Comment développer l’intégration dans les Églises ? Réflexions bibliques et perspectives actuelles sur l’intégration

En 2011, en vue de l’élection présidentielle de l’année suivante, la candidate Éva Joly a publié un vidéoclip intitulé « La France résonne de tous les accents du monde((http://www.youtube.com/watch?v=idk0jZhQTxY [consulté le 29 octobre 2021].)) »  que j’invite à visionner. Je précise que je n’ai pas nécessairement voté pour Éva Joly lors du premier tour de cette élection.

On y découvre un bel exemple d’intégration : des accents différents sont compatibles avec une langue commune, le français en l’occurrence. En théorie, tous les accents sont acceptés en France, même si, dans les faits, des personnes ayant tel ou tel accent peuvent être victimes de discrimination. Pourquoi ? Parce que l’accent des autres semble étrange, voire étranger, parce que l’on pense souvent ne pas avoir soi-même d’accent !

I. Qu’est-ce que l’intégration ?

Le mot « intégration » est utilisé dans les domaines de la sociologie et de la politique. En voici une définition :

« L’intégration consiste à susciter la participation active à la société tout entière de l’ensemble des femmes et des hommes appelés à vivre durablement sur notre sol en acceptant sans arrière-pensée que subsistent des spécificités notamment culturelles, mais en mettant l’accent sur les ressemblances et les convergences dans l’égalité des droits et des devoirs, afin d’assurer la cohésion de notre tissu social((Haut Conseil à l’intégration, L’intégration à la française, Paris, Union Générale des Éditions 10-18, 1993.)). »

De cette définition, je souligne trois aspects. D’abord, l’intégration, c’est l’affaire de tous, pas seulement des nouveaux venus ou des immigrés. Ensuite, l’intégration implique une tension entre, d’une part, une égalité légale de droits et de devoirs et, d’autre part, des différences culturelles. Enfin, l’intégration a pour but la cohésion sociale.

L’intégration constitue un modèle de société, une manière de vivre ensemble, parmi d’autres. Il s’oppose à deux autres modèles : l’assimilation d’une part (au sens d’une uniformisation culturelle), le communautarisme d’autre part (au sens de revendications de groupes culturels ou politiques particuliers remettant en cause l’égalité de droits et de devoirs).

Le concept d’intégration est porteur d’une originalité, absente des deux autres modèles : il s’agit d’un processus bilatéral. Un processus implique des paliers ou des degrés dans l’intégration, qui ne se fait donc pas du jour au lendemain, mais demande du temps. Un processus bilatéral, c’est-à-dire que si les nouveaux venus doivent faire leur part pour s’intégrer dans un pays, la société et les autochtones doivent également faire leur part pour intégrer les nouveaux. Selon le modèle de l’assimilation, les nouveaux venus seuls doivent s’adapter au groupe ; selon le modèle communautariste, la société dans son ensemble doit accepter des groupes particuliers, voire très particuliers…

Ces réflexions sur les modèles d’« intégration », d’« assimilation » ou de « communautarisme » dans un pays invitent à s’interroger sur les Églises : fonctionnent-elles, en théorie ou de fait, plutôt selon le modèle de l’assimilation, du communautarisme ou de l’intégration ?

II. Fondements bibliques de l’intégration+

Le mot « intégration » n’est pas présent en grec ou en hébreu dans les Écritures. Mais le Nouveau Testament a beaucoup à dire sur le vivre-ensemble au sein de l’Église. En fait, la vocation et la nature de l’Église surpassent le modèle de l’intégration, et j’en parlerai comme une intégration+.

Deux textes fondateurs décrivant eux-mêmes des événements fondateurs peuvent être invoqués.

1. La Pentecôte (Ac 2.1-11)

Le groupe des apôtres, avec les 120 probablement (cf. Ac 1.15 et la mention en 2.1 de « tous »), tous Juifs de Judée-Galilée, se mettent « à parler en d’autres langues » (2.4), miracle opéré par le Saint-Esprit. Les Juifs issus de la diaspora qui accourent et les entendent sont les témoins du phénomène : ces Juifs du pays se mettent à parler les langues de Juifs et de prosélytes en provenance de 14 lieux ou régions au moins, de tous les points cardinaux du monde connu alors. Les Juifs du pays parlent donc les diverses langues des Juifs de la diaspora. Grâce au Saint-Esprit, ils parlent la langue des autres et les autres comprennent((Certains exégètes estiment que le récit de la Pentecôte décrit un miracle de l’écoute : les juifs du pays émettent des sons (à la manière du parler en langues dans l’Église de Corinthe) que les juifs de la diaspora reçoivent comme un message dans leur propre langue. D’autres exégètes penchent plutôt pour un miracle de la parole (Ac 2.4) : les juifs du pays parlent effectivement en d’autres langues que l’araméen ou l’hébreu. Peut-être faut-il considérer l’événement décrit comme un miracle de la parole et de l’écoute, vu l’insistance à trois reprises de Luc sur les deux aspects (Ac 2.6-11). Le double miracle rejoint le processus bilatéral que demande le modèle de l’intégration, cf. supra.)) !

Le signe de la Pentecôte s’oppose au récit de la tour de Babel qui représente le modèle de l’assimilation : tous doivent être pareils. Le signe de la Pentecôte ne correspond pas non plus au résultat de Babel jugée par Dieu, à savoir des communautés et des groupes séparés par les langues et qui ne se comprennent pas (communautarisme). Le signe de la Pentecôte représente l’entrée dans la langue et la culture de l’autre, grâce à la foi au Christ et à son Esprit. Ce signe va plus loin que le modèle de l’intégration, puisqu’il permet la multiculturalité, vers la transculturalité : c’est l’intégration+.

Si on appliquait le modèle de l’intégration à la française au récit de la Pentecôte, les visiteurs apprendraient l’araméen pour s’adapter au groupe local. Dans le récit de la Pentecôte au contraire, le groupe local se met à parler la langue des gens de passage ! Pour les Juifs du pays, il s’agit d’un « décentrement » de soi, d’un dépassement de leur identité fermée pour s’ouvrir à l’identité et à la culture des autres. Et l’Église naît de ce signe du Saint-Esprit.

Si l’on utilise la catégorie de l’intégration, l’Église est le lieu d’une intégration maximale (intégration+) de toutes les cultures, sur la base de l’unité de la foi au Christ (communion) et par l’action du Saint-Esprit. À la Pentecôte, le parler en d’autres langues est un miracle ponctuel. De manière plus courante à l’époque du Nouveau Testament et aujourd’hui, il reste à vivre le sens de la Pentecôte comme capacité à parler la langue de l’autre, à entrer dans le point de vue de l’autre. Cela s’apprend, cela se travaille, et la volonté pour cela est l’œuvre du Saint-Esprit.

Pour nous aujourd’hui en Église, entre jeunes et âgés, entre fans de JEM 5 et de l’Ausbund((Recueil de chants des anabaptistes du 16e siècle.)), le modèle de la Pentecôte signifie : apprendre le chant de l’autre. Il ne s’agit pas d’imposer un type de chants auquel il faudrait s’assimiler. Il ne s’agit pas non plus de chanter séparément chacun son chant. Mais il s’agit d’accepter les différents types de chants (intégration), en vue de chanter le chant de l’autre (intégration+).

2. Les identités et les cultures relativisées en Christ (Ga 3.26-28 ; Col 3.9-15)

Quand nous lisons le texte de Galates 3, il me semble que nous retenons en fait : en Jésus-Christ, il y a des Juifs et des Grecs ; en Jésus-Christ, il y a des esclaves et des hommes libres ; en Jésus-Christ, il y a des hommes et des femmes.

Il faut dire tout d’abord que c’est déjà significatif : il s’agit d’une forme d’intégration à la manière de la société, appliquée à l’Église : sur une base commune, la foi en Jésus-Christ et le baptême (Ga 3.26-27), il y a égalité de droit et normalement de fait entre ceux qui croient, il y a de la place pour les uns et les autres, pour différentes cultures, différentes identités particulières, il y a de la place pour les jeunes et les vieux, etc. C’était déjà significatif, car il arrive que, parfois, les Églises pratiquent de fait des formes de discrimination et d’inégalité qui se situent en deçà du modèle sociétal de l’intégration…

Mais l’apôtre Paul affirme davantage que cela, puisqu’il écrit : « En Jésus-Christ, il n’y a plus ni Juif ni Grec ! » (Ga 3.28) Qu’est-ce à dire pour notre thème ?

D’abord, il faut souligner que le fondement de ces nouveaux rapports entre groupes culturels ou sociaux, c’est Jésus-Christ et l’unité créée par la foi et le baptême en lui dans une entité qui dépend de lui, l’Église (« en Christ »). Le fondement de l’unité et de l’intégration, c’est Jésus-Christ. Le vivre-ensemble de l’Église repose sur une base commune : la confession que Jésus est le Seigneur et l’adhésion à lui qui rend possible le vivre-ensemble.

Que signifie le « ni… ni… » de Paul ? Pour chercher à comprendre, appliquons à aujourd’hui. Imaginons l’apôtre dire : « En Jésus-Christ, il n’y a ni Parisiens ni provinciaux ; en Jésus-Christ, il n’y a ni jeunes, fans du JEM 5 ni vieux fans de l’Ausbund ; en Jésus-Christ, il n’y a ni Noirs ni Blancs ; en Jésus-Christ, il n’y a ni manuels ni intellectuels ; en Jésus-Christ, il n’y a ni ceux qui ont trois voitures ni ceux qui n’ont pas les moyens d’en avoir une. »

Chaque opposition surmontée implique une remise en question, lorsqu’une identité particulière s’affirme de manière excessive ou lorsqu’elle crée une séparation dans la relation avec l’autre terme du binôme. Mais nous risquons toujours de comprendre : toutes ces différences ne sont pas importantes, l’important c’est Jésus-Christ et nous n’avons donc pas besoin de changer quelque chose dans nos identités particulières, puisque l’important, c’est la relation avec Jésus-Christ. Or Paul ne dit pas cela, mais très exactement le contraire : à cause de l’unité en Jésus-Christ, les identités particulières ne peuvent se croire uniques et les oppositions ne peuvent perdurer sans autre, en Christ, dans son corps ! L’œuvre de salut de Jésus-Christ a un impact direct sur les identités particulières, culturelles et sociales, sur leur tendance à l’égoïsme et à l’ethnocentrisme, et par conséquent sur leur opposition envers d’autres identités.

En Jésus-Christ, il n’y a plus ni Juif ni Grec. Les oppositions, l’indifférence voire la haine entre ces groupes culturels ne peuvent perdurer. Ni l’assimilation d’un groupe par l’autre ni le communautarisme ne sont envisageables en Christ. Le modèle de l’intégration se rapproche du vivre-ensemble « en Christ ».

Mais en Christ, il s’agit pour les chrétiens d’origine juive et d’origine païenne d’endosser par-dessus leur identité particulière une identité réellement nouvelle. L’image du vêtement à enfiler se trouve en effet dans les deux textes (Ga 3 et Col 3). « Vous avez revêtu le Christ » (Ga 3.27) ; « vous avez revêtu le nouveau qui se renouvelle » (Col 3.10) ; puis sur le mode impératif et pour la rendre concrète, dans l’épître aux Colossiens : « revêtez-vous d’une tendresse magnanime, de bonté, d’humilité, de douceur, de patience », ou plus loin : « revêtez-vous de l’amour, qui est le lien parfait. » (Col 3.12,14).

Devenir et être chrétien, être en Christ, c’est-à-dire en communion avec le Christ et son corps, demande d’enfiler une identité première, un habit de dessus, plus important que les identités particulières qui deviennent par conséquent moins visibles et sont relativisées.

L’intégration en Christ voudrait-elle dire que Juifs et païens fusionnent totalement, qu’ils devraient se défaire de toute trace de leur culture respective, qu’il ne peut y avoir de distinction entre des identités particulières dans l’Église ? En fait, nous allons voir qu’il reste une place, même si secondaire, pour les identités et les cultures particulières, selon la pratique des Églises primitives.

III. Comment développer l’intégration dans l’Église ? Six stratégies selon le Nouveau Testament

En matière d’organisation de l’Église, le Nouveau Testament ne fournit pas de recettes toutes prêtes. On peut en déduire une certaine liberté de pensée et d’action possible dans ce domaine, et surtout un appel à la responsabilité d’œuvrer en fonction de quelques principes ecclésiologiques.
S’agissant du sujet de l’intégration, on trouve dans le Nouveau Testament quelques manières de travailler à l’intégration des cultures et des identités particulières, ce qui montre bien qu’elles ont leur place, mais relativisées, secondaires.

1. La stratégie de la mise au travail de tous (1 Co 12.7 ; 1 Co 14.26-33 ; Ep 4.11-13)

Par l’affirmation théorique forte selon laquelle chacun a reçu une manifestation de l’Esprit (un don spirituel) pour l’utilité commune de l’Église (1 Co 12.7), Paul fonde la mise au travail de tous dans l’Église de Corinthe. Ce ne sont pas les super-spirituels seuls (ceux qui se considèrent comme tels) ayant reçu le Saint-Esprit qui peuvent contribuer de manière unique ou supérieure au bien de l’Église, mais tous, chacun, chacune, chaque croyant en Jésus-Christ.

De même, Paul montre que les ministères ont pour but « l’œuvre du ministère » qui concerne tous les saints, c’est-à-dire l’ensemble des croyants en Jésus-Christ (Ep 4.11-13). Ce ministère est le ministère principal, car il équivaut à la construction du corps du Christ. Ainsi, tous sont mis au travail.

Ces affirmations théologiques sont confirmées par l’évocation du rassemblement des chrétiens à Corinthe (1 Co 14.26-33) : à la lecture de ce texte, on perçoit une participation active foisonnante, des uns et des autres, au culte : « chacun ayant un cantique, un enseignement, une révélation, une langue, une interprétation… » Un grand nombre de personnes contribuent au culte, ont la possibilité de prendre la parole. Tous exercent un service lors du rassemblement chrétien : voici le « sacerdoce universel » appliqué à la célébration du culte.

Lorsque tous les croyants ont droit à la parole, lorsque les responsables visent l’équipement des croyants pour qu’ensemble ils exercent le ministère, l’intégration est favorisée. Une Église qui permet une large participation de ses membres, dans l’ensemble de ses activités, contribue à l’intégration.

Aujourd’hui, la question de la taille des Églises locales mérite d’être posée, en rapport avec ce principe d’une Église participative, qui met ses membres au travail. Je fais le pari que plus une Église est petite en nombre, plus la proportion de personnes au travail est grande ; à l’inverse, plus une Église est de grande taille, plus sa proportion de personnes au travail diminue. Est-ce un plaidoyer pour des Églises de très petite taille qui favoriseraient davantage l’intégration par la mise au travail de tous ?

Dans ce domaine, une approche par seuil est recommandée et permet de nuancer quelque peu le propos. Pour autant, cette question de l’intégration réelle par le service concret des nouveaux venus, des jeunes, des personnes âgées, des étrangers, des personnes handicapées, des personnes marginales dans les grandes Églises et dans les megachurch évangéliques mérite d’être posée.

Cela dit, la mise au travail de tous concerne toutes les Églises, pour favoriser l’intégration : y aurait-il parfois des critères non conscients ou non formulés pour exclure certaines personnes de certaines tâches, par ethnocentrisme par exemple ?

2. La stratégie de l’accueil (Rm 14-15)

Dans l’épître aux Romains (14-15), on trouve la problématique du vivre-ensemble entre chrétiens Juifs et chrétiens non-Juifs dans l’Église de Rome, à propos du fait de manger de la viande sacrifiée aux idoles. Sur le fond, Paul est clair : on peut manger de tout, y compris de la viande sacrifiée aux idoles (Rm 14.14 : « dans le Seigneur Jésus, rien n’est souillé en soi » ; 14.20 : « tout est pur »).

À partir de ce principe, Paul appelle à l’accueil et au respect mutuels : bien que leur position soit juste théologiquement, Paul demande aux forts de veiller à la qualité de leur relation avec les faibles et donc de mettre en veilleuse leur liberté (ce qui montrera la qualité réelle de leur liberté) ; aux faibles qui eux n’ont pas la liberté de manger de tout, Paul signale en passant que sur le fond et théologiquement, on peut manger de tout : ainsi, il met du jeu dans leur position théologique restrictive, pour qu’ils en deviennent eux aussi plus libres.

Paul résume l’attitude demandée aux forts et aux faibles, différente en fait, en disant : « Accueillez-vous les uns les autres, comme le Christ lui-même vous a accueillis, pour la gloire de Dieu. » (Rm 15.7)

Aujourd’hui, certains chrétiens ne supportent pas la perspective de manger halal dans un restaurant, alors que d’autres n’y verront aucun problème. Paul dirait que l’on peut manger de tout. Et que l’on doit accueillir les tenants de l’autre position. Accueillir implique davantage que d’accepter l’existence de l’autre et sa pratique, dans l’indifférence. Accueillir, c’est ouvrir les bras, comme le Christ a ouvert ses bras pour tous. Ouvrir ses bras, car la relation avec les frères et sœurs aux pratiques différentes prime sur les divergences secondaires.

3. La stratégie de la recherche d’un compromis (Ac 15)

Concernant l’accueil et l’intégration de croyants issus du paganisme lors du « concile » de Jérusalem, une divergence de fond séparait les participants : la circoncision demandée par la Loi de Moïse était-elle à exiger d’eux, pour être pleinement intégrés à l’Église ? Le résultat du débat a conduit à une position théologique claire : pas de circoncision exigée pour être intégré, mais des mesures pastorales de respect. Bref, un compromis (à différencier de la compromission) quant au débat de fond, avec une nouvelle compréhension de la foi en Jésus-Christ, plus universelle dans sa particularité.

Aujourd’hui, lors de divergences entre jeunes et personnes âgées, ou entre Noirs et Blancs, ou entre traditionnels et charismatiques, l’exemple de l’assemblée de Jérusalem invite au rassemblement, au dialogue, à l’écoute mutuelle, au discernement communautaire. Il est sage aussi de se donner quelques règles pour se parler et s’écouter ou de recourir à d’autres manières de faire (par exemple, la pratique du cercle samoan). L’intégration des uns et des autres passe par la parole et l’écoute, dans une attitude d’ouverture et de remise en question de soi. Le Saint-Esprit désire cela et y appelle, comme l’a montré l’événement de la Pentecôte. Une Église peut alors avancer vers la recherche d’une solution qui semble bonne aux uns et aux autres et au Saint-Esprit (Ac 15.28), au moins pour un temps.

4. La stratégie de l’interpellation réciproque

Je pense ici à ce que l’on appelle les tables domestiques, ces séries d’impératifs adressés à des groupes de personnes, par paires (Col 3.18-4.1 ; Ep 5.21-6.9 ; 1 Pi 2.13-3.7). Des textes similaires se trouvent certes chez les philosophes stoïciens, mais avec deux différences :

  • Dans les tables domestiques du Nouveau Testament, l’interpellation est adressée aux deux groupes : chacun reçoit un impératif à pratiquer, pas seulement celui qui est en position de faiblesse dans la société ; il y a là un principe très fort à prendre au sérieux jusqu’à aujourd’hui.
  • Et puis, la demande à chaque groupe exprime quelque chose (de réaliste) de la nouveauté en Christ. Chaque groupe doit moduler son comportement, à cause de la nouveauté apportée par le Christ.

Selon ces textes, les identités particulières sont reconnues, puisque Paul s’adresse à ces groupes identifiables, mais chaque groupe est invité à tenir compte de l’autre ; et puis, quelque chose de l’identité « naturelle » doit changer, à cause du Christ.

Aujourd’hui, le principe de l’interpellation réciproque est capital, par exemple en matière d’intégration intergénérationnelle : aux plus âgés parfois crispés sur certaines pratiques, il faut demander de la souplesse ; mais aux plus jeunes, il faut oser demander de chercher à comprendre le pourquoi de certaines pratiques existantes ou anciennes.

5. La stratégie de la rencontre en profondeur (Ac 10.1-11.18)

C’est l’épisode de la rencontre de Pierre le Juif converti à Jésus et de Corneille le centurion romain et sympathisant du judaïsme (un « craignant Dieu », c’est-à-dire non circoncis, à la différence des prosélytes juifs).

Au point de départ du récit, on assiste à une situation proche de la ségrégation religieuse : les Juifs ne peuvent se lier avec un païen ni entrer chez lui (cf. la parole de Pierre dans Ac 10.28). Dieu utilise les grands moyens pour faire bouger Pierre, intérieurement et physiquement, lui qui va se retrouver à séjourner et à manger dans une maison de païens, et qui plus est, avec un officier de l’armée d’occupation. Littéralement poussé par le Saint-Esprit, il surmonte les barrières théologiques, éthiques, culturelles, mentales. Et le Saint-Esprit est donné à ces païens qui se font baptiser, signe de leur intégration dans l’Église.

Pierre est entré dans la maison d’un païen, dans son monde ; il y a séjourné, il a mangé avec des païens. Une rencontre véritable, en profondeur, a lieu, rencontre qui a transformé Pierre.

Je crois beaucoup à la vertu et au pouvoir bienfaisant des repas partagés. Pas forcément de super repas gastronomiques, mais des repas simples : repas communautaires, repas debout où l’on peut aller à la rencontre naturellement, y compris de ceux dont on est le plus éloigné théologiquement ou culturellement, apéritifs, café avant le culte, etc. Les Églises peuvent proposer et développer cela, sous des formes à inventer en période post-Covid, aussi pour rassembler et intégrer les tenants et les opposants de la vaccination et du passe sanitaire…

Et puis, il faut encourager voire organiser des invitations dans les foyers. Lorsqu’on a pénétré dans l’intimité de la maison de celui ou de celle qui nous agace, lorsqu’on a partagé le repas qu’il ou elle a préparé, quelque chose bouge, en soi, dans la relation… Les repas partagés peuvent être un moyen de favoriser la rencontre en profondeur ou au moins de commencer à faire bouger les lignes entre ceux qui sont bloqués par leurs a priori envers les autres.

6. La stratégie de la représentativité des responsables (Ac 6 et 13)

Lors de la crise menant à l’établissement de « diacres » en faveur des veuves de langue grecque (Ac 6), l’Église de Jérusalem désigne des responsables de cette culture, consciemment et délibérément. Les diacres en charge du travail sont issus de la culture en question (Ac 6.5).
Selon la même logique, à l’Église d’Antioche, première Église multiculturelle, les responsables chrétiens sont eux-mêmes multiculturels d’après la liste présentée par Luc (Ac 13.1) : Barnabé est un juif originaire de Chypre installé en Judée (Ac 4.36); Paul est un juif de la diaspora (de Tarse en Cilicie, cf. Ac 21.39) ; Syméon appelé Niger est peut-être un noir ; Lucius de Cyrène en Lybie actuelle est un Africain et Manaën était auparavant un proche du pouvoir politique de la famille d’Hérode.

Nous le savons et le disons : une équipe pastorale se doit d’être un modèle de relation et de fonctionnement pour l’Église locale. Cet appel vaut également dans ce domaine de la représentativité des spiritualités, des cultures, des couleurs de peau, etc. au sein d’une équipe de responsables pastoraux, afin de favoriser et d’exemplifier l’intégration.

IV. Conclusion

Ces stratégies d’intégration reposent à chaque fois (ou presque) sur un fondement théologique, plus exactement christologique. Elles ne sont donc pas simplement une manière de réguler le vivre-ensemble dans l’Église locale de la bonne manière. Elles se fondent sur une vérité, sur des convictions, sur une compréhension de l’Évangile, de l’œuvre du Christ, sur une vision de l’Église.

L’intégration au sein de l’Église ne signifie donc ni une paix molle ni la gentillesse les uns avec les autres. Il s’agit de mettre en œuvre quelque chose du monde nouveau que le Christ est venu introduire et dont l’Église est appelée à être le signe.

Pour le dire autrement : comme l’intégration dans un État de droit implique un cadre (le respect d’une égalité de droits et de devoirs), dans l’Église, l’intégration comprend un cadre théologique et christologique. L’intégration maximale ou l’intégration+ (cf. aussi Ap 5.9-10 où le peuple de Dieu uni provient de toute tribu, de toute langue, de tout peuple et de toute nation) propose davantage que ne peut le faire un pays ou un état, mais elle passe par l’adhésion au Christ, selon les Écritures. Au nom de l’intégration+, il ne s’agit donc pas de tolérer n’importe quoi. Certaines pensées et certaines pratiques s’éloignent de la vérité qui est en Jésus-Christ, par exemple lorsque l’on voudrait intégrer un discours et une pratique racistes, ou légitimer une pratique culturelle sous couvert d’ethnocentrisme.

Comment déterminer ce qui est intégrable ou pas comme différences culturelles, sociales, générationnelles, sexuelles, « raciales » ? En scrutant les Écritures d’abord ; elles sont notre guide pour la doctrine et pour l’éthique chrétiennes. Mais dans ce travail, il se peut que les uns et les autres parviennent à des conclusions herméneutiques différentes, quant à ce qui est intégrable ou pas.

Au sein des Églises évangéliques mennonites de France, un outil supplémentaire existe, sous la forme de la Confession de foi dans une perspective mennonite((Association des Églises évangéliques mennonites de France, Confession de foi dans une perspective mennonite, Montbéliard, Éditions Mennonites, 2015, disponible sur www.editions-mennonites.fr.)), un document relativement long (60 pages). Sa particularité est de traiter, de manière quantitativement significative, d’aspects éthiques, spirituels, ecclésiologiques, un peu comme le ferait une règle monastique. Elle exprime, jusqu’à nouvel ordre, la compréhension de ces Églises quant à l’œuvre du Christ et de ses implications. Sans régler toutes les questions de ce qui est intégrable ou pas en matière de différences (heureusement !) et laissant ainsi de l’espace pour une diversité d’avis et de pratiques en matière d’intégration, elle fournit cependant une base commune sur laquelle les Églises mennonites de France se sont mises d’accord. À ce titre, une telle confession de foi ou un document équivalent dans une autre union d’Église contribue à une saine régulation des différences intégrables.

À ce sujet, on a vu que l’Église est appelée à pratiquer l’intégration+ de différences culturelles (Ac 2), tout en renonçant à l’hypertrophie des différences (Ga 3 et Col 3). Ce double mouvement peut être source de tensions, exacerbées par le potentiel développement du « wokisme », cette sorte de pureté idéologique ou d’essentialisation des différences en tout genre…

« La France résonne de tous les accents du monde ». Pour paraphraser et dépasser le vidéoclip signalé en introduction, je dirais : en Jésus-Christ, le Royaume de Dieu résonne de toutes les langues et de toutes les cultures du monde. Que l’Église et ses assemblées locales en soient le signe !

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