Mieux qu’un long discours

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Images et mots ont des rôles différents. Ils ne sont pas interchangeables.

Mieux qu’un long discours

Quand quelqu'un ne comprend pas ce que nous lui disons, il nous arrive de lui proposer un croquis. Un bon dessin ne vaut-il pas mieux parfois qu'un long discours ?

Plus rapide et plus parlante

De fait, l'image transmet très rapidement une masse d'informations, beaucoup plus vite qu'un texte. Les panneaux de signalisation en sont une belle illustration. Il suffit de connaître le code de la route et nous comprenons tout de suite. En informatique, chacun a pu constater qu'un fichier image est bien plus « lourd » qu'un fichier texte. C'est un peu comme pour nous dire ce que nous ressentons intuitivement : l'image véhicule bien plus d'informations que le texte. Elle est en elle-même un langage valant bien 1.000 mots.

Plus accessible

Un autre facteur joue largement en faveur de l'image. Elle correspond au fonctionnement de notre cerveau. Celui-ci stocke d'abord des images ; les mots ne viennent qu'ensuite lorsqu'ils ont pu être associés à des images. Le peintre surréaliste Magritte a su exploiter l'ambiguïté de ce fonctionnement avec son célèbre tableau La trahison des images. Celui-ci représente une pipe accompagnée du texte : « Ceci n'est pas une pipe ». Notre apprentissage se fait comme si le monde était un livre d'images que nous feuilletons et qui prend sens grâce aux mots qu'un autre va venir poser comme en légende. Un même mot va alors pouvoir renvoyer à des images très différentes suivant les lieux et les temps, tout en gardant son sens fondamental.

Le sens des mots évolue

Aujourd'hui, la jeune génération associe au mot « terroriste » l'image d'un barbu avec sa kalachnikov, là où leurs parents voyaient à leur époque un militant des Brigades rouges et leurs grands-parents un anarchiste allumant une mèche. Bien que nous pensions que les mots sont plus universels, ce sont toujours les images qui rendent compte de ce que nous vivons. Elles nous parlent mieux et sont accessibles à tous, ce qui n'est pas vrai des mots.

Combien d'enfants « regardent » des bandes dessinées au lieu de les lire ? Ils ne s'attardent pas aux bulles où se trouvent les dialogues car ils préfèrent les images qui leur parlent plus et plus vite !

Une révolution chasse la précédente

Notre époque est caractérisée par la révolution de l'image (photo, cinéma, télévision, ordinateur...). Jacques Attali a fait le parallèle entre cette révolution et celle de l'invention des caractères à imprimer au 16ème siècle(1). À l'époque, l'imprimerie a favorisé le développement du particularisme déjà en germe dans la société. Au lieu de renforcer l'hégémonie du latin comme le souhaitait l'Église catholique, l'imprimerie a permis aux langues « vernaculaires » de se développer. Elle a été aussi un formidable vecteur pour l'expansion du protestantisme, divers dès ses origines car il s'est adapté aux particularismes de chaque pays où il est né.

Pour Jacques Attali, l'apparition de l'image a les mêmes effets aujourd'hui. Tout comme l'imprimerie, elle met en valeur ce qui est déjà dans l'air du temps. L'individualisme occidental s'en trouve ainsi encouragé. Les autres ne sont même plus au second plan, ils sortent du cadre. La mode des selfies en est l'exemple le plus flagrant. Auparavant, pour se faire prendre en photo, il fallait avoir recours à quelqu'un d'autre. Cette personne n'était pas sur la photo, mais derrière l'appareil. C'était une présence invisible mais réelle. Aujourd'hui, nous n'avons même plus besoin de quelqu'un derrière l'appareil car nous pouvons nous prendre nous-mêmes en photo. Ainsi, grâce au téléphone, nous sommes comme revenus à l'époque de Narcisse qui était tombé amoureux de sa propre image. Ce qui est quand même un comble quand on se rappelle que le téléphone a été inventé pour communiquer avec les autres à travers nos mots !

L'image de notre monde a changé

Nous sommes arrivés à façonner le monde selon notre ressemblance. Le virtuel n'a plus rien à envier à la réalité. Dans l'esprit de certains, ils peuvent même se confondre. Dans ce nouveau monde, chacun a la possibilité de se réinventer une nouvelle identité, un avatar qui dit ce que nous aimerions être, pour le meilleur comme pour le pire. L'imaginaire a bien pris le pouvoir. L'ère de l'informatique est devenue celle de la navigation à vue. Le danger consiste alors à faire une confiance aveugle aux images. N'oublions pas que notre réalité n'est qu'un livre d'images à qui il ne manque que la parole pour en faire un roman, celui de notre vie.

1. Cahiers de l’APF, n°29, déc. 1998, « Lecture de l’image, écriture de demain » pp.8-19.

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