Dans le Nouveau Testament – Jésus et le vin

Le premier miracle de Jésus rapporté par l’évangile de Jean((Jean 2.1-11)) est à la fois éloquent et déroutant. Il a lieu à l’occasion de noces qui se déroulent à Cana, une petite bourgade située non loin de Nazareth en Galilée où Jésus a passé son enfance.

Le vin venant à manquer lors du repas, le maître de cérémonie est désemparé. Les invités ont-ils bu plus que de raison ? Étaient-ils plus nombreux que prévu ? Nous ne le savons pas. Toujours est-il que Jésus, invité à la noce avec ses disciples, apprend l’embarras des mariés. Il demande alors au personnel de remplir d’eau les six jarres présentes qui servent habituellement aux ablutions rituelles. Jean précise qu’elles sont remplies à ras bord. Selon les commentateurs, cela doit faire au total entre 240 et 600 litres.

Et c’est là que le miracle intervient : Jésus transforme cette eau en un vin excellent qui n’a rien à voir avec celui qui a été servi jusque-là. Cependant, le texte ne mentionne aucun abus de boisson mais juste la surprise du marié lorsque le maître de cérémonie lui dit : « Tout le monde commence par offrir le meilleur vin, puis, quand les invités sont ivres, on sert le moins bon. Mais toi, tu as gardé le meilleur vin jusqu’à maintenant ! »

À Cana, Jésus inaugure ainsi le festin annoncé par le prophète Esaïe :

« Sur la montagne de Sion, le Seigneur de l’univers offrira à tous les peuples un banquet de viandes grasses arrosé de vins fins – des viandes tendres et grasses, des vins fins bien décantés. C’est là qu’il supprimera le voile de deuil que portaient les populations, la couverture de tristesse étendue sur tous les pays. Il supprimera la mort pour toujours. Le Seigneur Dieu essuiera les larmes sur tous les visages. »

 (Esaïe 25.6-8)

Ce n’est donc pas tout à fait fortuit que l’évangéliste précise que ces jarres servaient aux ablutions rituelles des juifs. Il témoigne ainsi qu’avec Jésus, les rites anciens deviennent caduques. Une nouvelle alliance caractérisée par la grâce, symbolisée par un vin excellent, remplace la loi ancienne de Moïse, symbolisée par de l’eau de purification. Il conclut l’épisode en commentant : « Jésus manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » Avec ce premier miracle de Jésus, le royaume de Dieu est en marche.

L’ami des buveurs

Surprise ! Jésus a la réputation d’être l’ami des buveurs et des gloutons ! Mais, à ce genre de raillerie, Jésus répond : « Jean le baptiste est venu, il ne mange pas de pain et ne boit pas de vin, et vous dites : “Il est possédé par un démon !” Le Fils de l’homme est venu, il mange et boit((L’apôtre Pierre utilise les mêmes verbes en Actes 10.41 (nous qui avons mangé et bu avec lui…).)), et vous dites : “Voyez cet homme qui ne pense qu’à manger et à boire du vin, qui est ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs !”(( Luc 7.33-35.)) »

C’est certain, les moqueurs ont déformé la réalité, il n’en reste pas moins que Jésus mangeait et buvait avec plaisir, surtout en comparaison de Jean Baptiste qui lui se nourrissait très frugalement. Il le faisait tout autant avec les personnes bien insérées socialement qu’avec les mal-aimés et les laissés pour compte. Manifestement, il ne refusait pas un bon repas accompagné d’une coupe de vin lorsqu’on l’invitait.

Pour être plus complet, l’Évangile nous montre aussi des moments où Jésus a fait le choix de ne pas manger, soit pour avoir du temps pour prier, soit pour donner du temps aux autres((Jean 4.31-34 par exemple )). La bonne chère était certainement un plaisir pour lui, mais elle n’était sûrement pas prioritaire. C’est aussi ce qu’il a voulu faire comprendre à son amie Marthe qui s’affairait tellement à lui préparer de bons plats qu’elle en avait oublié qu’il préférait par-dessus tout qu’elle écoute tout simplement la parole de Dieu((Luc 10.38-42.)).

Son enseignement

Jésus a mis en scène plus d’une fois la vigne et le vin dans son enseignement.

On constate qu’il connaissait bien les usages, notamment lorsqu’il dit : « Personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; sinon, le vin nouveau fait éclater les outres : il se répand et les outres sont perdues((Luc 5.37.)). » En effet, tant que le vin n’a pas fini sa fermentation, le dioxyde de carbone qui n’est pas complètement évacué va provoquer l’éclatement des vieilles outres.

Notons au passage que ce que Jésus dit ne doit pas nous amener à conclure que Jésus disqualifiait le vin qui bonifie en vieillissant. En effet, son vin nouveau est ici le symbole de la transformation du cœur qu’il opère par rapport aux règles anciennes sclérosées. C’est bien d’une relation nouvelle avec Dieu dont il parle.

Dans sa parabole dite des vignerons, Jésus évoque la manière dont on cultivait la vigne à son époque : on l’entourait d’une haie pour la protéger des animaux ravageurs, on creusait un pressoir et on construisait une tour((Matthieu 21.33. )) pour éloigner les voleurs. La vigne appartenait à un propriétaire qui la louait à des vignerons.

Cette bonne connaissance des usages viticoles n’empêche pas Jésus de mettre ses auditeurs en garde contre les dangers de l’alcool : « Prenez garde ! Ne laissez pas votre esprit s’alourdir dans les fêtes et les beuveries((Le mot grec utilisé par Luc signifie l’état nauséeux dû à l’abus de boisson.)), ainsi que dans les soucis de cette vie, sinon le jour du jugement vous surprendra tout à coup, comme un piège ; car il s’abattra sur tous les habitants de la terre entière((Luc 21.34,35.)). » Remarquons qu’il met ici sur le même plan les beuveries et les soucis dans ce passage.

Jésus, la vraie vigne

On l’a vu, la métaphore de la vigne était bien connue des Israélites. C’est donc un message fort que Jésus a envoyé à ses contemporains quand il a dit :

« Moi je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron.

Il enlève tout sarment qui, uni à moi, ne porte pas de fruit,

mais il taille, il purifie((Le verbe utilisé en grec peut vouloir dire aussi émonder.)) chaque sarment qui porte du fruit, afin qu’il en porte encore plus.  

Vous, vous êtes déjà purs grâce à la parole que je vous ai dite.

Demeurez unis à moi, comme je suis uni à vous.

Un sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même, sans être uni à la vigne ;

de même, vous non plus vous ne pouvez pas porter de fruit si vous ne demeurez pas unis à moi.

Moi je suis la vigne, vous êtes les sarments.

La personne qui demeure unie à moi,  et à qui je suis uni, porte beaucoup de fruits,

car sans moi vous ne pouvez rien faire.

La personne qui ne demeure pas unie à moi est jetée dehors, comme un sarment, et elle sèche ;

les sarments secs, on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent. »

Jean 15. 1-6

Jésus s’est inscrit dans la lignée des anciens prophètes qui comparaient Israël à une vigne. On aurait pu s’attendre à ce que ce soit la communauté des disciples qu’il rassemblait autour de lui qu’il désigne comme une vigne. En s’identifiant lui-même à la vigne, Jésus a envoyé deux signaux :

– Il est le Fils bien-aimé en qui Dieu prend plaisir, celui qui est resté fidèle à sa mission jusqu’au bout, sans faillir.

– Il s’identifie au peuple de Dieu qui ne peut vivre que par lui.

En fait, Jésus évoque l’unité profonde entre ses disciples et lui. Ils font corps avec lui puisqu’il est le cep et qu’ils sont les sarments. Et comme le cep leur transmet les nutriments indispensables à leur développement, Jésus nourrit ses disciples de la Parole de Dieu((Au chapitre précédent (14.24), Jésus dit que sa parole n’est pas la sienne mais celle du Père qui l’a envoyé.)). C’est la condition pour porter du fruit.

Le divin vigneron n’est pas inactif dans cette allégorie. Il coupe les branches mortes et émonde les saines pour qu’elles portent encore plus de fruits.

En fait, le sarment n’est voué qu’à deux alternatives : porter du fruit ou « être jeté dehors ». L’image est forte. Elle rappelle la parabole des noces où celui qui n’a revêtu l’habit de noces est « jeté dehors »(( Matthieu 22.13.)).    

Mais quels sont ces fruits qui authentifient les bons sarments ? L’apôtre Paul donne des éléments de réponse : « Il faut que les nôtres apprennent à être les premiers à faire ce qui est bien, afin de répondre aux nécessités urgentes et de ne pas mener une vie inutile.(( Tite 4.14. Litt. sans fruit. )) »  Mais il s’agit avant tout de la qualité de notre vie qui plaît à Dieu parce qu’elle se conforme à l’enseignement de notre Seigneur Jésus-Christ sous l’égide du Saint-Esprit.

Ainsi, seuls ceux qui demeurent en Jésus, et lui en eux, peuvent prétendre à l’appellation « vraie vigne du Seigneur ».

Magnifique réalité de la vie chrétienne où le peuple de Dieu vit de la communion avec le Christ ressuscité et où Dieu agit, parfois (ou souvent) douloureusement, dans le but de le purifier !  

La taille de la vigne

Le vigneron de la parabole ne taille pas sa vigne pendant la période hivernale comme le font habituellement les viticulteurs. Il attend que les fruits apparaissent pour couper les rameaux qui n’en portent pas. Les jardiniers savent qu’il existe sur les arbres ou les plants des « gourmands » qui puisent inutilement leur nourriture sans porter de fruits. Aussi, pour favoriser la bonne croissance des fruits, le jardinier doit pratiquer l’ébourgeonnage au printemps lorsque les bourgeons éclosent. Il enlève alors ceux qui lui semblent superflus.

Le divin vigneron émonde (ou purifie), il taille, il travaille au développement de la vie spirituelle de ses enfants pour qu’ils portent les meilleurs fruits et que le résultat glorifie le Père. Mais l’émondage ne concerne pas seulement « les gourmands ». Le divin vigneron émonde les branches saines, celles qui portent du fruit pour qu’elles en portent encore plus. On ne peut s’empêcher de penser ici aux épreuves douloureuses par lesquelles passent les disciples de Jésus, que ce soit la persécution ou les souffrances que Dieu n’épargne pas à ses enfants.

Le vin de la Cène

Jésus a plus d’une fois évoqué un repas final sous la forme d’un festin. Un jour, il a précisé qu’il s’y trouvera des invités qui « viendront de l’est et de l’ouest, du nord et du sud et prendront place à table dans le règne de Dieu((Luc 13.29.)) ». On comprend alors pourquoi, alors qu’il est un jour à table, un convive l’interpelle : « Heureux celui qui prendra son repas dans le règne de Dieu((Luc 14.15.)) ! » Jésus lui répond en substance que pour participer à ce repas, il faut d’abord avoir honoré l’invitation.

Or, pendant le dernier repas que Jésus a pris avec ses apôtres la veille de sa mort, il leur a dit : « Je ne le prendrai plus jusqu’à la venue du règne de Dieu((Luc 22.16.)). » Il a ajouté : « Combien j’ai désiré prendre ce repas de la Pâque avec vous avant de souffrir ! Car, je vous le déclare, je ne le prendrai plus jusqu’à la venue du règne de Dieu. Ayant reçu une coupe, il remercia Dieu et dit : “Prenez cette coupe et partagez-là entre vous ; car, je vous le déclare, dès maintenant je ne boirai plus du fruit de la vigne jusqu’à ce que vienne le règne de Dieu.” » Puis il prit du pain et, après avoir remercié Dieu, il le partagea et leur donna en disant : « Ceci est mon corps qui est donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. » Il leur donna de même la coupe, après le repas, en disant : « Cette coupe est la nouvelle alliance qui est conclue grâce à mon sang versé pour vous.(( Luc 22.15-20.)) ».

Ce repas, vécu le jour de la Pâque juive, était donc bien une anticipation du repas annoncé dans le Royaume de Dieu, un festin que tous les chrétiens sont invités à attendre et à demander dans leurs prières.

Quelques années plus tard, l’apôtre Paul a bien précisé de prendre le repas de la Cène « jusqu’à ce que le Seigneur vienne. »

Quant au livre de l’Apocalypse, il évoque le peuple de Dieu comme « des gens de tout pays, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue((Apocalypse 7.9.)) ». Ce sont bien eux qui sont déclarés heureux un peu plus loin parce qu’ils participent « aux noces de l’Agneau »(( Apocalypse 19.9.)).

Au deuxième siècle, la Didachè((Document écrit vers la fin du 1er s. ou au début du 2e s. Voir www. patristique.org/La-Didache.)) apporte un autre élément au symbolisme du vin de la Cène que la liturgie de l’Église réformée reprend : « Comme les grappes jadis dispersées sur les collines sont maintenant réunies dans ce vin, ainsi Seigneur rassemble toute ton Église des extrémités de la terre dans ton royaume… »

La liturgie de l’Église catholique fait dire au prêtre lors de l’oblation du calice : « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce vin, fruit de la vigne et du travail des hommes. »

Le vin est en effet un produit transformé par la vitiviniculture que l’on ne trouve pas à l’état naturel. Il est « le fruit de cette mystérieuse alchimie entre le don de la création et un travail patient de l’homme. Alors, Dieu, dans son infinie délicatesse, n’impose pas aux hommes son salut, mais utilise ce que nous avons d’imparfait à lui offrir. Il le purifie et l’amène à son achèvement »((Maranatha, Magazine catholique de la paroisse Notre Dame des Vignes, N° 83, mars 2019, in Les gestes de la messe : l’offertoire, p. 16.)).

Les chrétiens évangéliques aiment rappeler que le vin de la Cène rappelle le sang versé de Jésus, ce sang qui « nous purifie de tout péché »(( 1 Jean 1.7.)). En prenant le pain et le vin, le fidèle se souvient de la mort de Jésus sur la croix pour le pardon de ses péchés et il annonce sa venue en gloire pour inaugurer ces noces annoncées de l’Agneau. Il vit ce repas symbolique dans la communion avec le corps du Christ((Cf. 1 Co 10.16 : Pensez à la coupe du repas du Seigneur la Cène pour laquelle nous bénissons Dieu : lorsque nous en buvons, ne nous met-elle pas en communion avec le sang du Christ ?)).

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