Pour une éthique de la paix

Extrait
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Ce texte est la contribution de Claude Baecher, directeur du Centre Mennonite du Bienenberg, au colloque sur l’éthique organisé par l’Association des Églises de professants de langue française.

Pour une éthique de la paix

Notre objectif est de décrire une éthique de la paix dans la perspective des Églises historiquement pacifistes. Nous tenterons d’en démontrer les ancrages bibliques et les enjeux ecclésiologiques ; nous définirons les termes bibliques de paix, de justice et de réconciliation en montrant que la communion ou la vie fraternelle est l’éthique de la création, et que la restauration de cette relation avec autrui est la raison d’être du comportement social du chrétien. Notre ecclésiologie spécifique peut elle-même devenir éthique sociale messianique, ancrée dans la vie, l’enseignement, la mort et la résurrection de Jésus-Christ. Encore faut-il reconnaître la portée sociale des commandements de Jésus-Christ et les observer. Le témoignage à la paix a un lien direct avec l’apostolicité de l’Église. Nous décrirons les attitudes prises parmi les évangéliques en matière d’éthique sociale.

Nous évoquerons courtement divers domaines de convergences et de désaccords qu’on trouve parmi les Églises de professants et qui tournent autour des moyens mis en œuvre pour travailler à la paix (nécessité d’un christocentrisme vigoureux, possibilité ou non d’une guerre juste, recours au droit naturel et question de la responsabilité, exemples de l’Ancien Testament, police, recours de la nation aux moyens d’une armée moderne).

INTRODUCTION

Cinq remarques en guise d’introduction :

1.- Quant à la perspective 

Avant d’accepter de traiter le sujet, j’avais demandé aux organisateurs s’il était acceptable que je le traite du point de vue d’une éthique sociale pour les chrétiens (de surcroît des chrétiens appartenant à des Églises de professants), et que je n’envisageais pas de traiter de la question d’une éthique « pour les autorités ». La nuance est importante, comme nous aurons l’occasion de le montrer dans la suite de l’exposé.

Où chercher des points de repère pour l’éthique ? Sur quelle base réfléchir au profil d’une éthique chrétienne pour l’engagement des chrétiens dans la société ? Et en vue de quoi définir une éthique sociale ?

Le camp de la Réforme répond : Sur la base du donné scripturaire ! Mais il y a diversité d’approches des Écritures parmi les chrétiens, y compris parmi les évangéliques. Il est heureux que le Congrès de l’Association d’Églises de Professants des Pays francophones se penche sur cette question, d’autant plus qu’il s’agit d’un rassemblement de personnes exerçant, en majorité, un rôle pastoral, dont la vocation première est donc de contribuer par leur enseignement à permettre au Christ vivant aujourd’hui de continuer à diriger son peuple, l’Église, en matière d’obéissance concrète.

2.- Approches bibliques et interférences

Même si cela peut sembler paradoxal, développer le sujet d’une éthique de paix soulève souvent des polémiques ! S’expriment alors, plus qu’on ne veut souvent l’admettre, nos anxiétés, nos insécurités - mais également les médailles militaires des ancêtres biologiques, spirituels et mythiques… Ces dernières se mettent souvent à briller, et l’enseignement théologique reçu et donné par le passé se met naturellement à réclamer ses justifications. Plus que nous voulons le penser, les influences et logiques militaro-industrielles dans une nation donnée interfèrent, elles aussi, dans la réflexion. N’avons-nous pas pris l’habitude de la protection rassurante de la « Défense nationale » - et nous en profitons ! Dans nos communautés, certains profitent avec reconnaissance des avantages directs ou indirects de « la grande muette » par le biais d’emplois ; nous pensons aussi aux aumôniers aux armées. Bref, pensons-nous, il ne s’agit pas de mettre en péril tout ce monde-là, car ne font-ils pas aussi un bon travail ? Telle personne n’a-t-elle pas reçu le Seigneur ou un encouragement à l’armée, précisément ? La présence dans l’Église d’anciens combattants, la connaissance parmi nos amis de gradés intègres et respectueux de la personne humaine, interfèrent dans nos appréciations de ce qui est défendable sur le plan « biblique » ou de ce qui ne l’est pas…. Commentant les leçons intégrées par Voltaire qui fréquenta les cours des grands en 1752, Raoul d’Argental exprimait de belle façon, dans un livre de 1878, ce que nous voulons dire : « Voltaire commença à s’apercevoir… que la crainte de déplaire rétrécit l’imagination, et accoutume insensiblement l’esprit à la timidité qui dégénère bientôt en faiblesse… » Reconnaître que le penseur est sujet à toutes sortes d’influences est, pour nous également, le chemin de la liberté nécessaire à une bonne interprétation.

Ce que je vais livrer est au mieux une tentative de présenter un équilibre des choses tel que je le perçois aujourd’hui, sur la base de l’ensemble de la révélation biblique et, je le pense, dans la tradition de la théologie anabaptiste. Mais je ne cache pas que j’ai souvent eu l’impression d’entendre le bruit des culasses théologiques, tant à l’intérieur de ma propre pensée qu’à l’intérieur même des Unions d’Églises de Professants – les héritages étant divers en matière d’éthique sociale. 

3.- Ce n’est pourtant pas comme si rien ne se faisait

De très belles choses se font en matière d’éthique sociale par des chrétiens de nos communautés et dans toutes les Unions d’Églises représentées. Mes analyses n’ont pas l’intention de dénigrer ce qui se fait déjà d’admirable sur le plan de l’attitude morale, de l’innovation sociale, de la création d’emploi, d’un travail fait dans l’intégrité et avec conscience professionnelle, dans l’éducation, dans la lutte contre la corruption et l’attention aux nouvelles catégories de pauvres, de la lutte contre l’exclusion, pour la distribution intelligente d’aides sociales, etc. Mais dans l’ensemble, il est certain que les évangéliques devraient être plus crédibles en matière d’éthique sociale.

4.- Lorsque l’on parle d’anabaptisme

L’ensemble des démarches de paix que nous évoquons dans cette étude n’est pas à mettre au compte d’une approche ou d’une autre, comme s’il s’agissait d’un tout ou rien. Ici et là, toutefois, surtout lorsqu’il s’agira des moyens à mettre en œuvre, l’approche dite « anabaptiste évangélique » révèlera des différences de taille par rapport à une approche de type calviniste-baptiste (par exemple). Nous parlons dans la perspective des anabaptismes issus des Frères Suisses, c’est à dire de ceux qui ont refusé le recours au glaive pour conquérir, pour se discipliner et pour se défendre. Certains aspects de l’herméneutique théologique anabaptiste, comme la relation entre les alliances et l’ordonnancement des autorités, sont bien entendu en jeu. Mais c’est surtout aux moments de crise que, sur le plan pratique, se manifesteront des différences.

Pour les anabaptistes-mennonites (début à Zurich en 1525), la pertinence sociale de l’Évangile est le point d’ancrage qui implique une dimension de « non-résistance »(1). Cela se retrouvera dans leurs confessions de foi et leurs réflexions théologiques. Mais parmi les mennonites d’Europe continentale, cette pensée a connu un déclin dès le début de l’empire napoléonien - qui avait besoin de cette chair à canon qu’on appelle soldats - et dura, grosso-modo, jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Ainsi, entre 1870 environ et 1945, il n’y a quasiment plus eu d’objecteurs de conscience parmi eux, ni Allemands ni Français, et, en raison d’une part de l’émigration des plus convaincus et d’autre part de l’influence du piétisme et du revivalisme (et des Instituts bibliques germanophones et francophones qui les représentaient), ils sont tous allés à la guerre lorsque le clairon retentissait. Cette disposition à obéir aux Autorités « parce que c’est marqué en Romains 13 », sans trop de discernement caractérisa la grande majorité des membres des Églises de professants, tant en Allemagne, en Grande-Bretagne qu’en France. Nous disons cela des mennonites pour casser quelques images d’Épinal. Certes, depuis les années 1950, on assiste en Europe à une nouvelle conscience théologique faisant suite à l’aide humanitaire des objecteurs de conscience nord-américains et aux travaux historiques et théologiques de mennonites du même continent.

Les Églises mennonites européennes dans leur ensemble, et des deux côtés de la frontière séparant les belligérants, n’ont plus été représentatives des positions éthiques classiques anabaptistes lors des guerres de 1870, de 1914 et de 1939. Il y a eu bien entendu de nombreux actes de fidélité au Christ dans de nombreuses vies, mais le piétisme tardif en matière d’éthique sociale, puis le revivalisme, avaient dans cette période là supplanté les positions éthiques de l’anabaptisme. 

Il s’agit donc de repenser dans leur propre perspective une éthique de la paix et son lien au témoignage et à la nature de l’Église. Dans le meilleur des cas, l’Église est un ensemble de personnes réelles, appelées par le Seigneur, convalescentes par rapport à la convoitise et à la peur, dépendantes de la grâce et en chemin par l’Évangile. Ce processus de guérison n’est bien sûr pas une raison pour ne pas repenser sérieusement une éthique de la paix fidèle à l’Évangile.

5-. De la méthode suivie

Aborder la théologie de la paix du point de vue de la non-violence messianique en une seule conférence n’est pas facile. Nous avons écarté la méthode qui consisterait à n’évoquer que des lieux communs et à se limiter aux passages scripturaires pouvant constituer le plus petit dénominateur commun entre nos différents héritages ; nous choisissons donc de ne pas taire des divergences théologiques et les enjeux d’ordre pratique, car il y a des systèmes de pensée qui ne sont pas compatibles.

Dans un premier chapitre, nous décrirons la position défendue, puis nous nous démarquerons par rapport à deux interférences néfastes (chap. 2). Dans les chapitres trois et quatre nous aborderons l’ancrage biblique et situerons cette pensée dans une perspective théologique plus globale ; dans le dernier chapitre, nous aborderons les influences qui ont le plus largement marqué les évangéliques francophones d’Europe durant le dernier siècle. Tout au long des chapitres nous livrerons quelques pistes d’actions concrètes qui nous semblent en cohérence avec l’attitude que nous préconisons, c’est à dire pensées pour être en accord avec une ecclésiologie d’Églises de professants fidèle au plan divin révélé en Jésus-Christ dans la société.

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1. Depuis qu’en 1524, Conrad Grebel explique qu’on « ne doit pas protéger l’Évangile, ceux qui y adhèrent et soi-même, par l’épée ». Il adresse cette recommandation à Thomas Müntzer, réformateur très engagé dans le soulèvement paysan des années 1524-25 qui fera près de 100.000 victimes en Forêt-Noire et dans le Tyrol.

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