La prostituée, l’ange et le voleur (Josué 2 ; 5.13-7.26)

Introduction

Cette prédication remonte à une époque où j’étais un prédicateur régulier de l’EEB de Clermont-Ferrand ; j’intervenais environ une fois par mois. Je n’étais alors ni pasteur ni ancien de l’Église. La fonction de « prédicateur laïc » – le ministère est plus beau que son intitulé – ne se distingue pas fondamentalement, à mon sens, du ministère de prédication tel que l’exerce un pasteur de l’Église. Les exigences sont les mêmes : le prédicateur laïc ne saurait fournir un travail moins soigné, et la plupart du temps, il dispose même de plus de temps pour la préparation du sermon que son collègue « à plein temps ». Le ministère a néanmoins ses spécificités. L’un des avantages me semble être que le prédicateur laïc, s’il n’est pas retraité ou chômeur, est plongé dans le monde du travail séculier. Cela peut le rapprocher de son public. Le métier du pasteur obéit à d’autres règles ; il a ses difficultés bien réelles, mais souvent distinctes. Le plus grand inconvénient que j’ai ressenti en tant que prédicateur laïc a été d’être moins au courant des difficultés personnelles des uns et des autres, et de l’état d’esprit de l’Église dans son ensemble. Un pasteur, de par ses entretiens et son implication dans un plus grand nombre de domaines, a une vision d’ensemble bien meilleure et peut, s’il a des dons analytiques, percevoir des besoins que l’on peut combler par des compléments d’enseignement. Le prédicateur laïc ne dispose pas toujours de ces éléments. Il peut parfois mettre les pieds dans le plat en abordant une question sans prendre les précautions qu’il prendrait s’il était au courant de certaines situations. Avers de la médaille : il ne risque pas de s’auto-censurer et il peut, de ce fait, apporter un peu de lumière biblique dans un différend obscur qu’il ignore (ce qui n’empêche pas qu’on le suspecte d’être un missile téléguidé, bien entendu). Quoi qu’il en soit, les prédicateurs d’une Église, qu’ils soient « à plein temps » ou non, ont tout à fait intérêt à échanger de temps à autre, ne serait-ce que pour comparer leur perception de l’assemblée et partager les retours des uns et des autres.

Prédication

De tout ce qu’on pourrait dire de Josué, ce sont probablement les événements autour de la prise de Jéricho qui ont le plus frappé les esprits. Ce matin, je voudrais revisiter avec vous ces événements, à travers trois personnages clés : une prostituée, un ange et un voleur.

Comme les récits en question sont assez longs, j’ai fait le choix de vous les raconter.

La prostituée

Le premier personnage qui nous intéresse, c’est une prostituée. Mais plantons un peu le décor.

Nous sommes au seuil de la Terre promise. Israël vient de passer quarante années dans le désert, en punition de sa désobéissance, suite à l’affaire des douze espions((Nb 13-14.)). Toute une génération d’Israélites est morte dans le désert, et Moïse est mort aussi. Josué lui a succédé comme chef. Avant de franchir le Jourdain, il envoie des agents secrets. Le Mossad, canal historique, si l’on veut. Mais ces agents, dont nous ne connaissons même pas le nom, ne passent pas inaperçus. À peine se sont-ils installés, que nous voyons le roi de Jéricho envoyer ses services de contre-espionnage pour les arrêter. Ils ont été localisés dans une auberge. La patronne de cet établissement est une certaine Rahab, une dame dont le travail ne semble pas se limiter à nourrir et à loger ses clients : c’est aussi une prostituée. Va-t-elle livrer les espions ?

Non, bien au contraire : elle les cache sous un tas de tiges de lin qu’elle fait sécher sur son toit. Et elle explique aux agents du roi que ces hommes étaient bien venus chez elle, mais qu’ils sont déjà répartis, sortis de la ville au crépuscule, avant qu’on ne ferme les portes. « Poursuivez-les vite, et vous les rattraperez ! », leur dit-elle. Apparemment, elle est convaincante, car les hommes du roi se lancent à la poursuite des fuyards. Mauvaise nouvelle : on ferme les portes de la ville derrière eux. Nos espions ne sont pas sortis de l’auberge, c’est le cas de le dire. Et c’est encore Rahab qui va avoir une idée lumineuse. Comme sa maison est intégrée à la muraille de la ville, les espions pourront descendre, à l’aide d’une corde au milieu de la nuit, par la fenêtre qui donne sur l’extérieur. Elle ajoute un conseil précieux : « Surtout, n’allez pas vers le Jourdain, mais allez dans l’autre direction, dans la montagne, et restez-y cachés pendant trois jours, le temps que les services du roi reviennent à la ville, pour ne pas vous précipiter dans leurs bras. » Cette stratégie s’avèrera payante.

Mais avant de les congédier, Rahab va s’adresser à ces hommes. Elle va leur dire la chose suivante((Jos 2.9-13.)) :

« Je sais que YHWH vous a donné (cette) terre. La terreur de vous s’est emparée de nous et tous les habitants de (cette) terre tremblent devant vous. Car nous avons entendu que YHWH a asséché la mer des Joncs devant vous quand vous êtes sortis d’Égypte, et ce que vous avez fait aux deux rois amorites au-delà du Jourdain, à Sihon et à Og, que vous avez voués à l’interdit. Nous l’avons entendu, notre cœur a fondu et l’esprit de chacun ne s’en est pas encore remis, car YHWH, votre Dieu, il est Dieu en haut dans les cieux et en bas sur la terre. Maintenant, jurez-moi devant YHWH, à moi qui ai agi avec bienveillance à votre égard, que vous aussi, vous agirez avec bienveillance à l’égard de ma famille, et donnez-moi un signe qui l’authentifie. Vous laisserez la vie à mon père, ma mère, mon frère et ma sœur, et à tous les leurs ; vous nous sauverez de la mort. »

Rahab a compris que Jéricho n’a pas seulement affaire à ces Israélites venus du désert, mais au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, ce Dieu dont elle comprend qu’il règne dans les cieux et sur la terre. Comment est-il possible que cette femme cananéenne ait une telle compréhension ? Si avec notre recul ceci nous paraît évident, pour elle, c’était loin de l’être. Je ne vois qu’une solution, celle qu’a donnée Jésus à Simon Pierre((Mt 16.17.)) : « Ce ne sont pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais [le] Père qui est dans les cieux ! ». D’une manière assez mystérieuse, Rahab a compris ce qui se passe. Et elle croit en ce Dieu. C’est d’ailleurs ce qui est souligné dans l’épître aux Hébreux où elle est citée dans la liste des héros de la foi((Hé 11.31.)) : « C’est à cause de sa foi que Rahab, la prostituée, n’a pas été détruite avec les rebelles, parce qu’elle avait accueilli les espions avec bienveillance. »

Mais sa foi n’est pas une foi abstraite, théorique, une croyance, mais une chose qui se traduit dans les actes : « parce qu’elle avait accueilli les espions avec bienveillance ». L’épître de Jacques l’évoque également((Jc 2.24s.)) : « Vous voyez que l’homme est justifié par (ses) œuvres, et non pas seulement par (sa) foi. Ainsi aussi, Rahab la prostituée n’a-t-elle pas été justifiée par (ses) œuvres, pour avoir accueilli les messagers et (les) avoir renvoyés par un autre chemin ? » C’est sa foi agissante, qui passe à l’action malgré le risque et qui se traduit en œuvres, qui l’a sauvée.

L’ange

Nous allons à présent faire un grand bond dans le livre de Josué. Nous passons la traversée miraculeuse du Jourdain qui rappelle celle de la mer Rouge, la circoncision du peuple – apparemment, dans le désert, les Israélites n’ont pas été circoncis – et puis aussi la première Pâque en terre de Canaan. Ce sont des événements importants pour le peuple, mais ils ne sont se passent pas directement à Jéricho. Nous arrivons ainsi au chapitre 5, au verset 13, où Josué lui-même fait une rencontre des plus étonnantes avec un personnage inquiétant. Nous y lisons((Jos 5.13-6.2.)) :

« Josué était à Jéricho ; il leva ses yeux et vit un homme qui se tenait devant lui, une épée dégainée à la main. Josué alla vers lui et lui dit : ‘Est-ce que tu es avec nous ou avec nos adversaires ?’ Il dit : ‘Non, je suis le chef de l’armée de YHWH. Je suis arrivé maintenant.’ Josué se jeta par terre, sur son visage, il s’abaissa et lui dit : ‘Qu’est-ce que mon Seigneur dit à son serviteur ?’ Le chef de l’armée de YHWH lui dit : ‘Ôte les sandales de tes pieds, car l’endroit où tu te tiens est sacré !’ Josué s’exécuta. Jéricho était totalement fermée devant les fils d’Israël ; personne ne sortait ni n’entrait. YHWH dit à Josué : ‘Regarde, j’ai donné entre tes mains Jéricho, son roi et une puissante armée…’ »

Qui est l’étrange personnage que rencontre Josué ? Il se présente comme le « chef de l’armée du Seigneur ». Et Josué comprend tout de suite qu’il a affaire à plus grand que lui puisqu’il se jette face contre terre. Mais un peu plus loin dans le texte, alors que Josué parle toujours avec lui, il est identifié comme Dieu lui-même((Jos 6.2.))… On a affaire au même genre de personnage que celui avec lequel Jacob lutte ; celui qu’Osée décrit comme étant un ange((Os 12.5.)). Il est indiqué dans la Genèse que Jacob a lutté avec Dieu((Gn 32.29 ; le nouveau nom qu’il reçoit est justement « celui qui a lutté avec El », Yisra-el.)). Les contours sont flous… Ce personnage-là, est-ce un ange ? Est-ce Dieu lui-même ? Quand ce personnage parle, il est certain que c’est Dieu qui parle ((Si ce n’est qu’un porte-parole de Dieu, c’est un porte-parole plénipotentiaire.)).

Ce personnage va donner des instructions à Josué : il va lui dire comment ce siège va devoir se dérouler. C’est un siège des plus atypiques, haut en couleur, un siège musical presque. Les soldats doivent se diviser en deux : une avant-garde, une arrière-garde et, entre les deux, placer les prêtres qui soufflent dans des cornes de bélier avec le coffre de l’alliance – l’arche de l’alliance, si vous préférez. Cette procession va faire le tour de la ville. Aucun bruit, aucun cri de guerre, juste le son des trompettes, et cela pendant six jours. Puis le septième jour, on recommence, mais cette fois-ci, on fait sept fois le tour de la ville avant de pousser un grand cri de guerre. C’est là, dit le chef de l’armée du Seigneur, que les murailles vont s’effondrer. Là « vous y allez, et vous mettez un terme à cette ville ».

Les Israélites respectent à la lettre ce qui leur est dit. Je ne sais pas comment les hommes et les femmes de Jéricho l’ont vécu. Peut-être, dans un premier temps, rigolent-ils, mais il y a là quand même quelque chose d’inquiétant, on ne sait pas ce qui se trame, c’est curieux. Ils font donc ce tour tous les jours ; sept fois le septième, et c’est Josué qui va prendre la parole((Jos 6.16-19.)) :

« Poussez le cri de guerre, car YHWH vous a donné la ville ! La ville sera vouée à l’interdit pour YHWH, elle et tout ce qui se trouve en elle ; seule Rahab, la prostituée, vivra, elle et tout ce qui est avec elle dans (sa) maison, car elle a caché les messagers que nous avions envoyés. Seulement, gardez-vous de ce qui est voué à l’interdit pour pas que, après avoir voué à l’interdit, vous ne preniez quelque chose de ce qui est voué à l’interdit et rendiez le campement d’Israël voué à l’interdit, provoquant ainsi un grand malheur en son sein. Tout l’argent, l’or, tout objet en bronze et en fer est consacré à YHWH et entre dans le trésor de YHWH. »

Lorsque les Israélites poussent ce grand cri de guerre, effectivement, miraculeusement, les murailles s’effondrent. Les habitants sont sans doute surpris, choqués, sans défense. Et Israël met à exécution l’ordre de « vouer la ville à l’interdit ».

Cette notion de « vouer à l’interdit », est omniprésente dans ce texte, elle est extrêmement délicate à manier. Elle l’est surtout pour une époque comme la nôtre, qui est hantée par les génocides, par les guerres saintes, et ce genre de choses. Je n’ai pas le temps d’aborder ce sujet aujourd’hui, parce qu’il est trop complexe et qu’il demande à être traité spécifiquement. Je voudrais simplement dire que ces associations d’idées sont fausses : ce n’est ni la guerre sainte, ni un génocide. Ce qui est certain, c’est qu’Israël doit tuer tout le monde dans cette ville : tous les hommes, toutes les femmes, tous les enfants, tous les vieux, toutes les bêtes, tout ce qui vit doit être tué, et tout le reste brûlé, détruit. Les choses qu’on ne peut pas détruire, comme les métaux précieux, rentrent dans le trésor du Seigneur. En quelque sorte, on pourrait le comparer un peu avec les sacrifices. Dans les sacrifices, en général, il y a une part pour Dieu et une part pour Israël, pour les prêtres qui les consomment. Mais il existe des sacrifices où tout doit être consommé par le feu : les holocaustes. La prise de cette ville, contrairement à d’autres par la suite, s’inscrit dans cette logique : tout est offert, en quelque sorte, à Dieu ; tout doit être détruit. Plus rien ne doit rester, et rien ne subsiste.

Le voleur

Israël exécute exactement les ordres. Enfin, en principe. Car il existe quelqu’un qui ne respecte pas la consigne. C’est un certain Akan, membre de la tribu de Juda. Dans la ville, il trouve un magot : un beau manteau, qui lui plaît bien, et puis un superbe lingot d’or, et des pièces d’argent. L’envie est trop grande ; il les prend et les cache dans sa tente. Ni vu, ni connu ! Sauf que…

L’histoire continue. Après la prise de Jéricho et la destruction de la ville, on continue la conquête. La prochaine étape est une ville qui s’appelle Aï. Et elle porte bien son nom, parce qu’elle va être source de grandes douleurs pour Israël. On envoie des éclaireurs qui reviennent vers Josué en disant : « Bof ! Ce n’est pas grand-chose. Inutile de fatiguer tout le monde. Donne-nous deux, trois mille hommes, ça suffira. » Josué approuve ; ils y vont, et c’est la débâcle : une quarantaine d’Israélites se font tuer, les autres prennent la fuite.

Quand il apprend la nouvelle, Josué est totalement abattu. Non seulement parce que ça rompt l’élan de la conquête qui commence à peine, mais aussi parce que ça va encourager les Cananéens, qui – Rahab nous l’a dit – sont morts de peur. Mais surtout, ce que Josué comprend, c’est que Dieu n’est plus avec eux. Sinon, ça n’aurait pas pu se passer ainsi. Josué s’effondre. En bon oriental qu’il est, il déchire ses vêtements et se couvre la tête de cendres. Il se prosterne devant Dieu et l’implore jusqu’au soir : il ne comprend pas ce qui se passe. Et c’est là que Dieu va lui parler((Jos 7.10-15.)) :

« Lève-toi. Pourquoi tombes-tu sur ta face ? Israël a péché. Ils ont transgressé l’alliance que j’avais établie pour eux, pris des objets voués à l’interdit, volé, menti et mis (ces objets) dans leurs affaires. Les fils d’Israël ne pourront pas se dresser contre leurs ennemis ; ils devront tourner le dos face à leurs ennemis, car ils sont eux-mêmes voués à l’interdit. Je ne continuerai pas à être avec vous si vous n’exterminez pas les objets voués à l’interdit de votre sein. Lève-toi, sanctifie le peuple, dis-lui : « Sanctifiez-vous pour demain, car ainsi parle YHWH, le Dieu d’Israël : ‘Il y a des objets voués à l’interdit en ton sein, Israël. Tu ne pourras pas te dresser contre tes ennemis jusqu’à ce que vous ayez enlevés ces objets voués à l’interdit du milieu de vous.’ ». Le matin, vous vous présenterez par tribus ; la tribu que YHWH choisira se présentera par clans ; le clan que YHWH choisira se présentera par familles ; la famille que YHWH choisira se présentera par hommes. Celui qui sera choisi comme voué à l’interdit sera brûlé, lui et tous ceux qui lui appartiennent, car il a transgressé l’alliance de YHWH et il a commis une infamie en Israël. »

Et c’est ainsi qu’Akan est démasqué : la tribu de Juda est d’abord désignée, puis son clan, sa grande famille, et finalement lui-même. Il confesse sa faute, et le jugement le frappe : lui et tous les siens sont tués, et leurs biens brûlés.

C’est pour moi l’une des pages de l’Écriture les plus pénibles à lire. Il faut bien comprendre que ce qui frappe Akan, c’est le sort de Jéricho. Il s’était approprié quelque chose de ce qui devait être détruit, et du coup, il s’est attiré sur lui-même la punition qui frappait la ville. Il subit exactement le sort des habitants de Jéricho, c’est-à-dire la mort et la destruction de tous ses biens.

Et alors ?

Alors, que dire ? Si j’ai choisi cette présentation sous forme de survol, alors que chacun de ces épisodes aurait pu être traité à part, c’est que je trouve que, lorsqu’on regarde l’ensemble de ces événements, un enseignement très puissant s’en dégage.

On assiste à une inversion phénoménale : Rahab, la prostituée de Jéricho vit, et Akan l’Israélite meurt. Pourquoi ? Parce que Rahab a cru et a agi en conséquence, alors que l’action d’Akan montre qu’il n’a pas vraiment cru.

Et l’inversion est encore accentuée par la nature même des acteurs en présence. Car la personne qui est arrachée à la mort, pour un observateur de l’époque, a tout pour déplaire. D’abord, c’est une femme. Ensuite, c’est une cananéenne, issue d’un peuple voué à l’interdit. Finalement, c’est une prostituée. De l’autre côté, vous avez un homme, un Israélite, un guerrier dans une conquête ordonnée par Dieu. C’est la prostituée cananéenne qui vit, et c’est le guerrier israélite qui meurt ! Et non seulement elle vit mais, si vous connaissez le début de l’évangile de Matthieu((Mt 1.5.)), vous savez que cette femme aura une place de choix dans le peuple d’Israël, puisqu’elle sera l’une des ancêtres de David et, par là même, de notre Seigneur.

Quand on contemple cela, il s’en dégage un énorme espoir, et un sérieux avertissement. La foi agissante redistribue les cartes. Qui que tu sois, quel que soit ton passé, quelle que soit la gravité de tes actes, tu peux vivre. Tu peux être sauvé, si tu mets ta confiance en Dieu, et si tu vis en conséquence. Dieu ouvre grand les bras, même aux prostituées ! Et en même temps, il y a un avertissement sévère. Qui que tu sois, quel que soit ton arbre généalogique, quels que soient tes exploits, quelle que soit ton affiliation ecclésiastique, tu ne vivras pas si tu désobéis, si tu ne crois pas. Tout ce que tu as ne te servira à rien si tu montres par ton comportement que tu n’ajoutes pas foi à la parole du Seigneur.

Je ne vous apprends rien, en disant ça. Presque sur chaque page de l’Évangile nous avons cette affirmation. Mais il est remarquable de trouver, sur l’une des premières pages de l’Écriture, quarante ans à peine après l’Exode, l’affirmation claire et nette de quelque chose qui va éclater dans la nouvelle alliance, à savoir le salut par grâce, par le moyen de la foi. Dès avant la conquête de Canaan, tel est le projet de Dieu : « Le juste vivra par la foi((Hé 2.4 ; Rm 1.17, Ga 3.11.)). »

Mais creusons un peu plus. Car, entre ces deux récits qui opèrent cette formidable inversion – Rahab qui vit, et Akan qui meurt – vous avez cet autre personnage. Il me semble que c’est là que se situe le pivot de l’histoire, plus précisément dans le petit mot « non ». Ça peut vous paraître un peu ésotérique, mais je m’explique.

Josué, quand il voit ce personnage, lui dit : « Est-ce que tu es avec nous ou avec les autres ? » Et Dieu dit « non ». « Je ne suis ni avec vous, ni avec les autres. » Et c’est exactement ce que nous voyons dans le récit de Rahab et d’Akan. Ils sont chacun dans un camp. Elle dans le mauvais, lui dans le bon. Elle dans celui qui va être détruit, lui dans celui qui va triompher. Dieu en a décidé ainsi. Mais ce qui détermine réellement leur sort, c’est comment ils se situent par rapport à Dieu. Dieu n’est pas dans un camp, ni dans l’un, ni dans l’autre ; ce qui est important, c’est d’être dans le camp de Dieu.

Et ça, c’est important de le savoir. Parce que nous sommes tous constamment tentés, notamment dans nos conflits, de mettre Dieu dans notre camp, de l’embrigader derrière nous. À cela, Dieu dit « non ».

Je vais vous donner quelques exemples pour illustrer mes propos.

On peut voir ça au niveau personnel. Il y a longtemps, j’ai eu un conflit avec un pasteur. Il m’a reproché vertement mon comportement. Et il n’avait pas totalement tort ; si c’était à refaire, je me comporterais différemment. Pour me le reprocher, il a trouvé une comparaison biblique. C’est bien. Seulement, dans sa comparaison, il était Jésus et j’étais Judas. En réfléchissant à cela, je me suis dit : « Mais quand même ! C’est Dieu contre le diable, l’homme-Dieu parfait contre le traître par excellence. Tu mets Dieu dans ton camp. » Et quand vous mettez Dieu dans votre camp, tout devient facile. Vous avez raison, et vous pouvez tout faire, parce que Dieu est avec vous.

On retrouve cela dans les conflits d’Église. Je ne sais pas si vous en avez vécus ; j’ai assisté à quelques-uns. Fatalement, arrive un moment où l’un des deux partis, voire même les deux, embrigadent Dieu derrière eux. Et c’est là que ça devient insoluble. C’est un grand classique, à ne surtout pas suivre. Aussi, si vous êtes dans un conflit de ce type, veillez sur vous-mêmes pour ne pas tomber dans ce piège.

On le retrouve également dans l’Histoire. Prenons un cas qui nous touche aux tripes : la persécution des Huguenots sous Louis XIV par les catholiques en France. Aujourd’hui, nous voyons quelle catastrophe c’était, y compris pour la France, quelle fuite de cerveaux… Mais quand vous lisez les textes, ces gens avaient la meilleure des consciences. Ils faisaient ça au nom de Dieu. Mais franchement : Dieu est-il catholique ? Ou protestant ? Poser la question même montre son imbécillité. Il est au-dessus de nos chapelles !

On pourrait continuer encore longuement. L’autre jour, j’ai entendu quelqu’un dire : « Chez nous, on est de gauche, de père en fils. » D’accord. Mais je me demande si un chrétien pourrait dire une chose pareille. Dieu est-il de gauche ? De droite ? Je trouve que là encore, la question montre sa bêtise. Notre loyauté doit être envers Dieu, et plutôt que de choisir nos camps, nous devons soumettre les actes de nos hommes et de nos femmes politiques à la lumière de l’Écriture, au creuset de la Parole de Dieu. Notre soutien des idées des uns et des autres ne saurait jamais être inconditionnel, aveugle, de père en fils ; il doit être conditionnel, lucide, et au cas par cas.

Voyez-vous, à vouloir mettre Dieu dans notre camp, nous le réduisons à un Dieu de poche. Autrement dit, nous devenons idolâtres : notre Dieu n’est plus le Dieu de l’Écriture, mais une caricature détestable.

Est-ce que tu es avec nous ou avec nos adversaires ? À cette question Dieu répond : « Non. Mais toi, es-tu dans mon camp ? »

J’espère que vous l’avez compris : mon propos n’est pas de vous dire que nous ne pouvons pas prendre parti dans des situations concrètes, que nous ne pouvons pas être baptistes, ou catholiques ou coptes, de droite ou de gauche, ou que sais-je encore. Parfois, on ne choisit même pas son camp, on naît dedans, vous naissez bourgeois ou prolétaire, français ou allemand, etc. Je ne dis pas non plus que tous les camps se valent, loin de là. Mais l’important, in fine, ce n’est pas notre camp ; c’est que notre loyauté se loge en Dieu. Dieu est au-dessus des camps. Et, plutôt que de l’embrigader dans notre camp, jugeons notre camp à sa lumière, à la lumière de sa Parole. Et si la fidélité à Dieu nous oblige à sortir de notre camp, suivons l’exemple de Rahab, car c’est cette confiance en Dieu et cette obéissance à sa Parole qui mènent à la vie et qui sauvent de la destruction.

Amen.

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