Les cadres géographiques de la vie d’aujourd’hui et la mission de l’Église

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Comment penser la mission de l’Église dans une société où les appartenances individuelles se diversifient jusqu'à l’éclatement et l’isolement ? Quels cercles, quels « lieux », l’Église est-elle censée rejoindre ? Indéniablement, le paradigme classique de la missiologie urbaine (témoignage de proximité dans le quartier, dans la ville) est à revisiter. Si l’ancrage géographique de l’Église locale demeure, il nous faut apprendre, de plus en plus, à ne plus penser seulement au contexte immédiat de celle-ci, mais au contexte des membres qui la composent (l’ensemble des réseaux dans lesquels ils vivent et dans lesquels ils sont appelés à témoigner). Mais aussi développer dans l’Église des ressources et une pastorale adaptées dans ce sens. Frédéric De Coninck nous accompagne dans cette réflexion dans les lignes qui suivent.
Les cadres géographiques de la vie d’aujourd’hui et la mission de l’Église

La vie sociale se déroule dans des cadres géographiques spécifiques à chaque époque. Il ne s’agit nullement d’une remarque anodine quand on se préoccupe de mission. Après tout, l’envoi missionnaire de Jésus, après sa résurrection : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. » (Ac 1.8), comporte déjà une mention géographique. Aujourd'hui, on parle volontiers de mission urbaine ou de mission dans la ville. C’est une manière d’aborder le sujet. Mais le mot « ville » recouvre des réalités bien différentes. Qu’y a-t-il de commun entre un pôle rural de 30.000 habitants et une grande agglomération de province de plus de 500.000 habitants ? On ne clarifie pas forcément les choses en parlant de « ville » en général. Quel est le territoire exact mentionné : un quartier, une commune du centre, une commune périphérique, une agglomération, une conurbation, un bourg isolé ? De plus, aujourd'hui, il existe de nombreuses manières d’entrer en contact les uns avec les autres. Donc, les figures classiques, ressemblant à des cercles, qui délimitaient le proche et le lointain ne sont plus les seules à prendre en compte. D'une pratique à l’autre, il faut observer comment les individus se rendent proches les uns des autres : à pied, en transports, par téléphone ? À partir de l’idée générale de mission dans la ville, il vaut donc la peine de regarder les choses de plus près. Les cercles sociaux, que tout un chacun fréquente, ont certes des contours qui se projettent dans l’espace, mais ils dessinent des figures d’un genre nouveau. Et les types de contacts qui se développent dans ces « cercles » ne sont pas, eux non plus, de même nature que par le passé. Ce défrichage en vaut la peine car, assurément, cela influera sur l’approche missionnaire à envisager.

Il se trouve que j’ai abordé, par le passé, ce genre de questions dans trois ouvrages. Ils possédaient chacun un accent différent, mais surtout ils ont été écrits à des dates différentes. En les parcourant, je mesure les mutations rapides qui ont traversé, et traversent encore, nos sociétés contemporaines. Rien n’est tout à fait obsolète dans le premier de ces ouvrages, mais certaines dynamiques se sont considérablement amplifiées depuis. En gardant ce qui est le plus actuel, je vais commencer par un premier rappel des grandes lignes des ouvrages en question. Ensuite, j’en viendrai à des considérations nouvelles. Il y avait, dans ces livres, des angles morts et il importe, par ailleurs, de souligner les lignes de force les plus influentes aujourd'hui.

1. La ville, notre territoire, nos appartenances. L’incarnation de l’Évangile dans le tissu urbain, d’hier et aujourd'hui

Tel était le titre du premier ouvrage, écrit en 1993 et publié en 1996(1). Il s’agissait déjà de la version imprimable et publiable d’une contribution dans le cadre d’un symposium sur la mission urbaine.

Déjà, à l’époque, j’avais souligné les tensions entre proximité sociale et proximité spatiale. Une moitié de l’ouvrage environ passe en revue les cadres de la vie sociale à l’époque du Nouveau Testament. L’époque vétérotestamentaire, où le proche socialement (voire familialement) était le proche géographiquement, était déjà révolue dans les grandes villes au premier siècle de notre ère. Cette partie de l’ouvrage reste, pour l’essentiel, d’actualité, même si les travaux historiques ont précisé tel ou tel aspect. L’intérêt est de voir comment les premiers chrétiens ont mobilisé les formes géographiques et sociales de proximité de leur époque.

Disons qu’il y avait deux cadres qui marquaient la vie quotidienne : la maison, d’abord, qui regroupait la famille (pas forcément très élargie) et les esclaves. C’était, donc, tout à la fois, un lieu de vie et une unité de production économique. Au-dessus de la maison, il y avait la ville : surtout un lieu de discussions et d’échanges. C’est à ce niveau spatial, par exemple, que la diaspora juive a inventé, après l’exil, la synagogue (littéralement : lieu du rassemblement) où les croyants se retrouvaient pour lire la Bible et prier. Sur les places des villes, les nouvelles s’échangeaient, au sein de la foule : c’est ce qui se rapprochait le plus de la circulation médiatique contemporaine. L’Empire, pour sa part, jouait un rôle assez limité dans la construction de la proximité sociale, même si le culte impérial organisait de nombreuses cérémonies dans les grandes villes (il est possible que ce culte ait joué un rôle plus significatif au niveau des élites). Le rôle de l’Empire était d’abord militaire.

On remarque, de suite, que ces deux niveaux de base se retrouvent dans l’envoi en mission de 72 disciples, dans l’évangile de Luc. Dans « quelque maison que vous entriez », dit d’abord Jésus puis, dans « quelque ville que vous entriez » (Lc 10.5 et 8).

Par la suite, dans le livre des Actes et dans les épîtres, on voit que la mission des premiers chrétiens a suivi ces cadres qui faisaient que les gens se sentaient (ou non) proches les uns des autres. À plusieurs reprises, on nous parle d’un salut qui atteint directement des maisons entières (Ac 10.2, 16.14-15, 16.31, 18.8 ; 1 Co 1.16 ; Lc 19.9.). Par ailleurs, il est clair que Paul migre de ville en ville et qu’il s’appuie sur les lieux de parole publique et les synagogues pour entrer en contact avec de nouveaux interlocuteurs.

Le rôle de l’Église, dans ce cadre, ne s’est pas borné à suivre les autoroutes de la proximité. Elle a également créé des maisons d’un nouveau genre. Cela apparaît clairement si l’on porte attention, par exemple, à la manière dont ...

1. Frédéric DE CONINCK, La ville : notre territoire, notre appartenance, Québec, La Clairière, 1996.

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