Panorama des spirituals

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Avant d’être des mélodies, les spirituals sont d’authentiques chefs-d’œuvre poétiques. À nous d’en découvrir le sens et la profondeur...

Panorama des spirituals

Leurs sources

Fruits de la spiritualité noire, ces chants sont nés de la Bible, soit directement par la lecture du livre, soit par transmission orale. Parfois encore, ce sont des hymnes protestants tissés d’images ou d’allusions bibliques qui les ont inspirés. 

Pour l’Africain déraciné et esclave, le vieux livre hébraïque relate en quelque sorte sa propre histoire. La Bible lui fournit des exemples de personnages à qui il peut s’identifier, comme par exemple les Patriarches et les Juges, ces libérateurs d’autrefois. Ceux-ci sont devenus ses ancêtres et lui ont donné un avenir et une orientation.

C’est par la King James, cette admirable traduction anglaise de la Bible, que les Noirs ont eu accès au livre sacré. Les chanteurs ont ainsi pu profiter de ses grandes cadences classiques qui ont également inspiré les poètes d’Angleterre. La relation des spirituals à la Bible est tellement forte qu’on a dit qu’on pourrait la reconstituer à partir d’eux. 

Leurs thèmes 

• La Création 

Elle a inspiré aux chanteurs noirs une sorte de poignant oratorio, comme dans le début de ce catéchisme chanté : 

Laissez-moi vous parler du chapitre un, 

Quand Dieu créa la terre, la mer bleue et les champs bruns ; 

Laissez-moi vous parler du chapitre deux, 

Quand Dieu créa le jour et la nuit pleine de feu ; 

Laissez-moi vous parler du chapitre trois,

Quand Jésus-Christ not’ maître est mort pour nous sur la Croix. 

Ah, je sais qu’il est un grand roc dans un pays plein d’lassitude,

Ah, je sais qu’il est un refuge en une saison pleine de tempêtes... 

• Personnages de l’Ancien Testament

Dans plusieurs chants, c’est Noé qui est mis en scène de façon très proche de nous, voire humoristique : on peut presque toucher un contemporain avec sa foi et ses combats. 

De même pour Daniel descendu dans la fosse ou jeté dans le feu : 

Daniel était un p’tit Hébreu qui s’en allait prier mon Dieu, 

Le roi fit arrêter Daniel et l’ jeta aux lions cruels.

Mais l’ Seigneur tout-puissant envoya ses anges auprès d’ lui,

Et Daniel se coucha, et dormit tranquille toute la nuit. 

Il a témoigné pour mon Dieu, Daniel, il a témoigné pour mon Dieu.

Qui veut témoigner pour mon Dieu ? 

...Dieu n’a-t-il pas sauvé Daniel, et si Dieu a sauvé Daniel,

Pourquoi donc qu’il n’ te sauv’rait pas ?

et tout comme le petit David abattant le géant Goliath : 

P’tit David gardait les grands bœufs,

C’était un berger sage et pieux. Alléluia

Il a tué l’ géant Goliath,

Et s’ mit à chanter une cantate !

• La libération de l’esclavage

On peut souligner l’importance dans les spirituals du thème de l’Exode et du personnage de Moïse. À l’époque où, dans les salons du vieux continent, Moïse n’évoquait qu’un beau sujet d’opéra (celui de Rossini), ce même Moïse faisait rêver les travailleurs harassés de Géorgie, au lait et au miel du pays de Canaan :  

Descends, Moïse, et va vers le rivage,

Parle au vieux roi du peuple égyptien,

Dis-lui que Dieu t’a sorti d’ l’esclavage,

Dis-lui : not’ Dieu va délivrer les siens !

Les revendications des prophètes, les malheurs du peuple dispersé sont pour les poètes noirs, leurs malheurs.

• Jésus

Mais c’est surtout autour du personnage de Jésus que se cristallisent les spirituals les plus ardents. C’est presque exclusivement à un Jésus adulte qu’on s’adresse. Ce Jésus conversant familièrement avec ses disciples, Seigneur des pauvres et des humbles, a une authenticité bouleversante :

Oh, j’oublierai jamais qu’ dans l’ temps

Jésus prêcha pour les pauv’ gens...

Les rapports de Jésus avec le groupe amical de Lazare et de ses sœurs sont vus avec une simplicité tendre, pas du tout indigne de l’Évangile lui-même : 

- Marie, Marie, pourquoi pleures-tu ? 

- Je pleure, je pleure, car mon frère est mort,

Ô Dieu, mon Dieu !

Mais les plus nobles, les plus grandioses des spirituals sont ceux où l’homme des douleurs souffre et donne sa vie :  

Oh, le sang... l’Agneau saigna pour toi, faut êt’ reconnaissant !

On peut parler d’une expérience directe de chaque plaie de Jésus. Les poètes noirs savent ce que c’est que d’être moqué ou battu de verges et de se taire sous les crachats. Ils ont une connaissance directe de la crucifixion grâce aux victimes des lynches, pendues à un arbre : 

Ils l’ont fouetté toute la nuit

Sans qu’il se plaigne...

Entendez-vous l’ marteau qui sonne

Sans qu’il se plaigne ?

Étiez-vous là quand ils ont crucifié mon Seigneur ? 

Étiez-vous là quand ils l’ont cloué sur un arbre ?

Étiez-vous là quand l’ soleil lui-même a pris l’ deuil ?

Étiez-vous là quand ils l’ont couché dans sa tombe ?

Étiez-vous là quand il est sorti du tombeau ? 

(oh, oh, des fois, j’ai envie de crier : Gloire à Dieu !)

...Voici l’homme qui a créé la terre où nous sommes !

Voici l’homme qui mourut pour nous !

• Prière et vie intérieure

Il y a aussi les poèmes de pure prière qui justifient pleinement leur nom de spirituals. Les divers aspects de la vie intérieure du chrétien s’y expriment avec gravité : 

C’est moi ; c’est moi, c’est moi, Seigneur !

C’est moi qu’ai besoin de prière...

Les périodes de « désert » de la vie chrétienne la plus authentique : 

Quéqu’ fois, j’ me sens comme un enfant sans mère,

Loin d’ la maison,

Tout seul, tout sombre, avec ma peine amère, 

En toute saison...

Quéqu’ fois, j’ me sens comme un enfant sans mère,

Las et déçu,

Tout seul, tout sombre, avec ma peine amère, 

Loin d’ mon Jésus... »

Les soucis et les chagrins de la vie :

Tantôt j’ suis haut, tantôt j’ suis bas...

Tantôt j’ suis bas, tantôt j’ suis haut...

Tantôt j’ suis couché tout à plat...

Tantôt j’ai d’ la boue plein l’ museau...

Ben oui, Seigneur !

Personne ne sait l’ chagrin qu’ j’ai eu,

Personne ne l’ sait sauf que Jésus...

Gloire, Alléluia !

Mais toujours une passion dévorante et douce enflamme le fidèle, qui aspire à une communion constante avec l’ami exemplaire : 

Seigneur, Seigneur, j’ veux être un chrétien dans mon cœur,

Seigneur, Seigneur, j’ veux être plus aimant dans mon cœur,

Seigneur, Seigneur, j’ veux être plus dévot dans mon cœur, 

Seigneur, Seigneur, j’ veux pas être Judas dans mon cœur,

Seigneur, Seigneur, j’ veux être comme Jésus dans mon cœur...

• Mort et espérance

L’idée de la mort est bien exprimée dans les spirituals. Le passage de la mer Rouge est vu comme une traversée, non seulement vers la terre promise mais vers une liberté plus totale et dernière. La sortie d’Égypte est la fin du pèlerinage terrestre. Il se réfère à la traversée du profond fleuve de la mort qui coule silencieusement dans l’inconscient de chaque être humain : 

... La promesse qui m’ console,

C’est pas une vaine parole,

C’est pas l’prêcheur qui gueule,

C’est l’espoir du salut qu’est fondé sur Dieu seul !

Fleuve profond sombre rivière,

Jourdain, Jourdain, entre moi et mon Dieu,

Bâtissez-moi un pont d’ prières,

Et qu’ j’arrive à l’aut’bord, au camp’ment, au saint lieu ! 

C’est toujours à la Bible, et peut-être surtout à l’Apocalypse, que les spirituals empruntent leurs visions dorées et leurs volées d’anges :

J’ sais qu’ j’ai quéque part une maison 

Point bâtie d’ mains humaines... 

J’ai une maison en Paradis ; 

J’ veux prendre le ch’min qui y conduit,

Point tracé d’ mains humaines...

J’y vivrai vêtu d’ blancs vêtements...

La porte est d’or et d’ diamants

Point taillés d’ mains humaines

V’là un vol d’anges à l’horizon,

Qui vient m’ conduire à ma maison

Point bâtie d’ mains humaines...

Terminons ce petit panorama avec un dernier poème :

Donnez-moi c’tte vieille religion...

Puisqu’elle convenait à mon Papa,

Ya pas d’raisons qu’elle ne m’aille pas...

Puisqu’elle convenait au peuple élu,

Ya pas d’raisons qu’elle ne m’aille plus...

Leur message pour aujourd’hui

On le voit, ce serait se tromper que d’insister sur l’exotisme ou la naïveté de ces poèmes, en négligeant en eux la grande trame biblique. On s’égarerait aussi en en faisant un recueil dévot d’une piété chrétienne pour initiés. Mais la plus grande erreur serait de chercher à tout expliquer par les aspirations frustrées de l’esclave pauvre en insistant trop exclusivement sur leur arrière-plan historique et social. 

Comme dans toute grande, poésie le sujet traité dans les spirituals est finalement celui de la servitude et de l’espérance de l’homme. Nous sommes tous esclaves, et nous mourrons tous. Nous aspirons tous aussi, à un royaume où règne la paix.

D'après Marguerite Yourcenar, les negro-spirituals et gospels sont une des plus hautes réussites de la poésie sacrée.

Pour aller plus loin :

Marguerite Yourcenar, Fleuve Profond, sombre rivière, les « Negro Spirituals », commentaires et traductions, Poésie/Gallimard, 1966.

Melvyn Bragg, The Book of Books, the radical impact of the King James Bible (1611-2011), Hodder & Stoughton, 2011.

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