insistance de la mission intégrale sur la vie de disciples de la « grâce qui coûte » de Bonhoeffer – expression dans laquelle le « qui coûte » tend à éroder la « grâce » qui, quelle que soit l’agilité dialectique que l’on puisse déployer, peine à rester « grâce » si elle « coûte »... La tentation du concept de mission intégrale est clairement davantage du côté légaliste que du côté laxiste.

S’il s’agissait des personnes qui promeuvent le concept de mission intégrale, ce serait encore pire. D’abord il s’agirait au mieux d’un raisonnement ad hominem d’une valeur assez douteuse : à supposer que les personnes en question négligent la vie de disciples, rien ne prouve qu’il faille incriminer le concept de « mission intégrale ». Mais surtout je ne vois strictement aucune raison de penser qu’il en va ainsi. Je confesse n’avoir jamais entendu parler de scandales sexuels, financiers ou d’abus de pouvoir dans les milieux marqués par la théologie de la mission intégrale et encore moins un « flot constant de nouvelles » de ce type venant de ce côté du monde évangélique.

La lecture prima facie du texte donnant des possibilités aussi étranges pour ne pas dire absurdes, il me semble raisonnable de chercher une autre compréhension, même si elle semblera peut-être moins naturelle. Après tout, l’Engagement du Cap a formellement validé le concept de « mission intégrale » : il n’est pas vraisemblable que la Proclamation de Séoul qui veut bâtir sur son fondement l’attaque de front – d’autant que nous avons vu qu’elle s’exprime d’une manière qui implique que l’adhésion à son sujet reste ferme (la « mission intégrale » est bien mieux ancrée dans la Proclamation que la Missio Dei).

Comment donc interpréter ? Je propose de le faire ainsi : la Proclamation de Séoul expliquerait qu’au sein du Mouvement de Lausanne, on a réussi à intégrer l’évangélisation et l’action sociale dans le concept de « mission intégrale », mais que les évangéliques n’ont pas suffisamment réussi pour autant à mettre en œuvre une mission intégrale qui intègre de manière satisfaisante la vie de disciples et le fait de faire des disciples (je note d’ailleurs que le texte glisse rapidement du langage de la « mission intégrale » à un « nous » très général qui semble bien vouloir dire « nous, les évangéliques »). Le texte affirmerait alors que le véritable enjeu pour nous n’est pas d’abord d’avoir un concept théologique satisfaisant de l’articulation entre évangélisation et action sociale, mais de mieux vivre le lien entre sainteté et mission. Il est d’ailleurs possible que, dans certains cas, les insistances des théologies de la mission intégrale n’aient pas toujours permis de mettre autant en avant qu’il aurait été souhaitable les thèmes de la sainteté et de la piété en raison d’une surconcentration sur les aspects horizontaux de la vie humaine.

Je crois donc que le texte de la Proclamation de Séoul nous invite à prendre un peu de hauteur par rapport aux discussions sur le lien entre évangélisation et action sociale et à les regarder par un autre côté. Peut-être s’agit-il (encore) de faire porter l’accent sur la sainteté et la vie de disciple plutôt que sur la responsabilité sociale prise toute seule dans son rapport avec l’évangélisation non pas pour minimiser la responsabilité sociale, mais pour la replacer dans un cadre plus vaste. Et de fait, les développements qui suivent sur la vie de disciples soulignent à plusieurs reprises la responsabilité sociale(18).

La Proclamation de Séoul fait-elle correctement le travail consistant à combler les lacunes ?

Si l’on considère que la Proclamation de Séoul ne répète pas le contenu des documents fondateurs mais en comble certaines lacunes pour les contextes actuels, on peut se demander si elle remplit correctement son rôle – notamment dans le domaine social.

Cette question est extrêmement délicate : déterminer quels sont les sujets majeurs pour aujourd’hui et comment il convient de se situer à leur égard est une source potentielle de désaccords profonds, voire de divisions. Qui saura peser l’importance respective de toutes les problématiques auxquelles nous sommes confrontés ? Dans le plan de Dieu, ce qui compte vraiment peut passer totalement inaperçu aux yeux des humains, et ce qui fait les gros titres des médias avoir une importance assez subordonnée. Qui sait si la prière d’un enfant pauvre n’a pas parfois plus d’importance et ne fait pas parfois plus pour la préservation de notre monde que l’action sociale la mieux pensée et la plus « efficace » ?

La Proclamation de Séoul aborde certains sujets sociaux précis, notamment dans sa section sur les conflits et la paix. Elle fait le choix de nommer certaines situations… et en laisse d’autres de côté (un francophone remarquera que, s’il est question de la Syrie, du Myanmar, du Soudan ou de l’Éthiopie, les questions concernant la République démocratique du Congo, le Burkina Faso ou Haïti, par exemple, ne sont pas mentionnées). Est-il vraiment judicieux de pointer des lacunes dans un texte qui ne pourra de toute façon jamais prétendre à l’exhaustivité ?

Avec quelques hésitations, je me bornerai à deux observations : ces dernières années ont vu se développer et prendre de la visibilité des pensées que l’on appelle décoloniales. Les chrétiens évangéliques qui en sont conscients sont divisés sur le sujet. Or, elles sont incontournables pour qui veut penser les relations « Nord/Sud » (si l’on reprend cette terminologie) et les questions de pauvreté et d’injustices aujourd’hui. Que l’on y pense en termes de missiologie, de doctrine sociale ou d’action de solidarité internationale, il n’est pas possible de faire durablement l’impasse sur ce sujet. La Proclamation de Séoul ne s’y est pas essayée. Il faudra le faire un jour ou l’autre.

D’autre part, il me semble que, si la section sur les innovations technologiques est très équilibrée sur le plan théologique théorique, elle ne fait pas assez sentir les questions d’éthique sociale et environnementale très complexes qui leur sont liées. Nous sommes trop peu conscients de la masse d’exploitation d’êtres humains et de destruction des ressources terrestres que nécessitent les nouvelles technologies. Il y a véritablement de quoi être effrayé et horrifié.

Enfin, il ne suffit pas de crier à l’injustice ou au scandale car cela ne donne pas un chemin viable pour un comportement éthique concret dans un monde complexe. C’est peut-être d’ailleurs l’un des manques de la Proclamation : les grandes affirmations sur le bien et le mal sont nécessaires, mais nous laissent parfois démunis face à l’immensité des zones grises de nos réalités contemporaines. L’approfondissement sapiential commencé dans la Proclamation doit se poursuivre jusqu’à l’assimilation pour aujourd’hui des leçons de l’Ecclésiaste…

Conclusion

Il paraît que Paul Valéry disait de Nietzsche qu’il fournissait à son lecteur des excitants plutôt que de la nourriture. J’ose suggérer que la Proclamation de Séoul fait l’inverse : elle nous donne spirituellement du pain et de l’eau. Ce n’est pas très excitant… mais c’est nourrissant. Je ne sais pas encore très bien dans quelle mesure elle construit sur les bases des trois documents fondateurs ou parfois plutôt un peu à côté. Mais elle construit, et ce qu’elle dit est généralement solide – en tout cas en ce qui concerne les questions sociales. Discrètement mais solidement, elle « incruste » le souci social dans la trame même de la vie chrétienne. Par petites touches, elle l’en imprègne de manière indélébile. Loin des polémiques qui pourraient devenir stériles à la longue (à la longue seulement parce qu’il y a aussi un temps pour les polémiques !), elle nous offre un modèle de sagesse dans lequel il est aussi évident pour le lecteur de la Proclamation qu’une vie de disciple inclut un souci social qu’il est, pour le lecteur des Proverbes, évident que la vie de celui qui craint Dieu inclut la solidarité envers le pauvre. Elle remet le social à sa place en relation avec la création, avec le Christ, avec son Évangile et avec la mission. Pour tout cela, nous pouvons saluer avec reconnaissance ses auteurs comme faisant partie de ces intendants fidèles et prudents que le maître a établis sur ses gens de service pour leur donner leur ration de blé au moment convenable (cf. Lc 12.42). Merci !

Auteurs
Daniel HILLION

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1.
Le titre anglais est Seoul Statement qui serait plus exactement traduit par Déclaration de Séoul (et qui est parfois désignée ainsi sur le site de Lausanne). Le choix de l’expression Proclamation de Séoul vient de la volonté de ne pas utiliser le même mot que pour la Déclaration de Lausanne, expression qui, elle non plus, ne traduit pas littéralement l’anglais Lausanne Covenant. Ces divergences induites par les traductions me semblent malheureuses. Le mot « proclamation » nous place sur le registre de la « prédication » ou de la prise de parole « prophétique ». Je vais au contraire plaider dans cet article que le texte de Séoul est plus précisément un texte d’affirmation, d’enseignement, de théologie et que cela compte dans l’interprétation qu’il faut en donner.
2.
Cf. Michael OH, David BENNET et Ivor POOBLAN, « Présentation de la Déclaration de Séoul », https://lausanne.org/fr/qui-nous-sommes/blog-fr/presentation-de-la-declaration-de-seoul. Page consultée le 08/01/2025.
3.
Cf. L’Engagement du Cap, Préface, in Évangéliser, témoigner, s’engager, Les documents de référence du Mouvement de Lausanne, sous dir. Jean-Paul REMPP, Charols, Excelsis, 2017, p.140 pour l’expression « largeur encadrée » servant à distinguer « les vérités premières sur lesquelles nous devons être unis, et les questions secondaires, où des chrétiens sincères ont des interprétations différentes de ce que la Bible enseigne et attend de nous ».
4.
Cf. Evert VAN DE POLL, « Outsider Perspective: A Kind of New Mission Model and a Clear Position on Ethical Issues », in Vista n° 46, https://vistajournal.online/latest-articles/a-kind-of-new-mission-model-and-a-clear-position-on-ethical-issues. Page consultée le 08/01/2025. Je traduis.
5.
J’ai relevé des mentions aux endroits suivants : dans l’introduction à la première section (il s’agit d’une citation de l’Engagement du Cap), au n° 19 (le peuple de Dieu participe à sa mission) et au n° 72 (mais ici la distinction est tellement nette entre la mission de l’Église et la « mission de Dieu » que l’on pourrait sans difficulté utiliser un autre mot, par exemple, le dessein de Dieu pour cette dernière).
6.
Cf. L’Engagement du Cap, première partie, 5, C, in Évangéliser, témoigner, s’engager, op. cit., p.157.
7.
Ibid., première partie, 5, introduction, p.156.
8.
L’insistance est si massive que je renonce à donner des références.
9.
Voir par exemple n° 21, 24, 31, 43.
10.
Voir n° 16 et 43.
11.
Voir n° 2…
12.
Voir le Préambule.
13.
Voir par exemple n° 1, 15…
14.
Voir n° 15.
15.
Voir n° 46.
16.
Voir n° 72-73.
17.
Voir introduction à la section VI.
18.
Pour poursuivre la réflexion sur cette section de la Proclamation, on peut consulter : Nathanael SOMANATHAN, « A Sri Lankan’s Reflections on L4 and Integral Mission », https://churchleaders.com/voices/exchange/498131-a-sri-lankans-reflections-lausanne.html. Page consultée le 10/01/2025. Voir aussi Steve BRYAN « The Seoul Statement: What Is It and Why Is It What It Is? », https://churchleaders.com/voices/exchange/498755-the-seoul-statement-what-is-it-and-why-is-it-what-it-is.html. Page consultée le 10/01/2025.

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