De la toxicité à la bienveillance
Issu d’un foyer dysfonctionnel, j’ai involontairement perpétué ce schéma en fondant ma propre famille. Avec cinq enfants, mon épouse et moi pensions sincèrement être bienveillants, animés par la volonté de « faire mieux » et de réparer inconsciemment notre histoire.
Pourtant, la réalité de notre foyer était faite trop souvent de cris, d’humiliations et de violence relationnelle. C’était notre « normalité ». Nous avions appris à aimer de manière toxique. Nous ne voyions pas la souffrance que nous nous infligions.
Le réveil fut brutal. Un jour, me voyant si odieux envers mes proches, j’ai plongé dans un désespoir tel qu’il m’a fait remettre en question le sens même de ma vie. C’est ce désarroi qui fut l’étincelle de ma quête pour le mieux-être et le bonheur familial, me menant à la découverte des valeurs de la bienveillance et de l’honneur.
Une formation dédiée a été le catalyseur : j’ai reçu des « graines de bienveillance » dans mon cœur qui ont absolument bouleversé et révolutionné mon existence. Ce chemin a transformé le plus concret de nos échanges. Là où régnait un regard lassé, plein de honte et sans espoir, est apparu un regard attentionné et confiant. Les relations méprisantes et moqueuses ont cédé la place au respect profond et à la confiance.
J’ai appris à poser des limites, à autrui et à moi-même, et j’ai compris que le conflit n’est pas une menace, mais une véritable école d’amour. J’ai cessé d’être une personne à tendance toxique pour devenir un « semeur de bienveillance », un artisan de résilience.
La bienveillance n’est pas innée, elle s’apprend. Pour moi, elle est l’écrin de la relation humaine.
Loïc Caro, coach et formateur, il anime des formations à la bienveillance avec Évelyne Frère-Datcharry.
Enseigner la bienveillance à l’école
Cela ne se limite pas à donner des cours de morale ou de savoir-vivre. Le véritable défi, pour moi, est d’incarner cette bienveillance sous toutes ses formes, afin d’offrir aux élèves un cadre dans lequel ils peuvent, eux aussi, apprendre à la vivre envers eux-mêmes et envers les autres.
Je fais souvent appel à deux marionnettes, la girafe et le chacal, pour enseigner la communication non violente (concept du psychologue Marshall Rosenberg). La girafe, avec son cœur énorme, communique d’une manière bienveillante et empathique. Le chacal, en revanche, réagit d’une manière instinctive et automatique.
La bienveillance se manifeste aussi, au quotidien, par une écoute attentive des élèves et par l’expression authentique de mes émotions et de mes besoins. Être bienveillante, c’est trouver un équilibre entre contrôle et vulnérabilité, ce qui n’est possible que lorsque je suis aussi confiante et bienveillante envers moi-même.
À plusieurs reprises en classe, il m’est arrivé de reconnaître devant les élèves qu’une de mes réactions avait été excessive, comme celles du chacal, et de m’en excuser. Cette honnêteté les surprend, mais les rassure également : elle leur montre que l’erreur est possible, qu’elle peut être reconnue et pardonnée.
Mon souhait est qu’ils puissent s’épanouir dans un climat de bienveillance afin de mener une vie sereine et intègre, y compris lorsqu’ils seront confrontés aux conflits inévitables de la vie.
Judy
Ni hérisson, ni paillasson
Au travail, pour la gestion d’équipe, la bienveillance est une posture. Une exigence. Un équilibre à tenir, chaque jour : ne pas se hérisser au moindre désaccord, ne pas s’écraser pour préserver la paix.
Concrètement, la bienveillance commence par l’équité dans la répartition de l’activité. Pas une égalité mécanique, mais une justice vivante : tenir compte des compétences, des charges, des réalités du moment. Réguler, expliquer, ajuster pour que chacun porte seulement ce qu’il peut et sache le pourquoi de son rôle.
Organiser les absences anticipées et celles qui surgissent sans prévenir : la bienveillance, ici, c’est ne pas toujours solliciter les mêmes, ne pas considérer le « remplacement au pied levé » comme une norme silencieuse, ni la flexibilité comme une abnégation. C’est arbitrer avec clarté et préserver l’équipe sans sacrifier les individus. Puis, les phases de vie délicates, celles qu’on traverse à voix basse : PMA, maladie, deuil, situations familiales fragiles… La bienveillance, là, c’est la discrétion. Savoir écouter sans que cela devienne information de couloir : respecter l’intime dans un cadre collectif. Accorder une souplesse justifiée, expliquer les arbitrages, éviter les passe-droits… et maintenir le cap commun.
Parce qu’au fond, la bienveillance ne rend pas le travail plus léger : elle rend le chemin possible. Elle crée un climat où l’on peut dire, comprendre, avancer. Sans se piquer, sans s’écraser, juste… en se respectant.
Nathalie
Mieux communiquer dans le couple
Avant notre mariage en 2023, nous avons assisté à la formation à la bienveillance animée par Evelyne et Loïc. Les discussions nous ont permis d’acquérir un vocabulaire commun pour parler des différents thèmes liés à la bienveillance, ainsi nous nous comprenons facilement quand il s’agit d’expliquer pourquoi nous sommes blessés ou, au contraire, ce qui nous fait du bien. Nous expérimentons l’écoute active et le parler en « je », ce qui facilite et apaise nos échanges. Nous essayons de bannir les mots comme « toujours » ou « jamais » pour ne pas enfermer l’autre. Nous avons appris à exprimer nos émotions, à distinguer les faits des ressentis, à ne pas supposer.
Nous cherchons aussi à nous mettre à la place de l’autre, à « monter sur sa colline » et ne pas partir du principe que ce que je comprends est ce que l’autre a voulu dire. Nous ne souhaitons pas parler pour l’autre ou chercher à le changer.
Nous sommes aussi plus alertes pour identifier et exprimer nos besoins avec précision afin, entre autres, de ne pas nous engager trop vite à faire des choses que nous ne voulons ou ne pouvons pas faire. Nous prenons parfois des temps de recul pour discerner notre posture vis-à-vis de l’autre et pour essayer de sortir de certains schémas. Enfin, nous reconnaissons souvent notre manque de bienveillance et nous demandons pardon pour cela.
Estelle et Léandre
Se reconstruire après le divorce
La bienveillance m’a aidée à traverser un divorce très douloureux. J’ai compris que le véritable amour est celui qui prend soin de soi et des autres. Et que prendre soin, c’est parfois laisser libre. Cette prise de conscience a été une véritable révélation.
J’étais éperdument amoureuse et mon monde s’est effondré complètement quand il est parti. J’avais développé une forme de dépendance affective. Après la séparation, quelque chose était brisé en moi. J’avais d’abord besoin de faire preuve de bienveillance envers moi-même : accueillir ma colère, ma tristesse et mettre des mots sur mon sentiment de trahison et d’abandon.
J’ai ensuite cherché à comprendre ce qui avait pu conduire l’autre à cette décision. Reconnaître sa souffrance a apaisé ma colère et m’a permis davantage d’empathie. Une forme de bienveillance envers mon ex-mari pouvait alors s’envisager.
Accepter qu’un être aimé ait des besoins auxquels nous ne pouvons répondre prend du temps. J’ai réalisé que nous sommes responsables de nos besoins seulement. L’autre n’est pas toujours en mesure d’y répondre. Nos limites nous sont propres et la bienveillance m’a appris à l’accepter.
C’est un chemin inconfortable, mais la bienveillance propose, elle n’impose pas. Je ne suis pas pour autant « détachée » de tout affect. La colère et la tristesse reviennent parfois, mais je me souviens de ce que j’ai compris et cela m’apaise. Aujourd’hui, je peux laisser de la place à la joie, pour vivre d’autres relations, pour communiquer plus justement sur mes besoins sans (trop) attendre. La bienveillance m’a aidée sur ce chemin de liberté et a changé ma vie pour le meilleur.
Laura
Plus que des bonnes intentions
Pendant longtemps, j’ai pensé que le milieu caritatif était le lieu idéal pour exercer la bienveillance. Donner de son temps, de son énergie, de ses compétences est au cœur du bénévolat. Pourtant, à travers mon expérience auprès des migrants, je me suis trouvée confrontée aux limites de la bienveillance.
J’ai réalisé que je répondais aux besoins des autres par le biais de ma culture, ma personnalité. Je passais directement à la leçon du jour sans prendre des nouvelles de la personne en face. Cela pouvait lui sembler impoli, alors que je voulais simplement ne pas lui faire perdre de temps. Je me suis questionnée sur ma manière de faire.
Ma solution présente est de démontrer la même bienveillance que j’aimerais recevoir : prendre un temps supplémentaire pour être à l’écoute des soucis, célébrer les joies, puis passer au travail ensemble.
À certains moments, je me suis sentie impuissante. Je repense à ce couple de Géorgiens avec leur fils de trois ans qui s’est retrouvé à la rue. J’ai cherché des contacts pour les aider, mais je ne sais pas si cela leur a servi. Auprès des personnes précaires, je m’attache rapidement par empathie, mais je ne suis pas toujours en mesure de répondre à leurs besoins. Lorsque l'impact de mes actions n’est pas mesurable, je garde l’espoir qu’en cherchant les intérêts des autres d’abord, je puisse faciliter un peu leur chemin.
Camille Hatcher
Être bienveillant au travail
Dans le mot bienveillance, il y a « bien » et « veillance ». Cette association me parle de veiller au bien de l’autre, avec attention et intention. Durant mes années passées sous la pyramide de verre du Louvre, dans tous les postes que j’ai occupés, je me suis efforcée de tendre vers cette bienveillance. Il m’a toujours semblé essentiel de veiller au bien-être de l’autre, sans rien attendre en retour.
Quand quelqu’un se présente à la porte de mon bureau, je m’applique à trouver le temps nécessaire pour l’accueillir, l’écouter, m’intéresser à sa demande, puis je tente d’y répondre. La bienveillance ne coule pas toujours de source, mais avec le temps, agir avec bienveillance est devenu chez moi une habitude.
Je crois profondément que la bienveillance dégage une « bonne odeur », un parfum qui diffuse partout où l’on passe. Elle peut toucher un cœur brisé, une âme blessée, une personne en souffrance… Parfois, je me compare à ce sel dont parle Jésus : discret, jamais envahissant, mais indispensable pour donner de la saveur.
Aimer l’autre comme Christ a aimé, demeure, pour moi, une mission quotidienne, même – et surtout – sur mon lieu de travail.
Nicole Théophile